Rencontre avec José Jover, auteur et éditeur de Tartamudo

José Jover, auteur et éditeur de Tartamudo, nous parle de son métier et de ses passions. Un autre regard sur la profession d'éditeur et le monde de la BD.

José Jover José Jover

José Jover est entré sur concours à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts en 1975. En1981, dès la fin de ses études, il devient professionnel dans la BD publiant pour la presse Jeunesse et adulte (Phosphore, Pif Gadget, Virgule, Charlie Mensuel, Zoulou, Circus, Actuel,Viper…). Auteur et éditeur des Editions TARTAMUDO, il a publié des albums BD (Glénat,Futuropolis…), des livres Jeunesse (Hachette, Syros…), réalisé de nombreuses affiches, il a aussi été exposé en 1985 au Centre d’Art Moderne Georges Pompidou avec des tableaux dans la ligne dite de la « Figuration Libre ». Auteur-illustrateur, il met son talent au service de la tolérance sociale et culturelle. Parallèlement à ses activités de dessinateur de BD, de dessinateur de presse, d’illustrateur dans l’édition jeunesse et adulte, de peintre, de réalisateur de dessins animés, José Jover a créé cette maison d’édition BD indépendante en 1999 avec pour vocation de publier des albums jeunesse et de la bande dessinée, mais aussi des récits citoyens et des histoires qui nous questionnent ! Il accorde à son catalogue une grande place à la découverte de nouveaux talents ainsi que des auteurs confirmés comme David B, Baudoin, Farid Boudjellal, Vincent Pompetti et Tarek.

Quel est le fil conducteur d'une aventure de ce type et comment trouver la motivation et l’énergie de la poursuivre au cours du temps ?
J. J. : Mille choses vécues ou rêvées en amont, certainement ! Je crois qu'une rivière n'a pas besoin forcément d'un but, d'une embouchure, elle a juste besoin d'un point de départ, d'une source, après quoi elle fera des centaines de méandres ; à sa manière elle creusera son sillon en fonction des difficultés à contourner, à affronter, elle s'adapte !
D’ailleurs, c'est un peu cela, à mon humble avis, ce qui constitue mon aventure artistique et éditoriale.

cropped-logo-tartamudo2

Quel est votre parcours ?
J. J. : Vaste question dont la réponse nécessiterait un livre épais comme le bottin ! D'abord, il m'est impossible de citer de mémoire toutes les aventures éditoriales auxquelles j'ai participé, elles sont tellement nombreuses...Oui en effet, avant de devenir éditeur, j'ai été un dessinateur de bande dessinée et illustrateur pour la jeunesse, un mercenaire tueur à pages. Mais là encore, j'imagine qu'il n'y a rien de vraiment nouveau sous le soleil, je pense que c'est le lot habituel de la plupart des auteurs grands ou petits. Je citerais volontiers Søren Kierkegaard: « Ce n'est pas le chemin qui est difficile, mais le difficile qui est le chemin ». Je vais tâcher de faire bref. Mais en avant-propos, et sans vouloir faire sangloter la ménagère de moins de 50 balais dans les chaumières des télés novélas de la TNT, j'aimerais souligner que je suis issu de l'underground prolétaire et de l'immigration (je suis né en Espagne, naturalisé français). Par conséquent, c'est une chose qui a, directement ou indirectement, influencé profondément mon travail d'auteur et mon parcours artistique et éditorial comme on peut le constater aussi en regardant le catalogue Tartamudo...

Jusqu'à l'arrivée heureuse de Tarek et de Vincent Pompetti, j'étais le seul auteur de la liste des livres publiés. Le hasard a eu son mot à dire dans cette histoire, évidemment, comme souvent dans les histoires d'artistes. Pour faire référence à trois de mes expériences parmi les plus déterminantes, à la naissance des éditions Tartamudo beaucoup plus tard, je me souviens d'un hebdo BD encarté dans le journal « Baraka » au mitan des années 80. Celui-ci parlait de tous les mouvements culturels, au sens large du terme et relativement original en ce temps-là, liés à l'immigration et à ses acteurs les plus significatifs. Le rédacteur en chef de cet encart BD dans cette revue qui était à grand tirage, était mon ami d'enfance Farid Boudjellal. Nous avons grandi dans la même ville du sud-est, Toulon, dont nous avons été faits les citoyens d'honneur, ce qui n'est pas rien croyez-moi sur parole, té gary fan de chichoune ! (rire)

