Gangstérisme et colonisation.JMG Le Clézio

 

 

RAGA Approche du continent invisible J.M.G. Le Clézio. 2005/2006 Ed du Seuil

 

Il faut beaucoup de courage, lorsque les ailes de la notoriété portent un écrivain sur les grandes tribunes universelles, pour continuer à raconter le monde tel qu’il le voit, plutôt que de venir flatter les ourlets de ceux qui finissent par croire qu’ils en sont les propriétaires.

Il faut beaucoup d’esprit de justice et de constance pour continuer à être du côté des ravagés coriaces des civilisations piétinées plutôt que de celui des ravageurs qui vous déroulent le tapis rouge.

Il faut beaucoup d’humanité et d’ambition pour l’homme pour observer l’incroyable capacité humaine à recréer la vie, à réinventer les dieux et les gestes de la vie, à rattraper les mythes avant que les voyous du monde ne l’aient transformé en désert définitif.

Ce courage, cet esprit de justice, cette ambition, je les ai retrouvées tout entiers dans le discours de réception du prix Nobel de littérature de JMG Le Clézio.

Dans son livre Raga, je les retrouve dans les violents contrastes d’une île de l’Océanie où se mêlent l’histoire, l’ethnologie, le récit de voyage, et l’incroyable simplicité de la langue de Le Cézio que la poésie remplit comme une succession de vagues. Ni un roman, ni un documentaire, un livre, un vrai livre.

 

 

Le sujet véritable de ce livre apparaît peu à peu, comme, vu de la mer, le profil lointain et schématique des îles que remplace peu à peu la riche diversité de leurs formes,

Ce livre est le compte rendu d’un voyage effectué sur l’île de Raga, dans l’archipel des Nouvelles Hébrides mais avec une focale qui embrasse parfois l’ensemble des îles « du continent océanique », de la Nouvelle Guinée à Madagascar, de la Nouvelle-Zélande à Hawaï, « ce continent invisible parce que nous sommes aveugles. »

Donner à voir, c’est le projet de ce livre.

Et pour nous faire voir, ce livre est aussi un compte rendu de lecture, mais une lecture entre les lignes des récits « des grands explorateurs ».

Ce livre a pour projet de substituer à l’image d’un colonisation aventureuse et civilisatrice celle d’un pillage dévastateur, d’un massacre de civilisations… mais aussi l’image de leurs coriaces résurrections.

C’est un livre enfin où se succèdent des récits poétiques, à force de simplicité de l’écriture, et des réflexions sans filtre d’une impitoyable netteté. Les récits concernent tantôt le propre voyage de Le Clézio et ses rencontres sur l’île, loin des lieux touristiques, tantôt le voyage réinventé de quelques migrations, à travers celle de Matankabis et Tabitan, fuyant les guerres et les famines vers Raga, l’île invisible où il est encore possible de vivre d’un lopin de terre.

Une terre arrachée à ce long rocher qui forme un véritable mur, une terre arrachée aux ronces et à la végétation luxuriante qui reprend ses droits sur toute terre abandonnée, une terre où l’on cultive l’igname, les palmes, le manioc, des vergers, une terre où poussent des manguiers, des goyaviers, des orangers “avec partout des bouquets de fleurs, de plantes à parfum, des réserves médicinales”, “des jardins mélangés, semés selon un plan qui doit ressembler à la magie plutôt qu’à un ordre logique”.

Des jardins enfin, toujours cachés au bout de chemins invisibles parce que chaque nouveau navire à l’horizon représente une mortelle menace : le pillage des terres, l’enlèvement des hommes pour les vendre à la mine ou aux plantations de Nouvelle Calédonie ou d’Australie, le viol des femmes, la mise en esclavage de ceux qui restent en s’appropriant leur terre.

Ces cultures, ces jardins, Le Clézio les décrit comme de véritables actes de recréation, recréation de la vie humaine sur terre, recréation des coutumes, recréation des mythes. “Dans ce système traditionnel, la terre n’est pas la propriété mais plutôt un accord mystique passé entre les hommes du lieu et les esprits des ancêtres.”… “A Raga on est pénétré à chaque instant par le sentiment diffus, inexplicable de la divinité.”…“ L’esprit divin imprègne cette île. L’esprit, et non pas la religion…Ici, c’est l’île toute entière qui est un temple.”

La langue de Le Clézio, pour parler de la vie qui renaît, épouse toutes les formes de cette île, toute la foi des hommes dans l’équilibre précaire de la création.

Le Clézio s’enfouit dans cette mythologie avec le respect de l’homme qui vient pour apprendre… et non pour vendre quelques brassées d’exotisme, quelques images à fantasmer du viol facile et des plantes grasses. (c’est ainsi qu’il désigne Gauguin)

Le respect de Le Clézio, c’est de replacer ce qu’il voit, ses rencontres, et l’histoire qui naît de ces rencontres comme des résurgences de verdure, de mythes et d’émotion, dans la lente et longue histoire du colonialisme d’hier et d’aujourd’hui, dans la ferme volonté de ne rien laisser ignorer de ses malfaisances, de ses racines médiocres, de ses branches toujours nuisibles.

Le propre de Le Clézio c’est d’énoncer tout cela d’une voix grave, claire, dans une langue toujours simple, sans emphase, une langue qui laisse toute sa chance à l’intelligence du lecteur. (j’ai peut-être déjà utilisé cette expression à propos de Fatou Diome)

Les documentaires journalistiques détachent souvent la réflexion et l’émotion l’une de l’autre. Chez Le Clézio, elles ne forment qu’une seule et même expression. Jamais il ne morcelle sa découverte pour la rendre digestible sans complicité.

 

De ces lieux, je ne connaissais jusque là que les rêves tristes de Gauguin, la grotte d’Ouvéa où j’ai appris qu’on pouvait massacrer pour gagner quelques voix à l’élection présidentielle, la poubelle nucléaire que se partagent « les grandes puissances » au total mépris des peuples qui y vivent.

Avec Le Clézio j’ai appris que ces terres étaient habitées.

 

Serge Koulberg

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.