5 ans. Bilan sanitaire de la catastrophe de Fukushima.

L’Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (IPPNW) et l’association Physicians for Social responsability (PSR) ont publié le 9 mars 2016 un rapport intitulé « Vivre avec Fukushima depuis 5 ans».

5 ans: vivre avec Fukushima – Résumé des effets sanitaires de la catastrophe nucléaire

Voici une traduction partielle de ce rapport.

Traduction Odile Girard, http://www.fukushima-is-still-news.com/
avec l’aimable autorisation des auteurs

Auteurs
Dr.med. Alex Rosen, Vice-Chair, IPPNW Germany
Dr.med. Angelika Claussen, IPPNW Vice President for Europe

mars 2016

 

 

5-years-living-with-fukushima-report 5-years-living-with-fukushima-report
"Le 11 mars 2016, le Japon et le monde commémorent le début de la catastrophe nucléaire de Fukushima. Plus de 200 000 personnes furent évacuées de la préfecture de Fukushima dans des camps de fortune, où vivent encore quelque 100 000 d’entre elles. Mais les conséquences de la catastrophe s’étendent bien au-delà des limites de la préfecture. Depuis le début, des millions de gens ont été exposés à une augmentation des doses de radiation, principalement dans les zones de fortes retombées radioactives. Les retombées radioactives affectent les personnes à travers l’exposition atmosphérique pendant les émissions de radioactivité ou les tempêtes qui soulèvent de la poussière radioactive, ainsi que via l’exposition directe à un sol et des surfaces contaminés. Tout le monde, y compris ceux qui vivent dans les régions moins contaminées du pays, a également été confronté à la radioactivité contenue dans l’eau de boisson et l’alimentation contaminées. Cette forme d’exposition est extrêmement inquiétante, car les particules radioactives peuvent
être absorbées par les organes et les tissus internes et continuer à émettre des rayonnements ionisants pendant des dizaines d’années.

 

Selon le Premier ministre japonais de l’époque, ce n’est que grâce à une « divine Providence » que le Grand Tokyo, avec ses plus de 30 millions d’habitants, a évité la contamination et l’évacuation. Les autorités ayant omis de distribuer de comprimés d’iode, la population est restée sans protection face à l’iode radioactif, qui peut provoquer cancers thyroïdiens et hypothyroïdisme.
Cette tragédie se poursuit encore aujourd’hui.
Chaque jour, quelque 300 tonnes d’eau radioactive se déversent de manière incontrôlée dans l’océan. La catastrophe de Fukushima est déjà responsable de la plus grave contamination radioactive des océans dans l’histoire de l’humanité.

 

Cinq ans après la fusion des cœurs, on ne connaît toujours pas avec certitude ses effets sur la santé de la population japonaise. Premièrement, on ne sait pas exactement combien de radiation a été réellement émise en mars et avril 2011, et combien s’est échappée depuis des ruines des réacteurs et du site de la centrale. Comment l’expliquer?

 

  • Des études indépendantes indiquent parfois des émissions radioactives
    considérablement plus importantes
  • Tous les isotopes radioactifs n’ont pas été mesurés, en particulier le
    strontium-90
  • Les premiers rejets n’ont pas été inclus dans l’évaluation des impacts
    sanitaires.

 

En d’autres termes, les informations de base concernant la contamination du sol,de l’océan et de la nourriture sont encore un sujet de controverse entre le lobby nucléaire et les scientifiques indépendants.
Deuxièmement, le gouvernement pro-nucléaire du Japon et le tout-puissant lobby nucléaire font tout ce qu’ils peuvent pour minimiser et dissimuler les conséquences de la catastrophe.
Même l’Université de Médecine de Fukushima, qui coordonne le programme
de dépistage du cancer de la thyroïde, a des liens avec le lobby nucléaire et a reçu de l’argent de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). On a l’impression que l’idée est de refermer au plus vite le dossier de Fukushima et de s’assurer que le public japonais retrouve une attitude positive vis-à-vis de l’énergie nucléaire.

 

Toutefois, les données montrent un tableau assez différent. Non seulement des fuites radioactives périodiques en provenance des réacteurs dévastés ainsi que des épisodes de recontamination dans toute la région continuent à se produire, mais la perception de l’énergie nucléaire a aussi changé et une majorité de Japonais rejettent désormais le nucléaire. L’étude controversée relative aux cancers de la thyroïde n’a pas envoyé le signal de fin d’alerte tant espéré par le lobby nucléaire. Au contraire, 116 enfants de la préfecture de Fukushima ont déjà été diagnostiqués comme souffrant d’un cancer de la thyroïde agressif et à évolution rapide, ou déjà au stade des métastases. Dans une population de cette taille, on attendrait normalement environ un cas par an. Pour 16 de ces enfants, on peut exclure l’effet du dépistage (screening effect), étant donné que leur cancer s’est déclaré au cours des deux dernières années.

 

Ce qui est encore plus inquiétant que les résultats de l’étude, c’est qu’à part l’incidence des cancers de la thyroïde chez les enfants de la préfecture de Fukushima, le Japon n’a pas commencé d’autres enquêtes scientifiques à grande échelle sur les maladies liées aux radiations.
L’origine d’un cancer est difficile à étiqueter
et la cause d’un cancer individuel ne peut être reliée par un lien de causalité à un incident spécifique. Les autorités japonaises sont parfaitement conscientes de ce fait et n’ont pas cherché les augmentations de fausses couches, de malformations fœtales, de leucémies, de lymphomes, de tumeurs solides et de maladies non cancéreuses parmi la population qui a été touchée par les retombées radioactives. Or on sait que le taux d’augmentation de toutes ces maladies avait été significatif après l’accident de Tchernobyl.

