Erol Toy : «Un seul roman, le roman de la Turquie»

Il est un fervent défenseur de la démocratie, de la laïcité et de la liberté d’expression en Turquie.

Il est un fervent défenseur de la démocratie, de la laïcité et de la liberté d’expression en Turquie. Son regard vif laisse transparaître la lucidité des esprits agités et un optimisme à toute épreuve. A travers son œuvre, pas encore traduite en français, l'écrivain Erol Toy s’est efforcé de mettre en valeur la longue aventure du peuple turc dans sa lutte pour les droits, la justice et l’indépendance.

Comment êtes vous passé du syndicalisme à l’écriture ?

L’écriture a toujours été là. Pour le syndicalisme, je travaillais depuis peu dans une banque, et avec des amis nous avons décidé de former une association, puis un syndicat. Comme il fallait quelqu’un pour s’occuper de la préparation, je m’en suis porté garant. J’ai donc été délégué de ce syndicat à Izmir, puis j’en ai été nommé secrétaire général. Mais je me disais déjà que si un jour, je trouvais un temps, j’écrirais. Je sentais le besoin d’écrire.

Nous avons organisé beaucoup de grèves, j’ai aussi dû discuter avec le gouvernement, négocier, parce que pendant les grèves des banques, nous n’avions pas le droit de faire la grève. Après, il y a eu beaucoup de mouvements sociaux, de grèves, de résistances, qui touchaient au droit de grève, il a fallu penser à comment résister, comment s’organiser. Après 1967, c’était autre chose, un autre pays. Les syndicats se mettaient en place, se développaient, s’enrichissaient. C’est à cette période que j’ai vraiment commencé à écrire.

Et comment vous choisissez vos sujets ? Ce sur quoi vous allez écrire ?

Etant jeune, j’ai appris l’écriture ottomane. Il y a beaucoup de livres écrits dans cette écriture que plus personne ne lit, car plus personne ne la comprend. Je lisais ceux-là, parce que j’avais presque fini tous les autres livres de la bibliothèque de mon village. Je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas beaucoup de livres sur notre société. J’ai pris des notes, et je me disais que quand il manquait un roman sur ce sujet, alors il faudrait que j’écrive quelque chose. C’est comme ça que se sont construits mes projets. J’avais 45 projets de livres, j’en ai écrit presque 30 pour le moment. Mais toute mon œuvre n’est qu’un seul roman, le roman de la Turquie.

Mais, c’est votre regard sur les choses à chaque fois, où ce sont des milieux que vous avez fréquenté de près à un moment ou à un autre ? Vous partez d’idées reçues, ou de vécu ?

Le plus souvent, ce sont des choses que j’ai connues quelques temps, mais tous les écrivains portent un regard sur les choses. Je vis dans cette société. Je l’ai vu se transformer. En Turquie, tout vient des paysans. C’est un pays agricole, et on a tous des ancêtres paysans, c’est un monde auquel nous sommes tous liés. Après, l’urbanisation du pays a commencé en 1952, l’installation dans les villes. La société turque s’est peu à peu urbanisée, et tout le monde au début avait un petit atelier, et puis au fur et à mesure, les gens devenaient de plus en plus riches, on est entrés dans l’ère industrielle.

Que pensez-vous de l’Etat de la liberté d’expression en Turquie aujourd’hui ? De l’article 310 du code pénal ? Des menaces, de l’auto censure ? Peut-on encore écrire et penser librement ?

Un écrivain ou un intellectuel qui s’autocensure, alors ce n’est ni un écrivain, ni un intellectuel. Pour l’être, il faut une cause qui nous anime, qui nous pousse au-delà de la peur. A ce moment là on est un vrai intellectuel. Moi je ne suis ni la police, ni gendarme, ni juge, ni au gouvernement. Je suis un écrivain, et j’écris tout, en chassant la peur de mon cœur. Il y a surtout un problème d’auto censure en ce moment. C’est le pire, l’autocensure !

Comment avez-vous vécu vos procès dans les années 1980 ? Le fait d’être réprimé ? Qu’on interdise vos romans ?

Nous avions fait paraître un journal, Somut, en 1983, pendant l’Etat de siège sur toute la Turquie. Je mettais en manchette par exemple « nous avons besoin de fonder un parti socialiste » ou encore « un rapport de torture ». J’ai été condamné à 16 mois de prison, et en appel j’ai été acquitté. J’ai été acquitté 433 fois. De 1963 à 1971, à chaque article que j’écrivais, on me collait un procès ! Chaque jeudi je devais aller devant le juge, tout seul, sans la presse ,sans rien.

Et vous vous n’avez jamais eu peur ? Ca ne vous a jamais affecté dans votre travail ?

J’ai eu peur ! Beaucoup ! Mais je le faisais pour mon peuple, pas pour moi ! Ici c’est un pays extraordinaire, il y a beaucoup de mouvements, mais ces mouvements sont une bonne chose. Parce que vous savez, si les humains ont faim, ils veulent du pain, si les humains sont opprimés, ils veulent la liberté. C’est aussi simple que ça, et c’est pour ça que l’on résiste, parce que même si aujourd’hui ça ne marche pas, il y a demain.

Votre parcours me fait un peu penser à la phrase de Sartre : « Longtemps, j’ai pris ma plume pour une épée, aujourd’hui je connais notre impuissance. Qu’importe, il faut des livres, j’en ferai ! »

C’est mon métier. Mais je ne pense pas que la plume soit impuissante, elle fait des étincelles. Moi j’ai appris dès le début que la plume n’était qu’une étincelle…Tout écrit finit avec le lecteur. Moi j’écris, je crée des étincelles, c’est ensuite autre chose qui commence. L’écriture est une stimulation.

Article et entretien réalisés par Emma Lebot.

 

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