Incidents de Tophane : réaction de l'artiste Bertrand Ivanoff

 

Dans le précédent article, j'avais traité des attaques contre des galeries d'art contemporain qui ont eu lieu le mois dernier dans le quartier de Tophane. J'avais utilisé sur mon blog personnel (lebainturc.blogspot.com) comme illustration une photo (voir photo en une de l'édition) représentant l'installation de l'artiste Bertand Ivanoff dans ce même quartier lors de la Nuit Blanche à Istanbul en septembre 2007. Il m'a envoyé envoyé un message pour réagir à mon article et expliquer son travail dans le quartier de Tophane. J'ai trouvé intéressant de le publier sur l'édition :
Bonjour,
en faisant des recherches pour un de mes projets je découvre votre blog et l'article concernant les bagarres à Tophané. Nous sommes parfaitement d'accord pour ne pas accepter l'intolérance et la violence. Et, Erkan Özgen que je connais pour avoir fait un projet vidéo à Diyarbakır, parle d'ailleurs de ces questions dans son travail.
Je partage votre point de vue sur la situation du quartier par contre je ne suis pas tout à fait d'accord pour l'emploi en tête de votre article, d'une photo sans explication de mon œuvre. En effet l'existence de mon travail illustre exactement le contraire de la tension induite par la « gentrification » brutale et le mélange détonant qui en découle dans le quartier. Bien que mes réalisations produisent un déplacement, une rupture par rapport aux coutumes et au tissu urbain du quartier ou elles sont réalisées, elles sont la preuve que le dialogue et la collaboration permettent de faire beaucoup de choses et surtout ce qui n’est pas prévu.
J'ai réalisé plusieurs installations de lumière à Tophané et je n'ai jamais eu à souffrir du moindre problème majeur. Certes comme pour tout projet, qu'il soit artistique ou autre, il y a des difficultés et des ajustements sont nécessaires. Quelque soit mes réalisations, toujours dans les lieux publics, je travaille beaucoup en amont. C'est-à-dire que le projet existe d'abord par et avec le quartier dans lequel il finit par inscrire un réseau. La préparation est longue mais essentielle surtout quand d'autres et à l'évidence des inconnus, sont impliqués. Pour la Nuit Blanche comme pour les lignes vertes ou l'installation à Depo [centre culturel basé à Tophane], mon travail a premièrement consisté à parler avec les habitants, les artisans et les propriétaires d'immeubles. Bien sur il faut expliquer et négocier, jeu auquel tout le monde se prête avec force cigarettes et hectolitres de çay. Et bien sûr il y a toujours un ou deux mécontents. Mais très vite une chaîne de contacts et d’histoires se met en place, spécialement en Turquie où la vie professionnelle et familiale est organisée en groupe. A Tophané, le gardien (kapıcı) d'un des immeubles est devenu assez rapidement le porte-parole et le lien entres les différentes personnes qui pouvaient se sentir concernées. Sa fonction était utilisée et non pas reléguée dans l’ombre. Histoire locale, le kapıcı connaissait le ferronnier (demırcı) qui fabriquait les structures de mon projet, lequel avait de la famille qui habitait deux rues plus loin et ainsi de suite. Le chef de quartier (muhtar) est alors informé et sait qu’à tel endroit un artiste étranger avec un artisan du quartier, qu’il connaît forcément, est entrain de faire quelque chose. Immanquablement on devient soi-même arkadaş c’est-à-dire un ami, un camarade dans le sens de connu, d’identifié qui n’est pas yabancı (étranger) mot utilisé en turc pour définir tout ce qui vient d’ailleurs. Ainsi d’une personne à l’autre la parole fait exister le projet qui prend forme dans l’imaginaire des gens avant sa réalisation.
Mes projets à Tophané ont été réalisés exclusivement avec des artisans et des entrepreneurs installés dans le quartier depuis des dizaines d'années. Du fabriquant de néons (neoncı) à l'électricien (elektrikcı) en passant par les monteurs d’échafaudages (iskelecı), tous étaient des gens en relation avec le quartier, soit qu'ils y travaillent, qu'ils y vivent ou les deux. Mes œuvres ont ainsi été protégées par les habitants du quartier. Comme on le voit sur la photo, les enfants des immeubles alentours ont toujours joué au foot dans la cour au pied de l'installation sans casser un seul tube néon. Jamais je n'ai eu recours à un quelconque service de surveillance ni ressenti le besoin de sécurité que ce soit pendant la réalisation ou au cours de la durée de mes installations. De fait pendant le vernissage pour la Nuit Blanche, l’imam a envoyé ses enfants pour nous faire dire que boire du vin était une provocation. En contrepartie il a fallu arrêter le concert pour permettre l’appel à la prière. Il ne s’agit pas là uniquement de règles religieuses par rapport à la consommation d’alcool mais plus d’un rapport de pouvoir s’appuyant sur une rhétorique douteuse de la tolérance valable pour certains et pas pour d’autres. Ceci dit, si l’argumentaire n’est pas forcément acceptable dans son contenu, le compromis demandé était assez léger par rapport à l’acceptation générale du projet par la population environnante.
En effet, dans une dynamique de proximité et de participation locale un respect certain se met en place. Pour un de mes projets fait de lignes de lumière verte dans un bâtiment vide, l'électricité a été maintenue bien plus longtemps que prévue. Il a fallu plus de 8 mois avant que les transformateurs, du câble et du métal soient progressivement utilisés pour d'autres fonctions. Ce principe faisait d'ailleurs parti de mon projet initial. Je voulais que l'œuvre fonctionne jusqu'à ce qu'elle soit réappropriée. L’installation s’était temporairement inscrite dans l’environnement urbain grâce à la possibilité qui lui avait donnée d’y prendre forme, il était donc logique de la laisser vivre autrement sous d’autres formes là ou plus loin.
Il reste qu’une œuvre d’art publique n’est pas une galerie. Son existence est le fruit d’une intégration et ne peut être que le résultat des échanges créés avant, pendant et après son existence. Pour ce type de réalisation, le concept de propriété à proprement parlé est différent puisque tous les passants peuvent la voir et en bénéficier. Et, pour l’artiste l’œuvre a déjà été transmise à d’autres pour être réalisée. Il n’y a donc pas de spéculation directe possible, ce qui est à l’évidence le contraire de la « gentrification ».
Par ailleurs il n’y a aucune raison que la dénomination art ou art contemporain soit une protection contre quoi que ce soit. Bien au contraire, il serait relativement inconcevable que l’art eut été toujours accepté sous toutes ses formes et n’ait jamais pu être un questionnement et une mise en porte-à-faux. Reste bien sur la façon de faire et l’espace où la chose peut prendre forme.
Bertrand Ivanoff
http://www.facebook.com/Bertrand.Ivanoff

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