Et après! La bataille de Stalingrad

Que nous donne-t-on à voir des mesures gouvernementales de "démantèlement" et, plus exactement, des rafles? Que peut-on voir de cela et que peut-on voir "en plus" de cela? Autre description de la situation et ouverture vers l'enquête que nous démarrons, tournée, elle, vers les "alternatives" en termes d'accueil et de recomposition d'espaces politiques "avec" et non pas juste "pour" les migrants.

Il y a les faits et il y a leur signification. Les faits : vidée de sa population transportée de gré ou de force dans des centres d’hébergement provisoire, la « jungle » de Calais a été détruite à coup de bulldozers — y compris ses plus admirables réalisations comme l’école du chemin des dunes, ce réjouissant exemple d’institution collective, active et efficace. Et leur signification : tout le monde semble s’en réjouir, à commencer par le gouvernement qui se flatte d’avoir procédé avec succès à la plus grande rafle jamais entreprise sur le territoire métropolitain depuis la Seconde Guerre mondiale. Car ainsi le « problème des migrants », enfin pris en compte par ce gouvernement enfin responsable, a été « résolu » !

Résolu ? Restent mille cinq cent mineurs non accompagnés dont le Royaume-Uni ne s’apprête à accepter que quelques centaines, des familles séparées aux abords du centre Jules Ferry, un camp de containers en attente d’être de nouveau rempli. Restent une demie douzaine d’autres campements oubliés dans la Région Nord-Pas-de-Calais, soient plusieurs milliers de migrants en attente de passer en Grande-Bretagne ; restent des barbelés, des CRS, des contrôles de police par centaines ; et la haine des étrangers cultivée par les pouvoirs publics et dont les effets se feront sentir encore longtemps à Calais et ailleurs comme on le voit dans plusieurs communes supposées proposer des centres d’hébergement. Mais surtout… reste que d’ici deux ou trois mois, les migrants à nouveau expulsés des CAO à la suite des refus opposés à leurs demandes d’asile se retrouveront face à la Manche en quête de passage. Alors la lande se repeuplera, et si ce n’est celle-ci dont l’accès sera désormais rendu impossible — telle est l’intéressante promesse du Président de la République — , une autre sur une autre lande, sur un autre parking, dans d’autres squats ou d’autres marécages. Ou a Stalingrad… Des murs n’ont pas fini d’être construits.

 

Comment a-t-on pu faire passer cette basse manœuvre policière pour une haute mesure politique et humanitaire ? Et comment les medias ont-ils pu répercuter cela sans la moindre réserve ? Les radios n’ont-elles pas toute la semaine diffusé le témoignage de migrants de la « jungle » réjouis d’être accueillis dans des centres, d’y trouver enfin un lit et un couvert et de se voir enfin entendus, pour celles et ceux qui souhaitent obtenir l’asile en France ? Mais voilà, déjà le rêve s’estompe et ce matin des voix évoquent leur retour sur le littoral ! On se réveille après cette grande et heureuse opération avec … la gueule de bois : les migrants sont entrés dans Paris, tu peux sourire charmante Elvire… Et donc on va régler le problème : jeudi, nous promet-on, les CRS nettoieront les trottoirs de Paris. Et vendredi les migrants seront aux portes de … Calais.

Qu’est-ce que le « problème des migrants » ? Et en quoi un gouvernement responsable peut-il (se) faire croire qu’il l’a résolu en déplaçant de force des populations dans des centres d’hébergement provisoire où elles ne sont accueillies que le temps d’apprendre qu’elles ne recevront pas l’asile sauf peut-être, et encore faut-il être optimiste, 20% d’entre elles ? En quoi ce gouvernement responsable a-t-il résolu la situation des mineurs alors qu’il contrevient aux conventions internationales qui lui font obligation de les prendre en charge ? En quoi fait-il preuve de civisme républicain, ce catéchisme suranné proféré par toutes les bouches, quand il continue de promettre l’expulsion aux « migrants économiques » pour prix de l’asile chichement accordé à reculons aux « réfugiés politiques » ? Tout est faux, mensonger, inapproprié, maladroit sinon malintentionné. Et stupide : la « jungle » sera reconstituée avant que les électeurs ne se rendent aux urnes pour désavouer ce gouvernement qui n’aura pas su résoudre le « problème des migrants » comme il s’en était vanté. Et donner leurs voix au FN qui sait mieux que le gouvernement faire ce que le gouvernement fait.

