Compte désactivé

Compte désactivé

Abonné·e de Mediapart

Billet publié dans

Édition

L'utopie

Suivi par 36 abonnés

Billet de blog 16 mars 2009

Approche du continent invisible

Ce continent invisible, c'est l'Océanie, «un continent fait de mer plutôt que de terre», un continent que n'ont pas aperçu les voyageurs aveugles partis à sa conquête, car les îles du sud «furent le rendez-vous des prédateurs et le fourre-tout du rêve»...Dans Raga, J.M.G. Le Clézio entremêle avec habileté plusieurs types de récits pour redonner visibilité, unité et dignité à un monde morcelé et dévasté, ignoré et méprisé par les grandes puissances coloniales.

Compte désactivé

Compte désactivé

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce continent invisible, c'est l'Océanie, «un continent fait de mer plutôt que de terre», un continent que n'ont pas aperçu les voyageurs aveugles partis à sa conquête, car les îles du sud «furent le rendez-vous des prédateurs et le fourre-tout du rêve»...

Dans Raga, J.M.G. Le Clézio entremêle avec habileté plusieurs types de récits pour redonner visibilité, unité et dignité à un monde morcelé et dévasté, ignoré et méprisé par les grandes puissances coloniales.

L'auteur s'y livre à une utile approche historique et anthropologique , presque documentaire.

Car l'histoire coloniale du Pacifique, largement méconnue, fut très violente et ne se borna pas à l'appropriation des terres et à l'exploitation des ressources naturelles. Elle imposa en effet un système de travail forcé et développa le commerce d' une main d'oeuvre prélevée de force, à une époque où l'esclavage était pourtant aboli. Ce qui, doublé de «l'arme fatale des épidémies» entraîna la dépopulation d'un continent que les diverses puissances coloniales s'étaient employées à éclater, à diviser en s'en répartissant les îles.

Il était de même nécessaire , pour restaurer la dignité de ce peuple, de rappeler les mythes et les traditions qui soudaient sa culture, quand ces grandes puissances n'avaient vu en lui que «des sauvages ou des cannibales» ou, «ce qui revient au même», un peuple doux et soumis, aux femmes faciles. Une image exotique qui, aujourd'hui encore, se perpétue.

Mais ce livre est surtout le récit imaginaire du voyage à Raga ( le nom donné à l'île Pentecôte en langue apma), un voyage qui fut effectué autrefois par des hommes pleins d'audace et de génie, «mus par l'urgence et le désir qui leur faisait voir un monde nouveau dont ils avaien besoin».

Récit imaginaire d'un voyage réel qui se double d'un voyage imaginaire, d'un voyage intérieur.
Car «Raga la silencieuse aux pentes couvertes de fougères», la «mystérieuse (...) aux sommets cachés par les nuages» est bien plus qu'une île. C'est «un long corps noir couché sur la mer», c'est un «musée» dont la mémoire réside «dans la montagne, dans les arbres (...) et les cascades d'eau lustrale», un lieu «où les mythes affleurent et ne sont pas séparés du réel», «où la force des commencements vibre dans chaque pierre», «un temple minéral et végétal», un «Eden».

Et les mots simples et fragiles de l'auteur miroitent sur l'eau, scintillant comme des étoiles. Les symboles prennent vie et les contes endormis ressuscitent l'âme du continent invisible.

Grâce à son style épuré et profondément poétique, Le Clézio réussit à transmettre sa relation harmonieuse au monde et sa plume apaisante nous berce et nous emporte dans une rêverie méditative au coeur de l'humain.

La description de la vie à Raga apporte, en outre, une vision pleine d'espoir, non seulement pour l'individu, mais aussi pour nos sociétés occidentales en crise.

Le Clézio montre en effet comment un peuple peut surmonter sa «tragique destinée pour devenir autre», refaire son unité après la violence de la conquête, rétablir des échanges, restaurer ses traditions, tout en édifiant une nouvelle culture.

«Volonté de résister et goût d'apprendre» caractérisent ce peuple qui respecte ses anciens et que le progrès et la modernité n'ont pas enchaîné. Un peuple qui honore et cultive la terre dans ses jardins secrets, à des fins nourricières ou curatives , qui sait depuis toujours que la nature ne doit pas s'exploiter et qui a compris que le développement devait se faire dans l'équilibre et le respect de l'environnement.

