Bleus, blancs, rouges

Comment décrypter l'implosion de l'équipe de France, et le débat houleux qui l'entoure? Des Etats-Unis, où la vision de la France est toujours assez stéréotypée de toute façon, cela semble confirmer tout ce qu'on pense de la France: un drame politique compliqué, de l'arrogance, une petite grève...

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Comment décrypter l'implosion de l'équipe de France, et le débat houleux qui l'entoure? Des Etats-Unis, où la vision de la France est toujours assez stéréotypée de toute façon, cela semble confirmer tout ce qu'on pense de la France: un drame politique compliqué, de l'arrogance, une petite grève...

Mais nous sommes, après tout, des Américains: beaucoup ici se focalisent sur la question raciale, sur le fait qu'Anelka et Evra semblent devenir des boucs émissaires qui distraient les Français des vrais problèmes institutionnels au niveau de la FFF. Tout en évitant avec soin l'amalgame trop facile entre les deux cas, nous pouvons quand-même voir un parallèle –qui n'échappe à personne, en France, j'imagine– avec la manière dont on repousse les problèmes structurels et institutionnels de la société française, notamment dans les banlieues, sur ceux qui en sont victimes plutôt qu'auteurs.

Surtout, l'explosion sud-africaine n'est qu'un chapitre dans l'histoire récente des Bleus, qui sont, depuis au moins 1996 –et en grande partie grâce à Jean-Marie Le Pen, dont les paroles ont transformé l'quipe en symbole politique– peut-être le terrain le plus étendu, et même le plus important, à travers lequel les Français débattent et ressentent –de façon à la fois consciente et inconsciente– tout le problème de la « post-colonialité » française. C'est la thèse que je défends dans mon livre Soccer Empire : The World Cup and the Future of France, et je pense que les événements de la semaine dernière confirment que tout cela va continuer : car une fois qu'un nœud de symboles aussi puissants s'installe au sein d'une société, il ne disparaît pas facilement.

C'est-à-dire que le France reste, je pense, vouée –peut-être condamnée– à vivre ses débats de société à travers l'Equipe de France. Et cela, malheureusement peut-être pour les travailleurs du ballon rond, qui finalement (avec quelques exceptions) ne demandent pas plus que de jouer dans des conditions correctes, veut dire qu'eux aussi sont condamnés à vivre comme symboles. C'est avec cela qu'on doit tous pouvoir vivre, et penser, en essayant d'éviter les dérives et le ridicule, très présent depuis une semaine dans l'espace des médias et de la politique. Et en gardant à l'esprit ce qui est finalement merveilleux avec le sport: on n'en finit pas! Il y aura 2012, 2014 au Brésil, 2016 en France... Il y a toujours le prochain match, qui pourra (peut-être) tout changer.

Pour moi, supporter de l'équipe de France aux Etats-Unis, le désastre de « mon » équipe a heureusement été accompagné du miracle de mon autre équipe, les autres « bleus-blancs-rouges », dont on pourrait aussi, avec quelques modifications, célébrer, comme en 1998 avec l'équipe de France, la diversité, la cohésion, et le charme. Le match que les USA ont joué contre l'Algérie –équipe bien française elle-même– était un moment absolument magnifique ici.

En tant que fans de football, nous occupons une place un peu marginale ici –le sport est trop cosmopolite, trop liée au monde du Sud, un peu trop comme Obama a-t-on même dit, pour certains de nos commentateurs de droite –et à chaque Coupe on se demande si, finalement, les Américains vont se mettre à l'heure du monde. On y avance lentement. Mais en regardant le match avec des centaines de personnes dans un pub ici à Durham, torturés et puis sauvés à la dernière minute par notre équipe, nous avons baignés dans une joie explosive, s'embrassant, sautant, criant - nous avons eu, pour un instant, le meilleur de ce que le ballon rond peu offrir à un peuple.

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