Turquie, une censure à double vitesse?

L'info serait passée presqu'inaperçue, sans la vigilance de la blogosphère arménienne. Accusés d'apologie de crime et d'incitation à la haine, des artistes turcs ont été relaxé par "manque de preuves". En décembre dernier, la 16e Cour Criminelle de Première instance d'Istanbul a acquitté Ismail Türüt, chanteur, et Arif Şirin, musicien.

L'info serait passée presqu'inaperçue, sans la vigilance de la blogosphère arménienne. Accusés d'apologie de crime et d'incitation à la haine, des artistes turcs ont été relaxé par "manque de preuves". En décembre dernier, la 16e Cour Criminelle de Première instance d'Istanbul a acquitté Ismail Türüt, chanteur, et Arif Şirin, musicien.

Deux

auteurs à l'origine d'une chanson polémique « Plan, ne fais pas de plan », (« Plan yapmayin plan » en turc), visant implicitement la communauté arménienne. Et louant plus particulièrement l'assassinat de Hrant Dink, un journaliste turc d'origine arménienne, fondateur de la revue bilingue Agos, abattu à Istanbul le 19 janvier 2007 par des ultra-nationalistes.


A l'origine, ça n'est qu'une chanson. Mais un troisième type s'en est mêlé. Hakan Öztekin s'est amusé lui, à la mettre en scène. Le vidéo-clip, qui a tourné sur Youtube, a interpellé la Cour d'Istanbul. Hakan Öztekin est le seul à être condamné: 1 an et 15 jours de prison pour avoir produit et diffusé la vidéo.
Se défendant de toute apologie haineuse, les deux auteurs, lavés désormais de tout soupçon, ont déclaré à l'issu de l'audience : « ceux qui nous ont reconnus coupables sans un procès, ceux qui nous ont insultés dans leurs colonnes, ceux qui vont avec les intellectuels - est-ce qu'ils ne sont pas honteux maintenant ? Je me demande ce qu'ils écriront dans leurs colonnes », rapporte le site d'information turc, et indépendant, Bianet.
Certes Türüt et Şirin se sont bien gardés de citer explicitement le nom de Hrant Dink dans leur chanson, qui évoque plus ouvertement les « complots » (imaginaires?) à l'encontre des habitants de la Mer Noire, au Nord de la Turquie. Mais le clip lui, ne laisse pas de doute quant au message. C'est une véritable enfilade d'images politiques: drapeau turc, photo du corps de Hrant Dink et même d'Ogün Samast, le principal suspect dans le meurtre du journaliste arménien. Et histoire d'être encore

plus incisif, l'image du cadavre sous un drap blanc de Hrant Dink défile alors qu'Ismail Türüt déclame « si quelqu'un brade notre patrie, il mourra sur le champ », lit-on sur le blog français «Yol (Routes de Turquie et d'ailleurs)».

 

 

Une initiative personnelle? C'est en tout cas la rengaine des deux accusés/paroliers. Ismail Türüt et Arif Sarin, se défendent d'avoir participé à cette mise en image. Sur un autre blog français «Chroniques de Beyoglu», et citant Courrier International, Türüt insiste: "Je n'ai rien à voir avec la vidéo." Quant à Arif, le parolier: "Je n'ai pas entendu parler du clip. C'est sans doute le fait d'un de ces « zozos » d'Internet. C'est moi qui ai écrit les paroles de ce morceau. J'en reconnais chaque strophe, chaque mot." Se disant désolé de l'assassinat de Dink, le parolier poursuit : "Quoi qu'il en soit, on peut se poser des questions sur le slogan : 'Nous sommes tous des Arméniens'. Il est illogique d'établir un parallèle entre le meurtre et la chanson."
Une affaire délicate. Mais la Cour d'instance d'Istanbul a tranché et blanchit les deux auteurs. Et elle a également décidé de bloquer l'accès à la vidéo incriminée sur Youtube. Une pratique (une censure?) courante pour la République turque. Crispée sur l'identité turque, la justice invoque « toujours la même loi n°5816 datant de 1951 », qui punit « les atteintes à la mémoire d'Atatürk », comme l'explique Clément Girardot, journaliste à Istanbul. D'autres fois, elle brandit l'article 301 du Code pénal turc, tristement célèbre pour ses entraves à la liberté de la presse, et utilisé notamment à l'encontre de Hrant Dink, condamné à six mois de prison en 2006. Condamné pour avoir écrit dans une chronique : « Je ne suis pas Turc, mais un Arménien de Turquie. » Un attirail judiciaire sur mesure pour la justice turque, très à cheval là-dessus.
Or, cette fois-ci, la justice semble un peu moins zélée. Plus d'un mois après la décision de la Cour, il est toujours possible de visionner ce «clip terrifiant». Pour preuve:

 

İsmail Türüt -hrant dink //herkese.org © gsturuncuu

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