Julien Gracq (1910-2007) en vente aux enchères, le 12 novembre à Nantes : correspondances avec Breton et Char

Julien Gracq, portrait de R. Veillé, pastel sur papier coloré, daté du 10/10/1942 ©D.R

 

 

Une matinée avec Gracq, et la vie se fait autre, progressivement. Hommage littéraire, à quelques jours de la vente aux enchères programmée le 12 novembre à Nantes de ses biens, de quelques-unes de ses correspondances avec Breton, Colette, Char, Barrault le comédien aussi, pour ne citer qu’eux.Tombeau de Louis Poirier, alias Julien Gracq, dont la sépulture a eu lieu le dernier jeudi de 2007 à Montreuil-Juigné (Maine-et-Loire), en banlieue d’Angers. Brève escapade au pays des Syrtes, promenade à la Kenneth White sur ce rivage très –trop ?- littéraire moins d’un an après la disparition de celui qui eût sans doute mérité le Nobel à titre posthume, si les prix avaient un sens que l’ex refuznik du Goncourt en 1951 ne leur accordait pas…

 

Par Christophe Journet alias Jo Gatsby

Il m’est parfois nécessaire d’écrire en usant d’un pseudonyme, Jo Gatsby, dont j’ignore le pourquoi du comment il est devenu le mien, tout comme Gracq disait ignorer la raison profonde du choix qui fut le sien, et qui fit de Louis Poirier le Julien Gracq que certains d’entre nous connaissons et apprécions et que beaucoup vénèrent comme un demi-dieu des lettres françaises.

Gracq, amoureux de Stendhal et donc fasciné par le personnage de Julien Sorel dans « Le rouge et le noir », mais admiratif aussi des figures des Gracques, Tiberius et Caius, ces deux frères romains qui ont marqué le 2e siècle avant J.-C. par l’étonnante modernité des choix politiques qui furent les leurs, et qui prirent le risque de se mettre à dos les principales institutions de leur époque, Sénat en tête. Double hommage donc dans ce pseudonyme de Julien Gracq, l’un à l’écrivain le plus doué de l’Empire napoléonien, d’origine grenobloise, d’une part, l’autre aux deux petit-fils de Scipion l’Africain, ces deux tribuns de la plèbe romaine qui furent à l’origine des premières grandes tentatives de réformes sociales de l’antique république de Rome, tous deux assassinés, l’aîné en 133, son cadet en 121 avant notre ère, dans des circonstances assez pasoliniennes à vrai dire, c’est-à-dire méconnues des historiens.

 

Le vrai « Tombeau » de Louis Poirier, alias Julien Gracq

 

Le sort aura été également cruel avec le plus authentique des Florentais. Natif de Saint-Florent-le-Vieil, à deux encablures de Nantes, l'un des écrivains français à avoir été édité vivant dans la collection prestigieuse de La Pléïade est mort l'avant-veille de Noël 2007 au CHU d'Angers, ville qu'il n'affectionnait pas particulièrement. Retour sur une visite chez lui le jeudi 31 janvier1992, où se mêle le souvenir de ses obsèques angevines.

Rencontrer Julien Gracq et revivre. Telle était l'expérience fabuleuse qui fut la mienne lorsque par un jour froid et ensoleillé de la fin janvier 1992, j'eus la chance de voir s'ouvrir devant moi la porte du plus mythique des auteurs français vivants, rue du Grenier à sel, à Saint-Florent-le-Vieil.

Une seule couronne sur son cercueil, portée par Hervé de Charrette, député-maire de sa commune ligérienne, ministre des affaires étrangères d'hier, descendant d'illustres vendéens, avec la mention : «Hommage des florentais au plus illustre de leurs contemporains». Le Mont-Glonne(1) en émoi. La traversée du grand pont sur la Loire qui précédait l'entrée dans le bourg de sa commune, les ruines du château de Gilles de Rais une fois laissées sur notre gauche à Champtocé, puis la Loire et ses brumes blanches traversées, restait un virage à gauche après ce pont équipé de haubans à l'ancienne ; puis encore une fois à droite pour entrer dans la rue du Grenier à sel, au nom prédestiné, comme tous les noms qui auront jalonné la vie de Louis Poirier. Jusqu'à celui de «l'Avenue des Poiriers» conduisant au crematorium de Montreuil-Juigné (Maine-et-Loire, au nord d'Angers), où une petite foule de fidèles et de rares élus ont veillé l'autre jour sur sa sépulture.

