Lettre à Monsieur Dupond

   Le sentiment d’injustice serait l’une des premières motivations qui vous a poussé à la profession d’avocat. On ne peut que s’en réjouir. Ce n’est donc pas l’argent -le faible niveau de revenus de la très grande majorité des avocats invisibles de cabinets invisibles de province invisible est là pour en témoigner, si le verbe convient ; ce n’est pas, conséquemment, la renommée, la publicité ; ni le goût du pouvoir, du jeu d’acteur, de la notoriété ; ou, autre version des mêmes, une certaine attirance pour la lumière, serait-elle accompagnée d’une morgue de dénégation outragée à chaque invitation qu’on vous fait dans les médias.

     Non, ce qui fonde votre vocation -qui n’est pas la même chose qu’une profession- d’avocat, c’est, vous l’avez dit et répété sous maintes formes, le sentiment d’injustice, ou son corollaire direct, l’aspiration à la justice, l’exigence ou l’idéal ramenés au plus petit dénominateur commun suivant : tout accusé a droit à être défendu par un avocat. Nous ne saurions être en désaccord avec une telle déclaration, elle a l’autorité d’un impératif catégorique kantien. Aussi, Monsieur Dupond vous saisissez-vous d’affaires diverses et variées. Rien à redire.  Vous êtes même porté à défendre ceux que l’opinion commune condamne sans procès et surtout sans connaissance des dossiers, ni de la complexité du droit pénal, ce qui, nous en sommes aussi d’accord, est inadmissible. La force indue des imprécations anonymes, sottes et ignares vous met en colère, froidement mais sûrement. Tout cela a un panache certain, mais contribue aussi un peu, un peu quand même, à constituer une légende, la vôtre. Tant mieux si par ce biais -involontaire soufflez-vous à mon oreille, vous n’auriez aucun goût pour le prosélytisme, dont acte-   tant mieux si vous avez éveillé des consciences et favorisé des destinées, voire des destins.

   Jusque-là tout va bien, et je vous prie de croire en ma sincérité bien qu’il n’y ait pour en juger -pardon- aucun éclairage public, qui me permettrait de développer les arguments pour lesquels j’acquiesce sans réserve à l’affirmation que le droit de la défense est un droit absolu. En Droit et en Raison. La majuscule est volontaire. Cela n’empêche pas qu’il reste des zones d’ombre dans votre lumière, Maître Dupond.

   Depuis hier, jour maudit, vendredi 13 néfaste, la France des faits divers et des affaires judiciaires déverse ses passions sous forme de commentaires réjouis après avoir entendu le jugement de prison ferme -personne n’entend le reste, confiscations et amendes- qui frappe Monsieur Balkany qui n’en a pas fini avec ses dossiers. Le moins qu’on puisse dire c’est que la main du Juge n’a pas tremblé. A-t-il lu Spinoza pour qui et pour faire vite, les passions tristes sont un esclavage et nous tiennent en servitude ? avec ou sans l’Ethique sous le coude, mais avec le Code Pénal, les dossiers d’une épaisseur titanesque, les réquisitions de l’un, les plaidoiries des autres, des années de procédure et d’enquêtes, beaucoup, beaucoup de manœuvres dilatoires, il a fini par prononcer une peine argumentée en droit et en fait. Je me garderai bien, Maître, d’affirmer que cette peine est juste ou injuste, nul n’a la mesure de la Justice-en-Soi, il vaut mieux cette fois relire Platon. Il y a tous les recours d’un Etat de droit pour la contester. Nous passerons sur les incitations obscènes à cliquer sur son écran pour savoir si cette peine est proportionnée ou non, mais nous ne passerons pas sur les commentaires à micros tendus sur la prétendue posture de vengeance que subiraient Monsieur et Madame Balkany, mais surtout Monsieur ; ce qui est proscrit, en revanche, pour le magistrat qui ne peut donc répondre, ni expliquer au-delà de la rédaction de l’acte, le pourquoi du comment. Dommage on aurait comme une petite leçon de droit pénal dont l’opinion commune a tant besoin.

