Ne sous-estimez pas la gravité de la crise nucléaire de Fukushima : entretien

Avant d'être retraitée de l'université de Bremen en Allemagne en 2000, Inge Schmitz-Feuerhake avait été une physicienne expérimentale qui avait analisé il y a une trentaine d'années les données sur les survivant(e)s de la bombe nucléaire et averti sur les dangers des faibles niveaux d'expositions aux radiations internes et externes. Depuis 2004, elle a été la présidente du Comité Européen sur le Risque de l'Irradiation (CERI), une organisation civile belge fondée en 1997, indépendante de la Commission internationale de protection radiologique (CIPR), le Comité scientifique des Nations Unies pour l'étude des effets des rayonnements ionisants et de plusieurs gouvernements. En 2003 et 2010, le CERI a formulé des recommendations sur les méthodes d'évaluation des risques dûs aux radiations.

Mainichi : en 1983, vous avez publié un essai, qui critiquait une étude sur la santé des victimes des bombes nucléaires, conduit par la Fondation de recherche sur les effets radioactifs (Radiation Effects Research Foundation (RERF)). De quoi parlait votre article ?

Schmitz-Feuerhake: l'enquête de la RERF comparait les risques sanitaires aux personnes qui avaient directement été confronté aux bombardements avec ceux et celles qui étaient entré dans les zones contaminées autour de l'épicentre après l'explosion des bombes et ceux et celles qui étaient plus éloignés au moment des bombardements.

Utilisant la moyenne des fréquences et des taux de mortalité dûs à des cancers et autres maladies parmis les japonaises et les japonais, j'en suis arrivée à découvrir le risque relatif pour celles et ceux qui étaient entré dans les villes après les bombardements et celles et ceux qui avaient fait l'expérience des bombardements dans un rayon de 2,5 kilomètres autour de l'épicentre. J'ai découvert que le taux de mortalité dû à des leucémies et des cancers respiratoires et gastro-intestinaux étaient au dessus de la moyenne nationale, et le taux de cancers de la thyroïde, de leucémies, de cancers du sein parmis les femmes étaient entre 1,5 et 4,1 fois plus élevés.

Ces résultats montraient que les expositions internes aux retombées radioactives (dont les «pluies noires» et les «cendres mortelles») avaient un très grand impact sur la santé. Mais vu que mes découvertes allaient à l'encontre des connaissances académiques de l'époque, mon article avait été initialement rejeté lorsque j'avais voulu le faire publier dans une revue médicale internationale. Comme le journal me l'avait suggéré, j'avais par la suite été publié dans le journal sous la forme d'une «lettre à l'éditeur» au lieu d'un article scientifique.

Mainichi: Que diriez-vous sur le fait que les recherches de la RERF sur les victimes des bombardements sont utilisées comme des données générales pour la CIPR sur l'évaluation des risques des radiations sur la santé ?

Schmitz-Feuerhake: Les données de la RERF sont en effet très importantes. Cependant, ces informations sont limitées au regard du manque de données sur les 5 premières années qui ont suivi les bombardements. Car les données ont été prises sur une «population choisie» qui avait survécu malgré n'avoir pas pu recevoir les traitements médicaux appropriés pour les blessures physiques et émotionnelles, de plus, ces données ignorent les radiations résiduelles qui ont suivi les bombardements.

Pendant ce temps, lors des décénies suivantes, de nombreuses études sur les accidents nucléaires, les travailleurs des installations nucléaires, les rayons X et les radiations naturelles ont montré les effets de faibles doses de radiation sur la santé. Cependant, les recherches sur les faibles doses de radiation ont été largement ignorées, tout d'abord parce qu'elles sont en contradiction avec les données sur Hiroshima et Nagasaki. L'évaluation des risques de la CIPR sous-évalue en particulier les effets à long terme d'exposition aux faibles niveaux de radiation et leurs conséquences sur la santé et les maladies autres que les cancers.

