Billet de blog 28 août 2008

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Alexandre Ikonnikov

 Bien loin, très loin de la place rouge et du kremlin.... quoique !

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Bien loin, très loin de la place rouge et du kremlin.... quoique !

© Christel (1992)

Alexandre Ikonnikov est né en 1974 ans à Urjoum, à peu près à mi-chemin de Kirov et de Kazan, c’est-à-dire au fin fond de la province russe ou, comme le dit un de ses personnages, « au fond de l’arrière ». Plus surprenant, aux dernières nouvelles il y vit encore, refusant de fréquenter les cercles littéraires de Moscou ou Saint-Pétersbourg, ou de fuir en Europe, sous le seul prétexte qu’il est écrivain. Germaniste de formation, Alexandre Ikonnokov enseigne dans le cadre d'un service civil à Bystritza pendant deux ans. Il s'installe à Kirov, au bord de la Viatka et collabore à un journal en tant que journaliste et interprète. Mais il y renonce rapidement et se consacre à la littérature. Son premier livre Dernières nouvelles du bourbier, d’abord publié en Allemagne (sous le titre Taïga Blues), a parfois été directement écrit en allemand. Publié en France en 2003 où il a reçu un accueil exceptionnel, il décrit le folklore russe moderne, post-communiste, et pré-capitaliste.

Dans les deux romans que j’ai lu, on est au cœur de la Russie, en tout cas de celle que j’ai cru entrapercevoir lors de mes deux séjours là-bas en 1992 et 2001. Ce n’est plus Tourgueniev, Tchekhov ou Bounine… plus de maisons de bois peintes, entourées de palissades disjointes oo de vieillards fumant la pipe sur un banc vermoulu devant l’église qui a perdu sa croix. Non, non, là, nous sommes dans la vraie vie russe : le foyer de travailleuses où l’on doit faire la queue pour prendre une douche et où, les toilettes étant constamment bouchées, on va se soulager dans la cour, en comptant sur la neige pour enfouir le tout sous un manteau de blanc... Et puis c’est drôle, chacun des hommes du personnage déminin de Lizka est une facette de la société russe. En plus, ça se finit bien…

LIZKA et ses hommes

L’histoire : à dix-sept ans, Lizka décide de vivre sa vie, loin de sa mère et des mesquineries de son village. Elle part à G., la ville voisine, et s'inscrit à l'école d'infirmières. Mais là non plus rien n'est facile : elle atterrit dans un foyer et doit travailler comme concierge dans un immeuble pour financer sa chambre. Excédée par un locataire qui jette ses ordures par la fenêtre, elle lui lance une cannette de bière et se retrouve en prison pour agression. Dans la cellule, elle tombe amoureuse de Micha, qui se révèle être un fieffé menteur, alcoolique et joueur. Lizka cherche le bonheur, elle rencontre des hommes : à Micha, succèdent Viktor, un fonctionnaire du parti, Arthur, qui l'épouse et la trompe, Max, qui a perdu son âme et sa jambe à la guerre, et Kostia, un poète qui aime regarder la télévision, et qui pourrait bien être le narrateur de ce roman picaresque. Les « hommes » de Lizka, mais aussi ses camarades, appréhendent leur destin avec un sens aigu de la fatalité - une fatalité joyeuse et très russe.

Si le thème proncipal des romans de Ionnikow, c'est l'homme et sa recherche du bonheur, il n’en reste pas moins que dans ce roman la, il n’épargne pas le système politique et social de la Russie d'aujourd'hui, tout en posant un regard impitoyable sur le quotidien de sa province.

Extrait :

Un vrai appartement pour eux tout seuls ! Voilà ce qu’elle désirait. Mais, d’ici à l’an 2000, il fallait attendre encore onze longues années… Encore que, pour deux cœurs réunis par l’amour, onze ans ne représentent pas grand-chose ! Après avoir été licenciée du Comité de ville, Lizka s’était remise à lire les journaux comme autrefois, en réfléchissant à l’emploi qui lui conviendrait le mieux. Elle cherchait un travail. Elle se débrouillait magnifiquement pour mener sa maison, et tous les soirs un excellent repas attendait Arthur, mais elle sentait que leurs moyens étaient limités et elle ne voulait pas vivre à ses crochets. En outre, maintenant qu’elle avait accédé à l’indépendance, elle s’était transformée en profondeur et aurait voulu trouver à utiliser son énergie. Elle avait envie d’agir, de créer quelque chose, de rendre son mari heureux, et elle avec.
– A ton avis, Arthur, les gens vivent pour quoi ?
– Comment tu veux que je sache . Les gens vivent, nous on fait comme eux. C’est la nature.
– J’ai toujours l’impression qu’il me manque quelque chose. C’est normal ?
– C’est pour tout le monde pareil, on en veut toujours plus. Pourquoi que ça s’est mis à te travailler tout d’un coup ?
– Je ne sais pas. Au début, j’avais rien, et maintenant, au fond, j’ai tout, mais j’ai envie de plus. Je voudrais que les gens soient plus gentils, plus romantiques…
–On voudrait tous ça. Allez, faut qu’on dorme.

