Turquie-Europe: les mirages de l'asile

Si l'Europe se barricade, la Turquie accueille de plus en plus de demandeurs d'asile qui doivent survivre dans une grande misère matérielle et morale. Privés de droits, la situation des réfugiés en Turquie est alarmante mais les Européens sont loin de montrer l'exemple en la matière.

Si l'Europe se barricade, la Turquie accueille de plus en plus de demandeurs d'asile qui doivent survivre dans une grande misère matérielle et morale. Privés de droits, la situation des réfugiés en Turquie est alarmante mais les Européens sont loin de montrer l'exemple en la matière.

« Je pensais partir de Lybie pour aller en Italie, et je me suis retrouvé en Turquie ! », affirme Ammar, demandeur d'asile originaire du Darfour de 18 ans, débarqué à son insu en Turquie. Un cas loin d'être isolé, face aux contrôles de plus en plus stricts au large de l'Italie et de la Grèce, la Turquie est devenu une destination prisée des passeurs. Durant la traversée, deux de ses compagnons sont mort. Lui, il tue le temps avec ses amis soudanais dans un immeuble délabré du quartier des migrants d'Istanbul [Kumkapi]. Son espoir: obtenir le statut de réfugié accordé par le HCR (Haut Commissariat de l'ONU pour les Réfugiés) et démarrer une nouvelle vie aux États-Unis.

+285% de demandeurs d'asile en deux ans

Particularité nationale, bien que signataire de la convention de Genève sur le statut des réfugiés de 1951, l'État turc ne prend en charge que les réfugiés en provenance d'Europe, ce qui est devenu très rare depuis la fin de la guerre froide. Les autres sont sous la responsabilité du HCR qui étudie leurs dossiers. Les réfugiés reconnus par le HCR sont ensuite accueillis définitivement dans les pays occidentaux.

Entre 2006 et 2008, le nombre de demandes d'asile enregistrées par le HCR a subi une augmentation vertigineuse de 285% en Turquie, principalement due à un afflux massif d'Irakiens. La vie quotidienne des demandeurs d'asile et des réfugiés est extrêmement difficile : « Ils n'ont pas de travail, observe Ammar. Ils ne restent pas en Turquie. Ils veulent aller en Europe ou dans d'autres pays. Certains africains reviennent au Liban ou en Syrie où il peuvent travailler au noir. Parfois, le gouvernement les arrête et les met en prison. »

L'entraide s'établit au niveau des communautés d’exilés pour assurer les besoins de base. Le HCR aide surtout les plus vulnérables et quelques associations caritatives, principalement chrétiennes, soutiennent plus largement les migrants avec des moyens réduits. « Il y a une augmentation des personnes qui viennent nous voir ces dernier mois, constate J., un représentant de IIMP (Programme Inter-Paroissial d'Istanbul pour les Migrants) qui a préféré garder l'anonymat, nous avons appris que les Nations Unies ont réduit leurs services et donc ils viennent vers nous. ».

« Si ça marche pas, on va nager sur l'eau »

Au-delà des conditions matérielles, l'état psychologique des réfugiés est souvent préoccupant. Victimes de persécutions dans leurs pays d'origine, ils souffrent de troubles post-traumatiques et la longueur des démarches pour obtenir une protection internationale, plusieurs années, peut conduire à des dépressions. « Il y a des jours où quand je réfléchis à tout ce qui m'est arrivé, je me mets à pleurer comme un bébé », témoigne Paul, demandeur d'asile congolais de 40 ans. Membre d'un parti d'opposition, arrêté puis torturé, il a fui le Congo pour la Turquie en 2006.

Pour des raisons sécuritaires et financières, la police turque assigne à résidence les réfugiés dans une trentaine de villes de province. Paul a été envoyé à Konya, une grande ville conservatrice au Sud d'Ankara. Isolé, exploité et victime de racisme, il a préféré revenir vivre illégalement à Istanbul dans l'attente de son appel auprès du HCR: « On va voir ce qui va se passer. Et après si ça ne marche pas, on va nager sur l'eau », lâche-t-il avec dérision.

Le miroir d'une Europe inhospitalière

La Turquie fait régulièrement l'objet de vives critiques des ONG pour le non-respect de ses obligations internationales. « Le nombre des renvois forcés de réfugiés et de demandeurs d’asile vers des pays où ils risquaient de graves atteintes à leurs droits fondamentaux était en hausse, note le rapport 2009 d'Amnesty International. On a également signalé des expulsions entachées d’irrégularités, au cours desquelles des demandeurs d’asile ont trouvé la mort ou ont été blessés. »

Le système d'asile turc est aussi critiqué par l'Union Européenne dans le cadre des négociations d'adhésion débutées en 2005. D'après Isabelle Caillol, avocate française assistant les réfugiés dans une ONG à Istanbul, l'Europe n'a guère de leçons à donner: « Nous avons publié un rapport sur les mineurs qui sont détenus lorsqu'ils veulent s'enregistrer auprès de la police turque. On critique la Turquie mais on se dit: « Vers où est-ce qu'ils peuvent regarder ... L'Europe? » Il n'y pas de quoi être fier, il n'existe aucun pays sur lequel prendre modèle, le Royaume-Uni met en détention systématiquement les mineurs. »

Les critiques européennes sont trop timides selon Vincent Cochetel, directeur de la protection au HCR. Malgré les violations des droits des réfugiés, l'UE et la Turquie se satisferaient du status quo: « Quand vous regardez le volet asile dans le rapport de la commission sur les progrès de la Turquie, c'est quelques paragraphes, pratiquement rien. La question de l'asile ne figure pas vraiment dans les priorités de la commission. S'il n'y a pas de levier au niveau européen, ça va être très difficile pour le HCR de convaincre tout seul les autorités turques qu'il faut mettre en place un système d'asile. Pour l'instant, les Turcs s'aperçoivent que les Européens ne jouent pas le jeu, pour eux, l'idée c'est qu'un maximum parte vers la Bulgarie, vers Chypre et vers la Grèce. »

La Grèce, avec un taux de reconnaissance proche de 0%, est le pire pays d'Europe pour les réfugiés. Une situation « invraisemblable » commente Vincent Cochetel: « On nous parle de politique d'asile commune et quand on fait une comparaison des taux de reconnaissance pour le statut de réfugié selon les mêmes nationalités, on a des différentiels énormes et la Grèce est en bas de l'échelle. Quand les Turcs regardent les pratiques en Grèce, on peut se demander où se trouve la protection la plus efficace? »

 

Article publié dans le journal Le Courrier (Genève) du samedi 20 juin, journée mondiale des réfugiés.

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