Pour citer quelques collaborateurs de ce « Baraké » (c'était son nom), à part Farid et moi-même, on pouvait y trouver entre autres, David Beauchard (qui n'était pas encore B. et bien longtemps avant les éditions de l'Association qu’il a cofondé) et plus occasionnellement, Mourad Boudjellal, frère cadet de Farid devenu magnat de l'édition (éditions Soleil) et maintenant PDG du RCT, club de Rugby qui caracole en tête du top 14. Je me souviens aussi de « Zoulou » une autre revue de BD à très fort tirage (dans les 200 000 ex. en kiosques), produite par le groupe éditorial de Jean-François Bizot, Actuel Nova-Press, et dont le rédacteur en chef était un proche ami, André Igual. Je pourrais citer en vrac les collaborateurs, tous plus étonnants les uns que les autres : Karl Zéro, Francis Kuntz dit Kafka, Lefred-Thouron, Phil Casoar, Olivia Clavel, Kent du groupe rock rebelle Starshooter, Rachid Taha... liste non exhaustive et beaucoup trop longue !

C'était une période un peu people branché, mais injecté dans la BD ! Enfin, pour clore ce court résumé, je me souviens qu'en 1994 j'ai créé et publié, ma première revue BD de 120 pages, intégralement constituée de  BD, « El Building », diffusée et distribuée en librairies spécialisées par l’association Figure, société de Philippe Ouvrard (Anthracite), Giusti Zuccato (Vertige Graphic), Latino Imperato (Rackam) et André Stroebel (Makassar). Voilà comment tout a commencé ! Au début, j’ai créé une association loi 1901. Au sommaire de cette revue « Prozine » (comme on disait un peu pompeusement) on retrouve de proches amis, souvent les mêmes (je suis plutôt fidèle en amitié), Farid Boudjellal, David B., Laurent Lolméde, Larbi Mechkour, Bernard Joubert, une jeune dessinatrice nommée Marine (qui fera à son tour un canard éphémère de BD en kiosque « Chien Méchant » avec Luz)... Enfin, cinq ans après moult péripéties, en janvier 1999, je crée la SARL Lisez-Moi dont le label d'édition est Tartamudo.

Quelle est votre approche avec les jeunes, en atelier ?
J. J. : Parallèlement à mes activités d'auteur, d'illustrateur et maintenant essentiellement d'éditeur et, grâce à une formation de pédagogue, j'anime depuis 1985, des ateliers d'initiation et de perfectionnement à la narration par la bande-dessinée. Des interventions en direction de publics extrêmement variés et, de fait, forts différents, comme des prisonniers à Fleury-Mérogis (avec le concours de la Croix Rouge Française), des toxicomanes adultes en hôpital de jour à Paris, en collaboration avec des médecins psychiatres. Aussi, Ecole de la deuxième Chance, Foyers de jeunes travailleurs. Bien sûr, également des enfants, des ados et des jeunes adultes, en Bibliothèques, Médiathèques, Centres Culturels, MJC, Comités d'Entreprises (ceux de  EDF-GDF, CGE, SNCF, RATP, Renault, BNP Paribas, etc.). A la suite de ces ateliers, nous éditons en partenariat avec les institutions partenaires concernées, des revues ou des plaquettes. Ces interventions sont produites et fournies « clés en main » à ces différents demandeurs, par l'intermédiaire de la SARL Lisez-Moi. Les revenus financiers de ces ateliers sont directement réinjectés, dans leur intégralité, dans la création et l'édition des albums que je publie... En effet, le produit des ventes des livres en librairies est insuffisant pour couvrir entièrement le fonctionnement de la maison d'édition, pour les raisons que nous connaissons actuellement et que je développe plus loin.

