Triste jour pour l'art turc

Hier soir, alors que je m'apprêtais à rejoindre mes pénates, j'ai reçu à 11h30 un email de la part de l'artiste Erkan Özgen : "I condemn the bigoted attack on Galery Outlet and Galery Non in Istanbul" "Je condamne les attaques bigotes contre les galeries Outlet et Non à Istanbul".

Hier soir, alors que je m'apprêtais à rejoindre mes pénates, j'ai reçu à 11h30 un email de la part de l'artiste Erkan Özgen : "I condemn the bigoted attack on Galery Outlet and Galery Non in Istanbul" "Je condamne les attaques bigotes contre les galeries Outlet et Non à Istanbul".

Interpellé, sans autres explications de la part de l'artiste, je vais consulter les sites d'informations turcs où sont parues quelques dépêches à ce sujet et twitter où là les réactions et les témoignages à chaud se multiplient.

Ce matin, la première dépêche en anglais de l'agence Dogan est publiée par le site d'"Hürriyet Daily News" :"Deux galeries d'art on été attaquées mardi soir dans le quartier de Beyoglu par un groupe de trente personnes armées de batons et de pierres durant un vernissage. Cinq personnes ont été hospitalisées."

Les assaillants sont partis avant l'arrivée de la police et leur identité est méconnue. De nombreuses plaintes ont été déposées à la police.

Hier soir se déroulait le vernissage de plusieurs galeries plus précisément dans le quartier de Tophane à Beyoglu, des centaines de personnes s'étaient rassemblées dans la rue pour fêter ce qui était la rentrée artistique.

Tophane est un quartier conservateur et populaire qui se situe très près du centre de la vie nocturne et culturelle d'Istanbul : Taksim et l'avenue Istiklal. Depuis plusieurs années, un processus de gentrification touche les quartiers populaires [mais qui ne l'ont pas toujours été, ce sont des anciens quartiers bourgeois des minorités chrétiennes d'antan] se situant autour de Taksim, créant un malaise de plus en plus prononcé entre le style de vie des nouveaux arrivants et celui des habitants. Des étrangers sont aussi venus habiter dans ces quartiers et des galeries, des centres culturels, des petits magasins à la mode se sont ouverts

Ce coktail se retrouve à Tophane où de nombreuses galeries ont ouvert ces dernières années et avec elles la hype arty est arrivée, les prix des locations ont augmenté ... D'après les témoins, les habitants de Tophane se seraient plaints à la fois du bruit mais aussi du fait que de nombreuses personnes buvaient de l'alcool, utilisant le terme de "pression de l'alcool". Cette expression fait référence aux analyses laïques selon lesquelles dans un quartier, si le nombre de femmes voilées augmente cela met une pression sociale sur celles qui ne se voilent pas. C'est le concept de "pression du voisinage". Le site internet Bianet a publié ce matin des réactions des habitants du quartier qui vont dans ce sens :

Baha Sönmez (vendeur de thé): "Ils boivent leur bière sur le pas de notre porte. Comme-ci ici c'était un endroit de dégénérés. [...] Ils donnent des mauvais exemples pour nos enfants."

Mustafa Yalçın (responsable du club de sport): "J'espère qu'ils ne vont pas rouvrir les portes de leurs galeries. Ce sont eux qui font une pression sur le quartier d'origine."

 

Le milieu artistique est indigné par cette attaque et sous le choc. Une conférence de presse à lieu en ce moment. Les victimes font tout de suite référence aux évènement de Sivas en 1993 où une trentaine de d'intellectuels alévis avaient trouvé la mort dans ce qui ressemblait à un pogrom (voir mon article à ce sujet). Ces actes de lynchage public sont récurrents dans l'Histoire turque contemporaine, ils sont perpétrés par des groupes d'extrême-droite qui restent le plus souvent impunis. Les minorités religieuses ont été traditionnellement la cible de telles attaques.

De manière provocatrice, l'artiste plasticien Burak Delier avait créé récemment Parkalynch (voir photo en lien ci-dessous), un manteau anti-lynchage, qui malheureument aurait été bien utile aux amateurs d'art contemporain hier soir.

Au-delà de toute condamnation morale d'une violence qui ne peut être justifiée, cet incident est révélateur de la fracture sociale et culturelle qui sépare la bourgeoisie urbaine qui ressemble à celle de Paris, Berlin, Londres ... et les couches populaires conservatrices de la société turque.

Des styles de vie et des valeurs qui semblent très difficilement conciliables sur un même territoire. Généralement, ces deux mondes ne se croisent jamais, habitent dans des quartiers différents, n'utilisent pas les mêmes moyens de transport, ne peuvent se comprendre et se vouent une haine réciproque.

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