Mais un peuple qui fut aussi capable de s'approprier la langue des maîtres , de profiter de l'introduction de la monnaie pour valoriser le travail des femmes et favoriser leur émancipation.

Un peuple mû par le désir d'aller de l'avant, toujours prêt à l'aventure, qui semble montrer le chemin avec cent ans d'avance.

Et on finit par se demander si ce continent, devenu soudain visible, ne pourrait pas faire «contrepoids», comme dans les mythes de la Renaissance, et préserver l'équilibre de la planète.

RAGA Approche du continent invisible, J.M.G. Le Clézio, Editions du Seuil 11/2006, collection Points 10/2007, 5€ 50

Critique publiée également sur :

http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/

L' article écrit par Serge Koulberg sur ce livre , "Gangtérisme et colonisation J.M.G. Le Clézio" :

http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/edition/la-critique-au-fil-des-lectures/article/161208/gangsterisme-et-colonisationjmg-le-clezi

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Le « wokewashing », la nouvelle stratégie des majors pétrolières
La justice raciale, le féminisme et les droits LGBT+ sont de plus en plus mobilisés par les géants pétroliers pour convaincre des bienfaits de leurs activités fossiles. Une pratique récente baptisée « wokewashing » et qui n’a qu’un seul objectif : retarder l’action climatique pour continuer à nous abreuver de pétrole.
par Mickaël Correia
Journal — Asie
Clémentine Autain sur les Ouïghours : « S’abstenir n’est pas de la complaisance envers le régime chinois »
Après le choix très critiqué des députés insoumis de s’abstenir sur une résolution reconnaissant le génocide des Ouïghours, la députée Clémentine Autain, qui défendait la ligne des Insoumis à l’Assemblée nationale, s’explique.
par François Bougon et Pauline Graulle
Journal
Paris-Dauphine condamnée pour avoir discriminé une femme enceinte
Dans une décision inédite, la cour d’appel de Paris a condamné en novembre dernier la fondation de l’université Paris-Dauphine pour discrimination. La directrice, qui a écopé de huit mois de prison avec sursis, avait licencié une salariée juste après avoir su qu’elle était enceinte.
par David Perrotin
Journal
Sondages de l’Élysée : le tribunal présente la facture
Le tribunal correctionnel de Paris a condamné ce vendredi Claude Guéant à huit mois de prison ferme dans l’affaire des sondages de l’Élysée. Patrick Buisson, Emmanuelle Mignon et Pierre Giacometti écopent de peines de prison avec sursis.
par Michel Deléan

La sélection du Club

Billet de blog
Entre elles - à propos de sororité
Sororité, nf. Solidarité entre femmes (considérée comme spécifique). Mais du coup, c'est quoi, cette spécificité ?
par Soldat Petit Pois
Billet de blog
La parole des femmes péruviennes
Dans un article précédent, on a essayé de comprendre pourquoi le mouvement féministe péruvien n'émergeait pas de manière aussi puissante que ses voisins sud-américains. Aujourd'hui on donne la parole à Joshy, militante féministe.
par ORSINOS
Billet de blog
Malaise dans la gauche radicale - Au sujet du féminisme
L'élan qui a présidé à l’écriture de ce texte qui appelle à un #MeToo militant est né au sein d'un groupe de paroles féministe et non mixte. Il est aussi le produit de mon histoire. Ce n’est pas une déclamation hors-sol. La colère qui le supporte est le fruit d’une expérience concrète. Bien sûr cette colère dérange. Mais quelle est la bonne méthode pour que les choses changent ?
par Iris Boréal
Billet de blog
Traverser la ville à pieds, être une femme. 2022.
Je rentrais vendredi soir après avoir passé la soirée dehors, j'étais loin de chez moi mais j'ai eu envie de marcher, profiter de Paris et de ces quartiers où je me trouvais et dans lesquels je n'ai pas souvent l'occasion de passer. Heureusement qu'on m'a rappelé, tout le trajet, que j'étais une femme. Ce serait dommage que je l'oublie.
par Corentine Tutin