Les Indiens au secours de la science

Un divorce certain se profile entre la science et notre société dont le peu d'intérêt des jeunes pour les études scientifiques semble être l'un des symptômes.Quel avenir se dessine donc pour notre monde ?Une rencontre surprenante va permettre au physicien Etienne Klein d'analyser cette «crise de la science» avec un regard neuf et d'éviter le piège des deux logiques, aux effets également ravageurs, qui actuellement s'affrontent en suggérant une troisième voie.

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Un divorce certain se profile entre la science et notre société dont le peu d'intérêt des jeunes pour les études scientifiques semble être l'un des symptômes.

Quel avenir se dessine donc pour notre monde ?

Une rencontre surprenante va permettre au physicien Etienne Klein d'analyser cette «crise de la science» avec un regard neuf et d'éviter le piège des deux logiques, aux effets également ravageurs, qui actuellement s'affrontent en suggérant une troisième voie.

 

 

Galilée et les Indiens, petit livre au titre intriguant, est né d'une discussion avec cinq chefs indiens d'un peuple d'Amazonie, invités à formuler leurs griefs à l'encontre du développement technique qu'on veut leur imposer, critiques rappelant, à bien des égards, les contestations qui se font jour dans nos contrées.

Ce fut l'occasion pour le scientifique de se confronter à une pensée, certes irriguée par la magie, mais tout aussi rationnelle que la nôtre, une pensée fondée sur une autre appréhension de la notion de nature ( plus proche de la conception grecque antique qui développait un idéal d'harmonie, l'homme réglant son projet sur la nature et s'y accordant). Car, si pour le physicien, cette dernière, réduite à la matière et à l'énergie, est abstraite et insensible, elle est, pour les Indiens qui vivent en communion avec elle, habitée des qualités sensibles faisant partie de leur humanité.

 

 

C'est ainsi que, grâce aux Indiens, Etienne Klein réalise pleinement que les problèmes posés actuellement par la «technoscience» étaient en germe dans le geste fondateur de la science moderne. Galilée, en effet, en affirmant que la nature était écrite en langage mathématique a conduit, Descartes aidant, à l'idée d'une nature séparée de l'homme, susceptible d'être «maîtrisée» par ce dernier et «arraisonnée» sur son projet.

Il va alors s'attacher à montrer que c'est notre pensée sur la science et son rapport avec le monde et non la science elle-même qui nous a conduit dans l'impasse et se lancer dans un ardent plaidoyer pour qu'«on ne liquide pas l'esprit de la science au motif d'un mauvais usage du monde

 

 

Evitant ( sans doute pour rester dans l'esprit de la collection «Café Voltaire» ) l'exposé synthétique et démonstratif qu'on aurait attendu d'un professeur à l'Ecole centrale, l'auteur nous invite à suivre le cheminement de sa réflexion, d'où un certain foisonnement, non exempt de répétitions, mais toujours limpide, du fait de l'utilisation d'une langue simple, précise, concrète, illustrée d'exemples et d'anecdotes.

Il commence par rappeler les trois apports fondamentaux de Galilée ( victoire de la raison sur la foi, universalité de la science, ouverture à la compréhension du vaste champ de l'univers) tout en soulignant l'ambivalence d'une appréhension de la nature sous son seul angle physico-mathématique, renvoyant l'homme à la solitude de sa raison et de ses affects. Car c'est cette coupure qui a marqué la pensée occidentale moderne en opérant une distinction entre nature et culture et a rendu l'homme inconscient de la fragilité de cette dernière.

Puis il expose tous les points de vue émis sur la science moderne,que ceux-ci émanent des thèses des scientifiques, des anthropologues, des ethnologues et des philosophes ou des propos tenus couramment par tout un chacun. Avec beaucoup d'énergie et de passion, il s'emploie à en repousser ou en approuver les arguments , à les compléter et les nuancer.

 

 

Etienne Klein s'attaque violemment à l'«idéologie scientiste» qui a dénaturé la science en ignorant que son efficacité était liée à son «incomplétude» et qu'elle ne pouvait ni résoudre les problèmes de la Cité, ni être porteuse d'un projet métaphysique. Se faisant l'alibi des dominations économiques sociales et politiques les plus brutales, elle rendit en effet la déception inéluctable et provoqua, en réaction, un «relativisme» dévastateur, rejetant dans un mépris global de la science, tous ses aspects positifs.