josejover 015

Vous avez formé pas mal de dessinateurs qui sont devenus professionnels par la suite… Pouvez-vous nous en dire plus ?
J. J. : Au cours de ces ateliers BD, il y a eu une fois particulière et exceptionnelle où j'ai rencontré quatre jeunes gens, qui sont devenus tous de grands pros du médium qui nous occupe et passionne. C'était en 1997, à la Médiathèque de la ville de Bagneux… La directrice, Marie-Charlotte Delmas, qui est une personne intelligente et fort diplômée, avait parfaitement compris les tenants et les aboutissants de ces ateliers, je l'avais formée auparavant à ce médium dans ses aspects les plus pointus. Tellement bien initiée, qu'elle est devenue à son tour une auteure BD avec Max Cabanes et une écrivaine connue pour ses documentaires fictionnels dans le domaine de contes et légendes ! Et un écrivain pour la Jeunesse aussi. Ces quatre jeunes garçons à l'époque, étaient Médhi Boukhezzer dit Dim D, Guy Michel, J.L. Istin, après que je les aie emmenés à Angoulême en1998 et présentés entres-autres à Mourad Boudjellal et Régis Loisel (sauf J.L. Istin qui ne s'était pas joint à nous et qui a plutôt profité après coup, de ces mises en relations, puisqu'il est devenu directeur de la collection Soleil Celtic). Ces trois jeunes gens à l'époque, ont très bien réussi aux éditions Soleil et chez d'autres poids lourds de l'édition en France ! Enfin le quatrième jeune de la Médiathèque, était Thomas Romain, ce jeune surdoué dont j'avais convaincu les parents de lui laisser tenter sa chance dans la figuration narrative, s'est envolé vers de grands sommets internationaux. Il a d'abord créé le dessin animé « Code Lyoco » (sur France 3 et France 4) et ensuite il est parti s’installer au Japon où il a réalisé « Oban Star Racer ».

De ce fait, je me suis dit, in-petto, puisque j'étais capable d'avoir, disons le « nez », de pressentir le potentiel des gens (j'avais pressenti en amont, le talent de Farid Boudjellal, David B. des jeunes cités ci-dessus aussi, tous dans des registres différents, bien sûr) que les prochains, j'allais leur faire signer un contrat, puisque je suis passé de l'autre côté du miroir, celui d'éditeur.

Qu’est ce qui vous motive à publier des livres aujourd’hui ?
J. J. : À l'heure actuelle, je crois qu’il s'agit d'inventer une nouvelle forme d'économie culturelle, plus légère dans sa gestion et artistique dans son engagement, face à cette ignoble pseudo « crise » empoisonnée. Néanmoins, il s'agit avant toute chose pour nous, de continuer à faire des livres intéressants et beaux, envers et contre toutes les tempêtes. Si d’aventure il me prenait la lubie d’éditer, pour prendre deux exemples surprenants par leurs succès, Les blagues de Toto ou Les Blondes, il se peut que j'agirais en fonction d'un marché à rentabilité rapide, rationnellement en limitant les risques au maximum. Est-ce qu'une production de ce genre va durer dans le temps ? Est-ce qu'on peut prétendre que le monde de l'édition est absolument rationnel ? Si c'était le cas, tout le monde ferait de l'édition comme on suit une recette de cuisine, et tout serait simple.

Je pense bien au contraire, que le succès est une alchimie obscure, étrange et complètement irrationnelle mais toujours fondée par une grande culture et une érudition certaine ! Qui aurait pu prédire le succès phénoménal d'un Titeuf ? Après coup, c'est très facile d'entériner et de se permettre d'analyser le pourquoi d'un best-seller ! C'est AVANT qu'il fallait le sentir, ça ce n’est pas facile... Le sentir au feeling le tout assorti d'une grande culture, encore une fois. La culture mais aussi l’érudition sont deux valeurs importantes, j’en suis persuadé.
Être éditeur, à mon sens, c'est la conjugaison entre le chercheur d'or au Klondike, il cherche une pépite, même petite et du savant fou qui fait des expériences avec le marché, ensuite le marché parlera et lui dira s’il est vraiment givré. Enfin, il ne faut pas négliger le gestionnaire hyper rigoureux, qui surveille sa trésorerie comme le lait sur le feu ! Et si cela marche au bout du compte, (alléluia) l'éditeur s'enroule dans sa cape de Maître du Monde, avec un grand rire de dément.