 

Carnets du grand chemin

 

Jusqu'au bout, le règne du vocable roi. Il habitait au n° 3 de la rue. Une clochette à tirer, deux courtes volées de marches en pierre à grimper et déjà, il ouvre sa porte. Sa maison, dès le perron, est une machine à remonter le temps, à sortir de la finitude. Il y règne une ambiance un peu ancienne, feutrée, calme, où l'araucaria cher au héros du Loup des Steppes d'Hermann Hesse aurait trouvé sa place sans peine, l'odeur de cire en moins. Salon... Gracq nous introduit alors assez vite dans un petit salon situé à gauche de l'entrée, où de brèves présentations eurent lieu. Il nous propose des sièges. Une photographe amie de l'écrivain et journaliste nantais Jacques Boislève n'expliquera ce qui l'amenait alors à me suivre qu'après environ une heure et demie de discussion non stop autour de ses «Carnets du grand chemin», son dernier essai d'alors, publié peu de temps après par l'éditeur José Corti. Sa boutique a pignon sur rue donnant sur le jardin du Luxembourg à Paris. Lequel Corti chez qui Julien Gracq avait fait éditer son premier roman, «Le château d'Argol», en 1938 l'avait connu à ses débuts.

Corti l'a précédé dans la mort, mais la maison a envoyé, elle, son représentant pour l'adieu.

Respect pour l’homme, plus encore que pour l’auteur.

Accueillant, prévenant, l'homme est tout à l'objet de notre visite, installé dans un fauteuil, près d'une table sur laquelle je peux poser de quoi écrire et l'ouvrage des « Carnets » à la couverture rose passée, un peu comme celles des oeuvres poétiques latines qui auront fait souffrir des générations de potaches, mais dont le format plus épais et moins large donne d'emblée la sensation tactile d'une épaisseur, d'une ampleur sémantique, d'une qualité littéraire.

Louis Poirier alias Julien Gracq m'offre alors le redoutable honneur d'engager la suite d'une conversation dont j'appréhende tout d'abord qu'elle n'ait tôt fait de le lasser, de lui sembler un peu superficielle, en dépit de tous mes efforts pour en garder la hauteur à un degré raisonnable d'intelligence et d'humanité, d'à propos littéraire et de sens, à partir des quelques remarques notées la veille sur la petite carte laissée entre les pages du livre par l'éditeur avec cette mention imprimée : «Hommage de l'auteur absent de Paris».

 

Sa voix est plutôt agréable. Elle ne semble pas atteinte par le demi-siècle passé de littérature dont il fait état. Le soleil qui éclaire la partie droite de son visage austère et paisible, telle la figure hiératique du génie textuel incarné qu'il était déjà aux yeux de ses pareils - académiciens inclus, Erik Orsenna(2) en tête, qui prit son propre pseudo d’auteur après lecture du Rivage des Syrtes en révérence à Gracq - laisse entrevoir par moments un quasi amusement dans un regard un rien marqué par les cernes ; presque une sorte de jubilation intérieure, un reste d'enfance que des années de géographie, d'histoire, et surtout de commerce régulier avec les mots lui avaient peut-être appris à effacer, à peine montée à la surface, comme des bulles crevant une eau limpide mais un rien sombre.

 

L’ama des écrivains

 

Non, il nous dit ne pas comprendre pourquoi on s'intéresse à lui. Par deux ou trois fois, il emploie le mot «taciturne» en parlant d'autres écrivains qu'il a connu, autant de statues au Panthéon des lettres à nos yeux, mais ce «taciturne» là ne semble pas signifier pour lui quelque chose de péjoratif : ni un défaut, ni une qualité de ces présences-là, seulement ce par quoi il se souvenait d'eux, autour d'une table et d'un repas partagé. Il nous parle ainsi des Breton, Eluard, Aragon, Mauriac, Char, comme nous parlons de nos voisins de rue, ou de palier. S'étonne d'entendre frapper à sa porte la presse littéraire moribonde d'une époque consumériste en faisant, un rien matois : «mais pourquoi viennent-ils me chercher jusqu'ici, n'ont-ils pas trouvé dans la jeune génération la relève qu'ils espèrent tous ?».

Pas d'interview, non, un simple échange. Gracq ne veut pas d'une « interview » en bonne et due forme, avec questions et réponses comme autant de simulacres de mémoires défaillantes, et se fait un rien critique en évoquant ces renvoyeurs d'ascenseurs éditoriaux incapables d'écrire sur un livre sans pratiquer à outrance la citation «comme une faiblesse de la pensée, une incapacité à dire sa propre version du texte, trahissant ainsi une mécompréhension de l'oeuvre et une vraie paresse intellectuelle».

