Sultanbeyli, terre sainte de l’AKP ?

Trois jours avant les élections législatives du 12 juin 2011, nous avons profité d’une sortie dans le nouveau mall « ViaPort » pour faire un arrêt dans deux bureaux électoraux de l’arrondissement de Sultanbeyli, dans la périphérie Est d’Istanbul. Traversé par l'autoroute TEM, cet arrondissement industriel est désormais à proximité de l’aéroport Sabiha Gökçen et jouxte les nouvelles cités privées de Kurtköy. Le profil démographique de Sultanbeyli est celui d’un arrondissement de migrants originaires de Mer Noire, Anatolie orientale et Anatolie sud-est. Ces derniers sont arrivés à partir de 1993 ; suite aux conflits dans le sud-est, de nombreux kurdes ont en effet migré vers Sultanbeyli, donnant un ton particulier à la campagne électorale.

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Trois jours avant les élections législatives du 12 juin 2011, nous avons profité d’une sortie dans le nouveau mall « ViaPort » pour faire un arrêt dans deux bureaux électoraux de l’arrondissement de Sultanbeyli, dans la périphérie Est d’Istanbul. Traversé par l'autoroute TEM, cet arrondissement industriel est désormais à proximité de l’aéroport Sabiha Gökçen et jouxte les nouvelles cités privées de Kurtköy. Le profil démographique de Sultanbeyli est celui d’un arrondissement de migrants originaires de Mer Noire, Anatolie orientale et Anatolie sud-est. Ces derniers sont arrivés à partir de 1993 ; suite aux conflits dans le sud-est, de nombreux kurdes ont en effet migré vers Sultanbeyli, donnant un ton particulier à la campagne électorale.

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Cet actuel fief de l’AKP (parti conservateur au pouvoir) a été conquis par le Refah (parti islamiste) en 1994 ; il a été l’un des premiers laboratoires des politiques municipales de l’islam politique en Turquie. Le changement de la toponymie en témoigne encore: l’ancienne avenue Atatürk, au centre de la municipalité a été rebaptisée « Fatih Bulvarı » (boulevard du conquérant [d'Istanbul]). Aux deux dernières élections législatives de 2002 et 2007, l’AKP recueillait 52 et 67% des suffrages. Aux élections municipales de 2009, l’AKP recueillait 51% et le Saadet partisi (parti islamiste lui-aussi issu du Refah) près de 22% des voix (score lié à un effet de candidat).

Depuis l’arrivée de l’AKP au pouvoir, la municipalité semble s’être développée comme l’illustrent les magasins, l’hôpital privé Ersöy dont le propriétaire, ancien maire de l’arrondissement, prête un local au bureau de campagne de l’AKP. Situé sur le boulevard Fatih, avec un immense portrait du premier ministre en vitrine, ce local ouvert depuis deux mois est tenu par un ancien militant « conservateur » du Saadet passé à l’AKP pour un « vote utile ». Ce local est l’une des quinze permanences du parti installé dans chacun des mahalle (quartiers) de Sultanbeyli.

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Saturé d’affiches du premier ministre en meeting hiver comme été, l’agencement intérieur s’aligne sur des standards conçus à l’échelle nationale : un homme, une femme voilée et une femme non-voilée. Des portraits rapprochés d’Erdoğan et d’Atatürk accueillent les visiteurs. La photo du « one minute » de Davos n’a pas été omise. Selon ses militants, le parti recueillera dimanche 85 % des voix à Sultanbeyli, le CHP et le MHP 6% chacun, le Saadet et le HAS (scission du Saadet dirigée par son ancien leader, Numan Kurtulmuş) 3 % chacun. Si la campagne est centrée sur les réussites macro-économiques du parti, les militants insistent également sur l’amélioration de leur niveau de vie qui s’illustrerait par un meilleur accès aux soins et une meilleure infrastructure routière.

La question du chômage est quant à elle traitée beaucoup moins précisément, sans chiffres à l’appui. Grâce aux nombreux services rendus par le parti, les militants présents estiment que les Kurdes verront les avantages économiques à voter pour l’AKP. De la sorte, la question politique kurde est contournée ; l’AKP se présente dans un rôle intégrateur. Dimanche, ce personnel de campagne fera office de scrutateur dans les bureaux électoraux et participera au dépouillement contre une rétribution de 47TL.

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A quelques kilomètres de là, le quartier de Hamidiye offre une autre image de cette campagne. Si le contraste est saisissant au niveau spatial, il ne l’est pas moins d’un point de vue social. Une population majoritairement kurde, travaillant dans les industries textiles ou la construction, y habite dans des immeubles construits pour la plupart sans autorisation.

Si les sympathisants ou informateurs de l’AKP semblent être avantagés pour légaliser leur statut (en obtenant des titres de propriété par la mairie), ce ne sera surement pas le cas du propriétaire de l’immeuble abritant le local de campagne de la plateforme « travail, démocratie et liberté » alliant le parti kurde BDP et de petites formations de gauche. La candidature de Sebahat Tuncel, kurde, alévie, féministe et socialiste, échappant à la prison en 2007 grâce à son immunité parlementaire (elle est députée depuis 2007, d’abord du DTP – dissous par la cour constitutionnelle fin 2009 et refondé comme BDP), est défendue par des réfugiés kurdes arrivés de Bitlis, Van, Bingöl, Muş, depuis 1993.

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Cette candidate de la première circonscription d’Istanbul se présente comme indépendante, de même que tous les représentants du bloc pro-kurde. Le barrage de 10% au niveau national empêche en effet les petits partis d’envoyer des représentants au parlement. Sur les bulletins de vote, alors que les listes des partis sont bien affichées, sa candidature sera noyée parmi une petite dizaine d’autres candidats indépendants aux multiples orientations politiques. En recueillant plus de 65 000 votes le 12 juin dans la partie asiatique d’Istanbul, elle sera assurée d'un siège au parlement.

Dans un local au décor sommaire, les militants du BDP se plaignent de la pression exercée par la police et du climat de « harcèlement » qui règne dans le pays. En début de semaine, dix militants pro-kurdes ont été arrêtés dans le quartier ; ils sont désormais placés en détention provisoire sous la juridiction des tribunaux à compétences spéciales, s’appuyant sur des lois anti-terroristes qui leurs permettent d’étendre indéfiniment les périodes de rétention (la femme de l’un des militants présents dans le local serait ainsi retenue en prison depuis près d’un an et demie avec son fils, sans chef d’inculpation).

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Leur stratégie électorale tranche avec la campagne conquérante et l’immense confiance qui caractérisent l’AKP ; sans financement de l’Etat, les moyens sont beaucoup plus limités et les redistributions clientélistes ne peuvent exercer leur séduction. Hors des réseaux d’interconnaissance, ils estiment n’avoir aucune possibilité de réunir l’ensemble des kurdes autour de cette candidature, une grande partie étant happée par le discours médiatique et le marketing électoral AKP.

Article rédigé par Cilia Martin, Brian Chauvel et Clément Girardot.

Version originale avec plus de photographies sur le blog de l'Observatoire Urbain d'Istanbul :
http://oui.hypotheses.org/358

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