Sifflets de la Marseillaise: les Balkans commencent en Tunisie...

Ah quelle aubaine que le football ! Une Marseillaise sifflée par des supporters et voilà que l'honneur du pays, la fierté du drapeau et du maillot ressortent de leur boîte.

Ah quelle aubaine que le football ! Une Marseillaise sifflée par des supporters et voilà que l'honneur du pays, la fierté du drapeau et du maillot ressortent de leur boîte.

 

Il y a une analyse simple et pas pour autant fausse à avancer. Les dernières semaines laissent aux français le sentiment qu'on se moque d'eux en trouvant fissa des milliards qu'on leur a refusé pour l'école, les hôpitaux, l'environnement, le social ou le pouvoir d'achat ? Un petit facteur a le mauvais goût de rappeler que ça sent la politique de classe et que ce clivage là n'aurait pas autant disparu qu'on nous en avait avisé ? Ouf, voilà une belle affaire pour remettre au centre le vrai clivage – celui qui a plombé la gauche avant de faire mousser Sarko – le clivage de race, celui entre eux et nous, « la guerre du monde civilisé contre les Arabes » comme l'avait dit avec bonheur l'innénarable Charles Villeneuve au moment de la guerre du Golfe... et maintenant patron du PSG !

 

Si on sait tendre l'oreille, il y a juste un petit raté bien signifiant dans l'histoire. Jean-Pierre Escalette, président de la Fédération Française de Football, interrogé par France-Inter (http://www.radiofrance.fr/play_aod.php?BR=10491) avant d'aller se faire gronder par Sarkozy, se dit en colère : « Ce n'est pas la première fois que l'hymne national est sifflé, que ce soit en Italie ou à Tel Aviv, j'ai donné. Ça devient insupportable ». De même, également sur France-Inter, Bernard Laporte, rappellait que cela advint également quand la France joua contre le Portugal.

 

On se souvient du précédent pétage de plomb sur une affaire similaire : France-Algérie en 2001. On ne se souvient pas d'un tel froissement de fierté lors des événements similaires lors des matchs contre l'Italie, Israël ou le Portugal.

Et c'est la bonne nouvelle : l'Italie, le Portugal ou Israël sont passés du bon côté de la barrière. Quand leurs compatriotes sifflent notre hymne, on n'en fait pas une affaire d'état. C'est juste une affaire de famille : on ne ressort les vieilles rancoeurs qu'au moment des engueulades. Mais on voit qu'ils ne sont que récemment acceptés dans la famille, car on se souvient quand même des sifflets : « vous avez encore à faire vos preuves, les macaronies, les portos et les youpins ! On vous a à l'oeil ! On saura s'en souvenir ». Moi, je me souviens de supporters français sifflant l'hymne anglais lors d'un match de l'équipe de France de rugby, également au Stade de France : aucun scandale, aucun souvenir. Ils font vraiment partie de la famille ! C'est une plaisanterie entre cousins ! Qu'il est loin le temps de la « perfide Albion » !

 

Ce mouvement des frontières me rappelle la réflexion sur les fantômes de l'Europe du philosophe Slovène Slavoj Zizek dans « Fragile absolu ». Avec humour, il tentait de répondre à la question «Où commencent les Balkans ? ». Pour les Serbes, ils commencent au Kosovo ou en Bosnie, les Serbes se présentant comme les défenseurs de la civilisation chrétienne contre l'Autre de l'Europe. Du point de vue Croate, ils commencent avec la Serbie orthodoxe, despotique et byzantine à laquelle les Croates opposent les valeurs démocratique occidentales. Slavoz Zizek continue. L'Italie et l'Autriche vis-à-vis de la Slovénie. Et de fil en aiguille, nous voilà en France, où l'on associe volontiers l'Allemagne à la brutalité balkanique et orientale opposée à la finesse française, tandis qu'in fine, pour certains membres de l'opposition conservatrice britannique à l'Union européenne, « l'Europe continentale représente aujourd'hui – implicitement au moins – une nouvelle version de l'empire turc des Balkans, Bruxelles un nouvel Istambul... » Dont les supporters pas très civilisés... sifflent leur équipe nationale de rugby, c'est moi qui rajoute.

Pour Zizek, « cette identité de l'Europe occidentale aux Balkans, à son autre barbare, n'est-elle pas la secrète vérité du mouvement incessant de la limite entre les deux zones ? ». Pour Slavoj Zizek les Balkans comme fantôme de l'Europe sont « un reste persistant de son propre passé dénié. » La Tunisie lors du match d'hier, l'Algérie en 2001, ne le sont-elles pas pour la France quant à son passé colonial ?

 

On pourrait se dire que le temps faisant son oeuvre, le progrés progressant, et les moutons moutonnant, comme l'Angleterre, le Portugal ou Israël en ont profité hier, les Tunisens seront un jour des membres de la famille, avec qui on peut se foutre sur la gueule le samedi soir, pour prendre l'apéro ensemble le dimanche à l'heure de la messe.

Mais le point le plus intéressant de la démontration de Zizek est à venir, et nous laisse moins optimistes. Pour lui, l'intéresssant, ce n'est pas le passé, mais le présent : "les Balkans fonctionnent comme une entité spectrale qu'ils nous permettent de saisir – analytique du fantôme...- les différents modes par lequel s'exprime le racisme aujourd'hui". Du racisme brutal – le méchant musulman oriental contre le gentil chrétien occidental – on est passé au racisme « correct » (républicain dirait Pierre Tévanian) : les Balkans comme le Maghreb ou les banlieues remplies d'arabes sont les lieux de la brutalité, du non-droit, de l'intolérance contre le bel occident libéral. Ce que pointe Zizek dans l'image des Balkans, c'est l'étape suivante, le racisme réfléchi : que chaque culture et chaque population reste chez elle pour se conserver intacte, comme dans l'ancienne Afrique du Sud.

 

Ainsi, à la connerie chronique des supporters, à leur mépris idiot de l'autre équipe, constante du football, et contaminant malheureusement le basket et le rugby, on donne un autre sens, du côté des siffleurs, comme du côté, des froissés par les sifflets. Les froissés du drapeau disent : « Qu'il est insupportable qu'ils nous sifflent chez nous, d'autant qu'ils habitent ici, ils n'ont qu'à retourner chez eux, c'est à dire pas ici. Que chacun reste à sa place en aimant son propre drapeau, mais ne dise rien de celui de l'autre ! Que chacun reste à sa place ! ». Et les siffleurs de Marseillaise font miroir à cela : « vous nous avez assigné à des places, dans le bas de l'échelle sociale, dans certains quartiers, dans une sous-citoyenneté, nous y restons et vous disons que ce drapeau n'est pas le nôtre. » Dramatique chacun à sa place.

 

Comme le dit Zizek : « les Balkans constituent le lieu d'exception qui permet au multiculturalisme tolérant d'exprimer son racisme refoulé ». Nous savons depuis mardi soir que les matchs de foot et les sifflets contre l'hymne national par des supporters « Tunisiens » sont un autre de ces lieux d'exception, qui permet à un gouvernement – et à une partie de la société - qui s'affiche mutlticulturaliste avec ses ministres noirs et arabes d'exprimer son racisme refoulé. Et de ne pas s'interroger sur la société d'apartheid qui s'est installée et qui continue à être installé en France.

 

 

Stéphane Lavignotte est pasteur et théologien. Derniers ouvrages parus : « Au-delà du lesbien et du mâle, la théologie queer de subversion des identités chez Elizabeth Stuart », préface d'Eric Fassin, Van Dieren 2008 et « Vivre Egaux et différents », L'atelier, 2008.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.