Peu après cette visite, un certain Jérôme Garcin, critique littéraire réputé du moment signera deux pleines pages grand format d'une célèbre revue culturelle parisienne incluant un interview de Gracq recomposé en questions-réponses, truffés de citations de son livre, façon prêtre intégriste du temps des lumières lisant à ses ouailles les «bons» extraits de l'ancien testament pour leur éviter de tenter d'en entendre la portée profonde ! Quelle trahison ! Quel lèse-Gracq ! En lisant, en écrivant, en parlant, en écoutant, Gracq troque l'esbroufe contre l'échange réel.

Il nous parle de « l'ama » des écrivains du XIXe siècle, tout le XIXe siècle, les romantiques et les autres qu'il cite sans déplaisir, pour nous expliquer « l'idée d'un numen habitant l'écrivain dans la solitude et lui communiquant seule sa force de pénétration et son originalité ». La plus courte mention d'un thème relevé dans ses «Carnets» suffit à lui faire identifier le passage concerné, l'amenant aussitôt à développer, échafauder une démonstration sur son écriture, illustrer ce qu'il a décrit, avec une très grande justesse, sans jamais quitter d'un yota sa trajectoire imprimée, ni s'éloigner d'un poil de ses routes littéraires ou de ses perceptions paysagères truffées de découvertes de génie.

Ainsi, lorsqu'il évoque le passage sur nos territoires des toitures en ardoise à celles en tuiles, à l'endroit même où se situe la fracture tellurique entre le bassin parisien et le sous-sol plus malléable, calcaire, marbré, prévendéen des Mauges ligériennes, posé aux yeux du géographe et artiste comme une frontière géopoétique naturelle entre l'Anjou bleu républicain et les marches du choletais.

Sans doute est-ce là un des points qui impressionnent le plus sûrement chez cet homme qui ne craint pas, tout en s'en excusant au regard des gens de ce métier, de devoir dire que Voltaire était pour lui une sorte «d'écrivain-journaliste», et que par ailleurs «la mortalité infantile, en littérature, demeure bien supérieure à celle qui touche tous les autres arts majeurs» ! Chose qu'il attribuait ce jour-là au «pantouflage» tout comme au caractère décidément peu lucratif de l'activité littéraire, dès lors que celui qui s'y adonne en attend une réelle «qualité», sans laquelle son exercice ira déraper vers d'autres genres plus malléables, souvent source d'une toute autre prospérité. Rouaud parlant de Lindon et de son amour du pouvoir.

Balcon en forêt

«Casanier»... Il se disait «casanier» malgré ces carnets de routes qui traversent une partie de l'Europe et des USA, malgré ces années d'enseignement tant en province qu'à Paris, et ces années lumière de fulgurances intellectuelles dans la traversée de la littérature européenne, passée, présente et en devenir qu'il n'avait de cesse de peser et de sous peser sans sectarisme aucun entre les genres et les auteurs, vénérant un Henri Beyle alias Stendhal comme d'autres alias Erik Orsenna l'ont vénéré sans pouvoir rendre physiquement l'ultime hommage à sa dépouille.

Hormis Jean-Philippe Le Guillou, Pierre Mesnard, Jacques Boislève, Georges Cesbron, Joseph Raguin le journaliste et critique originaire du segréen, côté lettres, Pierre Brana le Girondin, Jean-Marc Ayrault le Nantais, Hervé de Charrette le Florentais côté politiques, une centaine d'anonymes tous peu ou prou fous de sa prose, fascinés par la beauté de ses romans, pas un seul élu angevin pour se recueillir sur son cercueil – campagne des municipales alors en cours ou inculture obligent - en écoutant un peu de Wagner, quelques notes de Chopin, et la dernière lecture d'un passage du «Balcon en forêt» par la fille de sa filleule venue spécialement d'un pays encore plus lointain que «le rivage des Syrtes» pour cette dernière heure angevine avant les cendres. Il était couché là, entre les planches, invisible aux yeux, sensible au coeur. Hommage à l'auteur, absent pour toujours de Saint-Florent-le-Vieil. D'autres que lui ont vu le monde dans son entier.

Lui, assurait-il modestement, ne l'avait pas fait. Il l’avait seulement écrit sous toutes les coutures, imaginaire compris, sans faute de frappe ni contresens.

Que contiennent donc ces lettres échangées par Gracq avec plusieurs des plus grands poètes du siècle dernier ? Voilà la vraie question ! Celui qui fut parmi les rares auteurs français à être publié de son vivant par les éditions de La Pléïade(3) saura-t-il encore surprendre davantage par sa correspondance littéraire et amicale son public et les jeunes lecteurs venus à son œuvre après son décès ? Evitera-t-on la captation de ces documents d’une toute autre valeur que strictement vénale par des acheteurs préférant soudain la valeur littéraire aux actions de bourses en plein délire ? Voilà quelques bonnes raisons pour les argentiers des bibliothèques, maisons d’édition, et des villes d’Angers, Nantes et Saint-Florent-le-Vieil de s’y rendre, pour pouvoir rendre à leur tour aux frères Gracques et à tous les Julien Sorel du 21e siècle ce qui leur appartient : les traces éparses d’un génie des lettres.