Arthur tournait le dos à Lizka et il s’endormait aussitôt, et elle, sans le vouloir vraiment, elle se remémorait Viktor Mikhaïlovitch. Sur des sujets de ce genre, il aurait pu s’étendre pendant des heures, en particulier quand il était assis dans son fauteuil préféré, avec à côté de lui une bouteille de bon vin. (…) Lizka le comprenait, à sa manière. Et elle appréciait aussi que le vice-secrétaire du Comité de ville bavarde avec elle, lui confie ses pensées et ses sentiments, et qu’il soit un homme puissant, mais qui une fois au lit se soumettait à elle. Tandis que celui-là : Allez, faut qu’on dorme. Est-ce qu’elle n’avait pas agit de façon irréfléchie ? Est-ce qu’elle n’avait pas commis une terrible erreur en remettant Viktor entre des mains féminines étrangères, et en remplaçant Viktor par un joli garçon amoureux d’elle ? D’un autre côté, Viktor ne lui aurait jamais proposé le mariage. Elle l’avait remplacé non par un garçon, mais par un mari. Allez, faut qu’on dorme. Oui, pourquoi pas ? C’est une activité tout à fait nécessaire. (Pages 97-98)

Dernières nouvelles du bourbier

Le premier roman du même auteur

On trouve de tout mais quel tout dans ce roman :

- Une femme saoule qui coupe une jambe de son mari d'un violent coup de hache - "Et la jambe, qu'est-ce qu'on en fait ?"

- des Russes roublards se débrouillent avec des moyens bien peu légaux, pour boucler les fins de mois.

- une mutinerie dans une prison stoppée grâce à la calvitie de Poutine.

- un homme n'a plus ni femme ni enfant : il n'a pas dessoûlé depuis trois mois.

- des vieillards sont assis dehors, silencieux et immobiles "le regard tourné au loin, vers on ne sait quoi ... Attente de la fin"

- un paysan achète une machine à laver mais oublie de brancher un tuyau d"évacuation de l'eau.

- des villages où rien n'a changé depuis des dizaines d'années.

Ce sont des nouvelles, 43 exactement situées dans le temps de l'époque communiste à la Russie d'aujourd'hui, drôles de scènes de la vie de province, où archaïsme et modernité cohabitent. L’archaïsme, parce qu'on retrouve les vieux clichés sur l'âme russe (alcool & corruption, affairisme fous face à une bureaucratie toute puissante, fatalisme etc…). Mais aussi modernité s'installe avec l'invasion du coca-cola (elle est exceptionnelle cette nouvelle-là, et je me souviens l’avoir vécue en 1992 - le repas de mariage au Mac Donald me reste encore un souvenir mémorable ! ), du DVD, de l'ordinateur et l'envie de la démocratie (je dis bien l’envie…). J’ai souvent ri à la lecture de ces histoires où perce souvent l'ironie. Mais c’est une vrai image de cette russie du peuple où la vie est bien dure, souvent pathétique. Par exemple la nouvelle appelée "Voisins" .

Elle raconte la vie des locataires d'un immeuble de 8 étages et de 144 appartements où il n'y a qu'un seul ascenseur qui vivent dans des conditions sordides, pour certains dans une solitude qui leur fait friser la folie; parmi eux, des prostituées, des artistes complètement déjantés, des vieux russes qui ont vécu toute leur vie selon le vieux principe russe : voler, boire et aller en prison, tous fatalistes face à leur vie de misère et à la mort.

En 1992, à Saint Petersbourg, nous avons logé dans un de ces immeubles collectifs dont, récemment, une photographe, Françoise Huguier a fait un album fabuleux de vérité, et je me souviens de ces histoires racontées par ces gens, c’est encore comme cela aujourd’hui. Les appartements partagés, les misères du voisinage, de la cohabitation non désirée. Loin des reportages récents dans médiapart sur les nouveaux russes riches, il y a aussi cette réalité là. Sordide et réelle, « drôle parce qu’il faut mieux en rire que de s’en suicider », comme disait Marina, une de mes amies qui vivait en cohabitation forcée. Quelque chose comme ça en russe, mais j'ai oublié le peu de russe que je savais car je ne n'ai jamais pratiqué cette langue pourtant fabuleuse ! "надо смеяться лучше чем кончить жизнь самоубийством для этого"

Article de rue89 sur les kommounalki : http://www.rue89.com/oelpv/les-kommounalki-lauberge-espagnole-version-russe

Images de Francoise Huguier : http://pagesperso-orange.fr/francoise.huguier/pages/voyage-pet1.html

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