Mainichi: Il y a eu des recours collectifs au Japon sur des maladies reconnues dûes au bombes atomiques. Les pleignants ont argumenté en disant qu'ils avaient souffert des conséquences sanitaires à cause de l'exposition à des radiations internes dues à de faibles doses radioactives et ils ont obtenu gain de cause. Et le gouvernement japonais n'a toujours pas changé de position en répétant que «les effets des expositions internes sont négligeables.»

Schmitz-Feuerhake: Des situations similaires se produisent dans de nombreux pays. C'est parce qu'une fois qu'une organisation publique reconnaît l'exposition aux radiations internes, ils (les états) seront dans l'obligation de reconnaitre leur responsabilité dans les risques pour la santé qu'encourent les travailleurs dans les centrales nucléaires. Ils subissent les mêmes problèmes que les populations qui ont été exposées aux radiations.

Mainichi: Que pensez-vous de l'affirmation faite après la catastrophe de Fukushima par des politiciens japonais et certains experts qui affirment que « une exposition à des radiations égales ou inférieures à 100 millisieverts n'ont que peu d'effet sur la santé ?»

Schmitz-Feuerhake: C'est une affirmation qui ignore totalement la connaissance médicale que nous avons accumulé jusqu'à aujourd'hui. Des cancers dûs à des expositions à des radiations inférieures à 100 milissieverts ont été raportés dans des revues médicales et ailleurs. Les radiations déclanchent des mutations des cellules, et il n'y a aucun seuil sûr. Il est nécessaire de prendre des précautions et d'instaurer des mesures qui réduisent l'exposition aux radiations.

Mainichi: Certaines personnes affirment que le stress provoqué par la préoccupation des radiations est un risque bien supérieur pour la santé que les radiations elles-mêmes alors que d'autres se préoccupent sur les effets que des réactions extrêmes peuvent avoir sur l'activité économique. Qu'en pensez-vous ?

Schmitz-Feuerhake: L'argument de dire que la panique a des effets pires sur la santé que les radiations elles-mêmes est un argument qui est utilisé sans arrêt. Le même argument a été utilisé en Allemagne après l'accident de Tchernobyl, mais cela ne repose sur aucune base scientifique.

La santé des personnes, incluant des enfants morts-nés à la naissance, n'est-elle pas plus importante que des arguments économiques ? Bien sûr, il n'est pas bon de paniquer sans avoir accès à aucune information. Nous devons mesurer les niveaux de radiation dans notre environnement et notre nourriture et mieux comprendre notre niveau individuel d'exposition aux radiations. Une fois que cela est fait, nous devons essayer de comprendre ce que les informations veulent dire.

Mainichi: Comment évalueriez-vous la façon dont le gouvernement japonais a géré la crise ?

Schmitz-Feuerhake: Je prie le gouvernement japonais de désigner la zone de 20 kilomètres autour de la centrale nucléaire de Fukushima comme une zone interdite. Que soit établi la dose annuelle admise à 20 millisieverts comme un standard pour l'évacuation est compréhensible pour un gouvernement qui n'était pas préparé à un désastre nucléaire de cette ampleur. Mais cela a été totalement irresponsable de remettre en marche des réacteurs nucléaires et essayer de détourner l'attention du public vers une «amélioration» de la situation.

Avec les bombes lachées sur Fukushima et Nagasaki et les essais nucléaires atmosphériques passés, le volume total de materiel radioactif relaché était connu. Nous ne savons toujours pas combien de matière radioactive a été relachée dans le cas de la catastrophe de Fukushima. Le combustible nucléaire qui dépassait de loin les bombes nucléaires en terme de qualité et de quantité est toujours présent dans des conditions précaires et il n'est toujours pas connu si il sera possible de retirer les barres de combustible en toute sécurité dans le futur. Alors que les quantités de matériel radioactif rejeté dans l'atmosphère doivent être moins importante que lors de la catastrophe, les réacteurs continuent toujours à rejeter ces matières radioactives. Le gouvernement doit admettre la gravité de la situation.

Source : http://mainichi.jp/english/english/newsselect/news/20120819p2a00m0na004000c.html

 

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