Une maison d'édition, demande implacablement d'être un bourreau de travail, c'est un peu comme dans le film « La Petite boutique des Horreurs » : le fleuriste trouve une petite plante extra-terrestre carnivore, elle est toute mignonne au début, c'est après que ça se gâte, elle grossit et grossit encore puis elle demande encore plus de chair fraîche, en plus grande quantité, toujours plus... Un beau jour, on devient l'esclave de cette chose monstrueuse : une - petite ou moyenne - maison d'édition, on verse dans une sorte de schizophrénie, puisque cette entité c'est une excroissance de soi ! Voyez-vous monsieur : être éditeur c'est être chargé de toutes les prétentions et subir tous les doutes, les plus mortifères y compris. Exactement comme un auteur devant sa page blanche.

Quel regard posez-vous sur l’évolution du livre et de la bande dessinée ?
J. J. : En ce qui concerne l'avenir du marché de la bande-dessinée, j'ai plusieurs avis partagés avec moi-même. Les livres de bande-dessinée sont dans une ambiguïté, comme tous les livres en général d'ailleurs, c'est à dire que ce sont des œuvres de l'esprit, quelque chose de plutôt intime, destinés à un marché commercial où tous les coups sont permis et même autorisés ! Considérant cela, les livres (BD ou pas) sont dans le marché de l'offre : on offre d'acheter un livre. Pas celui de la demande : on « demande » à acheter de la nourriture, des vêtements, des médicaments, un toit, des déplacements. Donc un livre aide à vivre, pas à survivre au sens vital, il y a une nuance de taille. Considérant que les petites ou moyennes maisons d'édition, n'ont pas la puissance de feu de la diffusion et de la distribution, qui sont de fait le nerf de la guerre pour une part très importante de la vente, du marketing et de la communication des grosses maisons, et probablement, encore moins de leurs moyens de pressions sur tout le secteur de la librairie en général. En effet, à l'inverse des « gros » elles n'ont pas (ou exceptionnellement) de best-sellers en série. En tout cas elles n'ont pas des séries qui fonctionnent à plusieurs dizaines ou centaines de milliers d'exemplaires (c'est un véritable moyen de pression, à mon sens, sur les libraires). En ce sens, elles auront d'énormes difficultés pour s'en sortir sans être noyées sous la masse de la surproduction des grands groupes. Heureusement, Internet a changé complètement la donne de la communication vers les gens. Justement, Tarek est un excellent expert en la matière, une chance de plus pour Tartamudo !

Je pense que plusieurs petites et moyennes maisons d'édition, si elles ne s'unissent  pas avec leurs auteurs, auront du mal à continuer, et je ne m'exclue pas de cela, personne n'est à l'abri de rien ! Cependant, c'est bien le modèle économique que nous avons choisis de mener et d'innover, notamment avec Tarek et Vincent Pompetti, chacun dans sa partie, assurant sa partition à fond et en faisant de son mieux.

Entendons-nous. Ce n'est pas jouer les oiseaux de mauvais augure, que de constater cela, c'est juste du réalisme politique ! Il n'est pas question dans mon propos d'une notion qui aurait à voir avec la moralité des choses, j'essaye d'analyser froidement la situation. Il n'y a pas vraiment de solution, chacun verra midi à sa porte, et c'est là qu'il faudra être précisément imaginatif et inventif. Unis. J'entends par là, que les petits ou moyens éditeurs devront faire des albums de la meilleure qualité possible pour rencontrer un large public fidélisé par des livres intéressants et beaux, et espérer assoir une trésorerie plus saine pour eux. Mais attention, tout dépend de quel type ou genre d'albums, d'ailleurs pas forcément dans le mainstream. C'est sur ce point précis qu'il s'agit d'inventer, en respectant un classicisme éditorial, mais toujours avec un grand souci de qualité à l’arrivée. Au mieux des propres capacités et des compétences de chacun des partenaires, entraînés dans cette aventure.
La notion « d'indépendants » n'a, non plus, strictement aucune signification réelle pour moi. Je préfère celle plus réaliste d'éditeur propriétaire... ou éditeurs propriétaires, nous sommes les auteurs propriétaires de notre outil de production ; peut-être que certains trouveront que ce n'est pas très conventionnel comme définition. Je précise, la notion d’indépendants, au sens ou l'entendent ceux qui se disent « indépendants », comme on brandit une bannière. On peut se poser la question cruciale de cette indépendance quand la trésorerie vient à manquer pour continuer à produire les livres qu'on aime.