L'ignorance concernant la science, alors que cette dernière envahit notre vie, laisse l'homme démuni, désemparé, embourbé dans ses contradictions (remettant en cause la science tout en refusant de changer son mode de vie) . Et ceci d'autant plus que les philosophes ont démissionné, incapables de renouveler leurs problématiques pour tenir compte des changements apportés, d'ouvrir de nouveaux chemins de pensée permettant d'éclairer le sens et la finalité de l'action humaine.

Et, dans cette confusion, on assiste, dans nos sociétés développées, à un effacement des frontières entre science et techniques, à terme menaçant. Car l'avènement de la «technoscience», fuite en avant dans une logique de consommation technologique, impulsée par les politiques avec l'assentiment ou la complicité silencieuse des citoyens, oublie que l'esprit scientifique ne peut exister et subsister que s'il suscite des spéculations désintéressées, n'ayant d'autre objet que la connaissance pour elle-même.

 

 

 

Quelles pistes nous propose donc Etienne Klein pour reprendre en mains notre destin?

Nous devons prendre acte que la science, souveraine dans son ordre, ne peut donner des réponses qu'aux questions délimitées qui sont les siennes et ne devons pas en attendre le salut de l'humanité. Le seul but de l'activité scientifique étant de rendre le monde intelligible , il est temps de remettre sur pied une éthique de la science, en vertu de laquelle la valeur d'une découverte n'est pas d'ordre exclusivement marchand.

Pour ce faire, il est nécessaire de promouvoir une culture générale scientifique, si déficiente à tous les échelons de la société, en enseignant différemment la science, en changeant son image "stéréotypée et technicisée" afin d'en redonner le goût.

Ainsi sorti de l'ignorance, chaque citoyen serait à même de discerner ce qui revient à l'expertise scientifique et ce qui revient au politique. Et cette culture scientifique de base est la condition nécessaire à l'instauration d'un débat démocratique de qualité, seul à même de permettre l'élaboration d'un consensus, ou du moins d'un accord, sur la société que nous voulons, une prise de responsabilité collective. Car la science n'édicte pas de valeurs , elle ne définit pas le sens de la vie humaine, ni n'indique comment vivre ensemble, tout ceci relevant de la seule responsabilité des hommes.

 

 

Galilée et les Indiens est un bon ouvrage de vulgarisation.

Il ne m'a pas appris grand chose, mais il complète, en apportant un regard différent, bien des éléments analysés par des philosophes, comme A. Finkielkraut, notamment, dans son livre consacré à la modernité*.

Ce que j'en retiens,personnellement, c'est avant tout un grand étonnement et un réel amusement (j'adore qu'on me surprenne !).

Etienne Klein tient, en effet, un langage neuf sur la science. Il nous décrit la démarche scientifique comme un sympathique «bricolage collectif» dont la rationalité n'apparaît qu'à postériori, il défend avec chaleur une approche «poétique» de la science, en montrant comment les processus d'invention puisent dans l'imaginaire , utilisent les métaphores et les analogies... Et qu'un scientifique puisse parler avec passion de la science comme d'un objet de plaisir et de désir me semble vraiment susceptible de réveiller la «libido sciendi» de tous ces «littéraires» (dont je suis) , chez qui jamais aucun professeur n'a réussi à développer la moindre appétence pour les matières scientifiques... Ceci constitue, à mes yeux, déjà un exploit !

Par ailleurs, il est très surprenant de voir un physicien s'intéresser tant aux utopies. Car , finalement, ce que nous propose Etienne Klein, c'est tout simplement de changer d'utopie !

Abandonner ces utopies destructrices fondées sur l'ignorance, et même, avancerais-je avec malice , sur une certaine «pensée magique», irrationnelle, de la science ( le clin d'oeil aux Indiens, pour être implicite, ne m'en semble pas moins évident ...), pour adopter une utopie constructive , fondée sur les bases saines de la connaissance. Car l'auteur fait le pari que l'homme, comprenant mieux le monde, sera capable de l'aimer mieux et de vivre en harmonie avec lui. Un doux rêve, mais, somme toute, réalisable...

 

* Nous autres, modernes, Alain Finkielkraut, Gallimard, Folio essais

 

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Galilée et les Indiens, Etienne Klein, Flammarion, Café Voltaire, octobre 2008 ( essai broché 12 € )

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