     Tandis que vous, Maître Dupond-Moretti, ne vous privez pas d’accuser le système judiciaire dans son entier, le juge en particulier, de se « payer Monsieur Balkany » et de l’avoir sciemment « humilié » en rendant cette peine de prison ferme exécutoire. Comme si Monsieur Balkany n’était pas un justiciable ordinaire et qu’il dût y avoir à son endroit des précautions particulières. Personne ne doute que vous ferez tout pour le sortir de là, comme on dit. Cela fait des décennies que le couple Balkany défraie les chroniques avec un aplomb qui n’a d’égal que son indécence. Il n’est pas plus humiliant – si toutefois le mot est juste – pour Monsieur Balkany de sortir entre deux gendarmes, mais non menotté quand même ! que pour tout autre. N’importe quel autre ! cet accusé devenu coupable devait-il être mieux traité qu’un autre, au nom de quoi ? au nom de son statut d’élu ? de celui d’homme politique ? de la tenue impeccable de son costume, duquel il eut, cette fois l’intelligence, à moins qu’on ne le lui en ait donné le conseil, d’ôter le cigare dépassant de la pochette. J’y vois même, figurez-vous, une occasion de montrer, enfin, enfin, que nul ne peut se prévaloir de ses états de service pour obtenir quelque privilège… si modeste ou symbolique soit-il. Et si le terme de conseil lié à la profession d’avocat, comme la toge qui devrait le mettre à distance de sa passion pour les lumières médiatiques, si ce terme a un sens, je me permets de vous suggérer le mien : que ne conseillez-vous à Madame Balkany d’opter pour une attitude plus modeste, discrète, voire effacée -encore faut-il que ces mots aient un sens pour elle. Car si le commentaire d’un jugement n’est pas prohibé, contrairement à ce que tout le monde dit fautivement, en revanche, et vous le savez par cœur, Maître, jeter le discrédit, publiquement par actes, paroles, écrits ou images de toute nature, sur un acte ou une décision juridictionnelle… etc. par cœur l’article 434-25 du C.P. Déjà que l’outrage à Magistrat dont ne s’est pas privé Monsieur, quittant la salle d’audience lors du procès, et autres ahurissantes réparties, n’ont pas été relevés comme tels, il serait bon pour sa santé, que Madame se mette un peu en mode discrétion ; ça lui vaudrait aussi d’être moins la cible des moqueries et remarques de tout genre dont elle s’inflige -mais pourquoi donc ?- d’être le déversoir. Et que vous-même, mais c’est déjà trop tard, cessiez de lâcher des imprécations à peine vos semelles posées sur le seuil de la salle d’audience. Cette accusation de vengeance -qui est bien le contraire du Droit n’est-ce pas ? - que vous avez lancée, sans que celui que vous visiez ne puisse vous répondre, il est tenu par sa déontologie, ressemble fort au mécanisme simple de toute psychologie élémentaire : renvoyer sur l’autre ce qu’il n’est pas possible de dire soi-même de soi. La vengeance dont vous accusez ce jugement à l’égard de Monsieur Balkany, n’est-elle pas, au fond, celle qui vous tenaille et vous hante -pour des raisons qui font vos passions tristes ?

     La partie n’est pas finie, Maître. Il va falloir concentrer votre énergie et vos conseils au service de vos clients. L’opinion commune se prépare déjà à ce que Monsieur Balkany n’effectue qu’une toute petite partie de sa peine… écœurée que pendant une génération -une trentaine d’années- ce couple se montrât impuni dans ses malhonnêtetés. Un second verdict les attend.

    Un dernier mot encore, Maître Dupond-Moretti. Il y a, de votre part et de la part de vos clients, une immoralité et une impudence absolues à faire valoir la dureté de ce jugement rapportée au fait qu’il ne s’agissait pas d’argent public ! et sur quel fondement, s’il vous plaît, le manquement (de masse) aux obligations fiscales de n’importe quel citoyen, n’importe lequel, ne relèverait pas d’un manquement à l’honnêteté, pour ne pas dire de vol, de soustraction -par calcul, ruse, affaires frauduleuses, omission de déclarations, manœuvres d’évasion de tous ordres- à la contribution obligatoire à l’impôt ? c’est-à-dire, au bout du bout du compte -le mot est vraiment le bon- au bien commun, à ce qui dans une démocratie même imparfaite, relève du Contrat de tous envers tous. Je m’en voudrais de vous rappeler, Maître, l’origine de votre vocation d’Avocat… sentiment d’injustice ?

     Je vous souhaite bon courage, sans galvauder le sens de ces mots.

 

 

 

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