Le Malouin

A l'heure actuelle, j'ai remarqué depuis un bon moment déjà, que les grands groupes taillent des croupières dans le style des dits « indépendants ». Eventuellement, qui peut prétendre les empêcher de le faire ? Personne, j’imagine. D'autre part, la production, parfois à l'emporte pièce, de ces grands groupes, peut générer des retours de bâton sur le plan économique. Pour nous la chose est simple, nous allons notre chemin en faisant un persistant et dur labeur d'éditeur et d'auteurs amoureux de la Bande Dessinée et du livre Jeunesse. Pour finir, sur ces grands groupes, peut-être que la seule chose qui les feraient ralentir éventuellement de publier « à la tonne » dans tous les sens, ça pourrait être quand ils auront des retours en masse par les libraires. A ce qu'il paraît, et au vu de l'inquiétude de bien des auteurs et dessinateurs, y compris de personnes reconnues depuis longtemps de notre médium, cela a déjà commencé. Je ne me réjouis pas de ce fait, loin de là.

De plus, à cause de leur machinerie lourde, à l'inverse des petites et des moyennes structures plus légères sur le plan économique, dont je fais état, pour ce qui nous concerne, relatif aux grosses maisons, je crois que cette « lourdeur » de fonctionnement et de production, ne leur permettra pas de continuer à perdre autant d'argent pendant trop longtemps. Ces causes entraînent fatalement des effets, le plus souvent dévastateurs, surtout, pour les producteurs des œuvres dans nos métiers.

Que pensez-vous de la financiarisation du monde de l’édition ?
J. J. : Pour répondre, j’aimerais revenir sur une notion, donner un avis plus précis sur les autoproclamés « indépendants ». Ce mot agit comme un cache-misère. Si on respecte à la lettre l'étymologie du mot, sont également un "indépendant" les éditions Glénat, par exemple (Jacques Glénat, a monté sa boîte avec son pognon familial, en grande partie, et d'une manière toute aussi passionnée au départ, qu'un petit ou jeune éditeur de fanzine, il me semble). Glénat a commencé dans un autre temps, certes, mais il a commencé avec un fanzine lui aussi, peu doivent s'en souvenir !

Il n'y a pas de recettes une fois de plus, il faut créer un modèle viable de production dans une unité d'éditeur, d'auteur et de dessinateur, pour cela il faut être enragé comme un mouton noir, et vouloir survivre à tout prix en travaillant sans compter son temps. Je ne connais que deux choses essentielles pour continuer d'agir : union et travail non stop. Dans l'autre sens, ça marche aussi.
La bande dessinée, peut être vue également comme un média artistique et narratif. Tout de même, il reste également la question des pouvoirs publics que je n'ai pas évoqué encore. Car nous sommes en France, et le livre dans sa globalité est considéré différemment sous ce climat, il me semble, et y compris par le pouvoir politique, en sa qualité de valeur intellectuelle. En tout cas différemment qu'en Espagne, par exemple... Il serait souhaitable que ce soit aussi à eux d'agir et d'intervenir, pour aider les livres dans le contexte difficile actuel que nous connaissons. Faire en sorte que tous, dans un souci de bien commun, puissent survivre au mieux de ce qu'il aurait à proposer au public, si la proposition présente une qualité certaine. Il en va de leur responsabilité dans cette affaire, selon mon modeste avis. Si nous voulons que continuent d'exister d'autres formes de pensée, d'autres sentiers buissonniers, face au bulldozer de la formalisation normative lié au satané marché. Ce dernier, ne doit pas avoir tous les droits non plus, dans ce sens.