 

Quand nous parlons de la population affectée au Japon, nous la divisons en quatre sous-groupes :

 

  • Plus de 25 000 personnes ayant participé au nettoyage et aux secours ont reçu les doses de radiations les plus fortes doses et risqué leur vie, en empêchant l’escalade de la situation sur le site de la centrale. Si l’on en croit les données fournies par l’opérateur TEPCO, une centaine d’ouvriers contracteront un cancer dû aux doses excessives de radiations, cancer qui sera fatal dans 50 pour cent des cas. Cependant, les véritables niveaux de dose sont très probablement bien plus élevés, car l’opérateur n’hésite pas à manipuler les données afin d’éviter les demandes de compensation ; l’entreprise est ainsi capable d’engager des travailleurs temporaires non enregistrés, de trafiquer les dosimètres et même d’avoir recours à des faux grossiers.
  • La population évacuée, soit 200 000 personnes, qui a été initialement exposée à des doses de radiation considérables, vit maintenant pour la majeure partie en-dehors de la préfecture de Fukushima.
  • Les populations non évacuées des zones irradiées continuent à être exposées chaque jour à des doses accrues de radiation.
  • La population du reste du Japon est exposée à des doses accrues de radiation provenant de retombées radioactives minimales, ainsi que d’aliments et d’eau contaminés.

 

Ce qui est absolument nécessaire à présent, c’est de réaliser une série d’études épidémiologiques pour examiner les conséquences sanitaires de l’exposition aux doses excessives de radiation, en particulier les maladies qui peuvent être détectées et traitées de manière précoce. Ces études doivent être guidées par les enquêtes déjà publiées, exposées dans le présent rapport, sur les animaux , les oiseaux et les insectes touchés par la catastrophe et qui montrent des effets hématologiques, une élévation des taux de mutation dans la seconde génération et une augmentation des taux de mortalité. Mais comme ce genre d’études – et l’image négative de l’énergie nucléaire qu’elles véhiculeraient – ne sont pas politiquement désirables, nous ne connaîtrons sans doute jamais l’ampleur réelle des effets sur la santé de la catastrophe de Fukushima et nous devons nous limiter à faire des estimations fondées sur les émissions radioactives connues ou présumées et sur les voies d’exposition.

 

Si l’on se base sur les chiffres du Comité scientifique des Nations Unies pour l’étude des effets des rayonnements ionisants (UNSCEAR), qui est un organisme pro-nucléaire, qui estimait la dose collective à vie à environ 48 000 personne-Sieverts et si l’on utilise les facteurs de risque reconnus au niveau international dans le rapport BEIR-VII, on peut attendre un excès d’incidence de cancers d’un peu moins de 10 000 au Japon dans les décennies à venir (intervalle de confiance allant de 4 300 à 16 800 cas). Si l’on prend en compte des données et des facteurs de risque plus modernes, les estimations de l’augmentation des taux de cancer sont nettement plus élevées, à savoir quelque 66 000 cas de cancer supplémentaires, dont environ la moitié seraient mortels.

 

Est-ce beaucoup ?
Certainement pas en regard d’une population de presque 127 millions de personnes et un risque “normal” de cancer de 50 % au cours de la vie. Mais est-ce négligeable ? Vu que dix mille personnes vont développer un cancer uniquement suite à une « catastrophe causée par l’homme » à Fukushima (c’est ainsi que l‘a qualifiée la Commission d’enquête indépendante de la Diète nationale), certes non. Le destin de ces personnes et de leur famille n’est ni « négligeable » ni « non significatif », comme voudraient nous le faire croire le lobby de l’industrie nucléaire, l’AIEA et l’UNSCEAR.

 

Le discours public sur la catastrophe de Fukushima ne doit pas se laisser guider par le profit économique et l’influence politique, mais doit se concentrer sur la santé et destin des populations affectées, ceux qui ont tout perdu, qui craignent pour leur santé et celle de leurs enfants, et qui ne demandent rien de plus que de pouvoir vivre sans la peur incessante des radiations.

 

Les risques sanitaires pour la population japonaise doivent être étudiés par des scientifiques indépendants et de manière à exclure toute influence indue de la part de l’industrie nucléaire et de ses soutiens politiques. Des études extensives sont nécessaires pour comprendre les conséquences sanitaires sur la population affectée, pour identifier les maladies à un stade précoce et améliorer la protection des générations futures en approfondissant nos connaissances sur les effets des rayonnements ionisants. Le débat sur les conséquences de la catastrophe de Fukushima va bien au-delà du principe de l’indépendance de la recherche et de la résistance à l’influence des tout-puissants groupes de pression. Il s’agit ici du droit universel de chaque être humain à la santé et à vivre dans un environnement sain."

 

Dr. Alex Rosen, médecin, vice-président, IPPNW Allemagne
Catherine Thomasson, médecin, directrice exécutive, PSR (États-Unis)

 


 

Cliquer ici pour la source du document, la suite et pour télécharger le rapport.

Info transmise par Pierre Fetet, dont le blog sur Fukushima se trouve ici.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.