 

Jo Gatsby(4)

 

Pratique :

L'Hôtel des Ventes Couton & Veyrac se trouve aux 8-10, rue Miséricorde - BP 71906

44019 Nantes Cedex 1.

Expositions Publiques dans ces lieux :

Samedi 8 novembre de 9h à 12h et de 14h à 18h

Lundi 10 novembre de 9h à 12h et de 14h à 18h

Mardi 11 novembre de 9h à 12h et de 14h à 18h

Mercredi 12 novembre de 9 h à 11 h.

La vente débutera à 14h, avis aux amateurs !

Pour s’y rendre :

http://www.viamichelin.fr/viamichelin/fra/dyn/controller/Cartes?strCountry=1424&strAddress=10%2C+rue+Miséricorde+&strMerged=Nantes&x=61&y=12&ie=UTF-8

 

 

 

 

 

Ses oeuvres :

Au château d’Argol, 1938 ;

Un beau ténébreux, 1945 ;

Liberté grande, 1947 ;

Le Roi pêcheur, 1948 ;

André Breton, quelques aspects de l'écrivain, 1948 ;

Le Rivage des Syrtes, 1951 ; ( Prix Goncourt, qu'il refuse)

Prose pour l'Étrangère, 1952 ;

Penthésilée, 1954 ;

Un balcon en forêt, 1958 ;

Préférences, 1961 ;

Lettrines, 1967 ;

La Presqu'île, 1970 ;

Lettrines II, 1974 ;

Les Eaux Etroites, 1976 ;

En lisant en écrivant, 1980 ;

La Forme d'une ville, 1985 ;

Autour des sept collines, 1988 ;

Carnets du grand chemin, 1992 ;

Entretiens, 2002

 

Voir aussi :

http://www.nantes.fr/decouverte/actualites-decouverte/vente-aux-encheres-de-la-succession-gracq.html

www.jose-corti.fr/auteursfrancais/gracq.html

http://www.republique-des-lettres.fr/10226-julien-gracq.php

http://afp.google.com/article/ALeqM5jr8VLGWpAT2w_8Oy4Uo6wWj2cd3Q

 

 

Notes :

1- Le Mont-Glonne, coiffé par la belle Eglise abbatiale de Saint-Florent-le-Vieil, est à présent connu par les festivaliers des « Orientales », chaque année en juin et juillet.

2 – Voir le discours d’Orsenna lors de son entrée à l’Académie française à la place de Jacques-Yves Cousteau, et surtout la fin de ce texte :

http://pagesperso-orange.fr/mondalire/orsennaAF.htm

3 – Gide, Malraux, Claudel, Montherlant, Saint-John Perse, J. Green, Yourcenar, Char, Gracq, lonesco et N. Sarraute sont les seuls auteurs à avoir vu leurs œuvres publiées dans la « Pléiade » de leur vivant.

4- Jo Gatsby, mon pseudo, tient sans doute quant à lui de la figure du « Joe » de «Hey Joe», cette rock song des sixties rendue célèbre par Billy Roberts, puis par Jimi Hendrix, enfin par Johnny Hallyday chez nous, Joe étant cet homme en fuite vers le sud des USA après avoir commis l’irréparable en tuant sa femme d’un coup de fusil, et à qui le chanteur demande où il s’en va comme ça, un flingue à la main. « Jo », ma passion pour Jimi Hendrix, que je considère comme l’un des musiciens les plus créatifs depuis Bach, pas moins. Et, côté Gatsby, j’ignore pourquoi ce nom, car je n’ai lu et relu par la suite le roman de Fitzgerald « Gatsby le magnifique » qu’après avoir eu cette drôle d’idée d’utiliser « Jo Gatsby » comme pseudo, dans un premier temps comme musicien amateur dans un un ancien caf’conç magique du vieux Bordeaux, « La Cour des miracles », que tenait un authentique artiste peintre et restaurateur qui s’appellait Raymond Nabosse.

C’est donc Jo Gatsby au moins autant que moi qui avons écrit ensemble le texte qui suit à propos de Julien Gracq et qui m’a permis d’entrer en complicité avec Louis Poirier/Julien Gracq, par le biais de son envie de changer d’identité aux yeux de ses lecteurs.

 

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