Êtes-vous un éditeur citoyen ?
J. J. : Auparavant je préfère insister sur un point, pour être éditeur, certes citoyen, il faut pouvoir être accompagné par des auteurs en accord avec les éditions, en tout cas, au plus près de vos choix éditoriaux. Une politique éditoriale définie. Donc en suivant et pour donner une meilleure information, mes publications dans un sens citoyen, ont été, et pour nommer parmi les plus marquantes : Maurice Rajsfus et Jacques Demiguel pour Moussa et David (one shot, collection Tébéos). Une BD qui reste d’une actualité brûlante, meilleure BD de l'année 2007, en obtenant le grand prix du « Carrefour International de la BD » à Aubenas ». Puis Le petit Maurice dans la tourmente avec le soutien de « La Fondation pour la Mémoire de la Shoah » (one shot, collection Tébeos) du même Rajsfus et des frères Mario et Michel d'Agostini aux dessins. Les couleurs de plusieurs de ces albums sont de Dr.Rno, qui signe aussi les bandes annonces des albums que vous pouvez découvrir sur notre site, avec Vinz el Tabanas par ailleurs dessinateur et qui réalise également ces « trailers » des divers ouvrages publiés. Ils sont diffusés sur Youtube ou Dailymotion (montages, musiques, mixages, animations flash). Je publie aussi des albums avec lesquels j’ai essayé d’initier des contes avec un fond empreint d’une philosophie humaniste, à base de paraboles romancées, dans divers genres narratifs, tels que l’Héroic Fantasy, la Science Fiction, le Polar ou le Fantastique, par exemple… et bien sûr l’humour !

Pour citer quelques auteurs et titres parus dans le catalogue, Nathalie Jean-Bart avec son très british Red Jim (one shot, collection Tébéos). L'impayable Vincent Haudiquet et toujours Nathalie Jean-Bart (couleur et dessin) pour Chromes Rugissants (Les Animotards N° 2). Titane Beuglant (les Animotards N°1), avait été dessiné et colorisé par Achille Nzoda. Ruben Sosa, auteur, dessinateur et coloriste (malheureusement décédé en septembre 2007) pour Tigres de Papier : Ruben était un ami de toujours de José Muñoz qui signe la préface de ce Polar. L'écolo talentueux scénariste et dessinateur, Mathieu Trabut pour La Cité Enceinte (Terre de son nom N°1). Des récits de politique fiction avec le jeune Vinz el Tabanas (un de mes élèves également) avec New Paris, scénario de Jef Martinez et de moi-même (Le Miroir des Templiers N°1).

Guerre des Gaules

Plus engagés, des titres avec des thématiques fortes autour du quotidien ou de l’immigration. Céline Wagner et Edmond Baudoin, pour La patience du grand singe (one shot). Zèbre (one shot fantastique) texte et dessin, de David B. Les folles années de l'intégration (one shot) de Larbi Mechkour (dessin et couleur) avec le soutien de l'Institut du Monde Arabe (IMA) et Farid Boudjellal (texte). Les Slimani (one shot) avec le soutient de l'IMA aussi, et Le chien à trois pattes (one shot) du même Farid Boudjellal (texte et dessin) tous ces albums sont dans la collection Tébeos.

Enfin un documentaire Jeunesse qui a eu une grande couverture presse écrite et audiovisuelle, Mon album de l'immigration en France, avec le soutient du FASILD, un collectif où sont présents plusieurs personnalités connues et issues de l'immigration, du monde de la Culture ou politique, illustré par Pef, Farid Boudjellal, Jef Martinez et moi-même. Album dirigé par votre serviteur et la talentueuse Bérengère Orieux, qui vient de fonder les éditions « Ici-Même », laquelle a passé quatre années avec mes éditions au début puis dix années avec les éditions Vertige Graphic.

OCTOBRE 2011 038[1]

Comment a été reçu la BD Le Malouin dans les librairies et dans les salons ?
J. J. : Le public a visiblement reçu la BD Le Malouin avec une grande bienveillance puisque nous avons épuisé, à l’heure actuelle, quasiment tout le tirage. Bravo aux deux auteurs ! Que puis-je ajouter de plus à cela ?

Des projets pour le futur ?
J. J. : Les projets sont toujours dans le futur et plein d’avenir, notamment avec bien sûr Tarek et Vincent Pompetti. Suivez nos actualités de près les ami-e-s, je ne peux que vous assurer ce bon conseil. Je lève mon verre d’hydromel à la santé des cœurs résistants, fidèles et mutins, aux âmes franches et probes. Et à jamais le rejet des âmes avides.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.