La question revient toujours : qu’est-ce qui fait problème avec les migrants ? Il y a deux manières de voir les choses, selon qu’on prend le point de vue électoraliste ou le point de vue démocratique. Les deux points de vue s’excluent. D’un point de vue électoraliste, partagé de la majorité gouvernementale à l’extrême droite, le problème des migrants est le problème que les migrants posent aux sociétés libérales dites développées vers lesquelles ils émigrent pensant y trouver à la fois refuges et ressources (on appelle cela ordinairement asile). Ce qui fait problème est que ces migrants sont étrangers, ont des mœurs pas catholiques et certainement dangereuses, qu’ils viennent prendre le travail qui manque déjà chez nous et altèrent l’identité française que tout un chacun est capable de décrire puisque c’est de toute évidence la nôtre. D’un point de vue démocratique, la phrase qui précède est inepte, terme à terme. Ce qui fait problème de ce dernier point de vue est qu’une partie de l’humanité est aujourd’hui rejetée de son sol natal faute de ressources en raison d’une économie défaillante, faute de sécurité en raison de guerres civiles ou de dictatures, obligée de fuir et, au terme d’épreuves insoutenables, se trouve rejetée une deuxième fois des pays vers lesquels elle croyait trouver asile (refuges et ressources). Ce qui fait problème est que cette partie de l’humanité est rejetée de l’humanité dès lors que l’humanité ne voit en un migrant rien d’autre que « l’abstraite nudité d’un être rien qu’humain » (Arendt), c’est-à-dire rien de politiquement défendable, d’économiquement profitable, d’humainement soutenable. Humanité superflue, sans intérêt(s) ; donc jetable. Mais voilà ! Un principe définit la démocratie : celui de l’égalité des êtres humains. Ce principe n’est effectif qu’à condition que des Etats (des puissances publiques) fassent ce qui est nécessaire pour donner une consistance à cette égalité. Ce qui est nécessaire pour que l’égalité ait une consistance et ne reste pas un mot creux, est de traiter ces personnes migrantes comme on traite ou est supposé traiter les ressortissants de l’Etat dans lequel ils se trouvent, soit d’effacer la discrimination induite par la division entre nationaux et non nationaux. Ce principe, et cette politique qui l’effectue, sont requis par la déclaration universelle des droits de l’homme que les Etats ont ratifiés et l’ensemble des conventions auxquelles ils ont souscrit, lesquelles donnent sens à leur politique nationale. Hors de ce principe et de son application effective, il est tout simplement vain et mensonger de se réclamer de la démocratie, de la république ou de l’universalité des normes susceptibles d’éclairer une cosmopolitique internationale.

 

Le problème des migrants est donc un double problème.

 

Pour les migrants, il tient à la manière dont ils sont maltraités et considérés comme n’appartenant pas à la même humanité que les citoyens nationaux, soit donc comme n’appartenant tout simplement pas à l’humanité. Le problème des migrants est qu’ils sont traités comme des chiens par les Etats de l’Union européenne et de la France en particulier. La raison en est simple : s’appuyant sur l’archaïsme national ­— archaïsme identitariste et communautariste —, on les prive de citoyenneté alors que plus que d’autres ils sont acteurs de leur vie et d’une vie collective, de part en part sociale et politique. On leur dénie des droits fondamentaux et leur ôte toute dignité humaine alors qu’ils sont précisément en situation de recevoir plus que d’autres cette attention politique. Mais le clivage du national et du citoyen ôte à ces citoyens de fait que sont les habitants de la « jungle », de La Chapelle ou de Stalingrad, le droit de se voir reconnaître le civisme dont ils font preuve. Soit on peut les assigner à une autre identité nationale et on les expulse ; soit on ne peut que les assigner à leur entrée sur le territoire de l’Union et on les « dubline » ; soit on ne peut les assigner à aucune identité car ils ont réussi à se désidentifier et les voilà vouer à des centres de rétention hors droit d’où ils sortiront pour y rentrer. L’intelligence de tout cela ? La raison de tout cela ? Cela sert-il ces femmes, ces enfants, ces hommes ? Nullement. Cela sert-il la France ou l’UE ? Nullement. Cela sert-il les Français dont la bonne identité n’est pas discutable ? Nullement. Cela sert-il l’économie ? Nullement. Cela sert-il la politique ? Certainement pas, même pas la victoire aux élections. Cela sert-il la culture, la religion, les mœurs, le sport … Nullement. Non, même la pétanque y perd ses futurs champions ! (j’ai connu dans la « jungle » de Calais un as du carreau, où est-il maintenant ?) La droite, mais pas seulement elle, s’entend bien à cultiver ce nihilisme de la xénophobie, à attiser cette haine ordinaire du semblable et à en faire un bouc émissaire. Mais sur le fond, quand on y réfléchit quelques minutes : pourquoi poser un tel problème, d’une telle cruauté, à des migrants qui n’en posent aucun de sérieux aux Français ou aux Européens ? Songe-t-on aux incroyables bénéfices que pourrait apporter leur présence ? Songe-t-on à l'image nettement moins désastreuse que la France ou l’UE trouveraient si elles s’employaient à recevoir et accueillir intelligemment les migrants ? Au lieu d’invoquer le chômage, les langues et les mœurs, les religions, l’identité si risible de la France, songe-t-on à la formidable dynamique qu’un gouvernement et un pays pas totalement pervertis sauraient lancer en faveur d’une composition dénationale qui aurait une autre gueule que l’union sacrée du 11 janvier 2015.

Pour les Etats, le problème est que ceux-ci ne cessent de se désavouer dans la manière dont ils mentent en faisant le contraire de ce que requièrent les traités, conventions ou déclarations qu’ils ont signés. Prenons la république française ces jours-ci. On détruit en quelques jours la ville-jungle, on affrète des centaines de cars pour emmener ces migrants dans des centres d’hébergement provisoire dispersés, on y envoie aussi des mineurs isolés au mépris des conventions sur la protection desdits mineurs. On casse les solidarités élaborées dans l’épreuve et on y substitue une épreuve de plus dont on espère qu’elle rendra la solidarité impossible. Là où des vies pouvaient composer entre migrants et, surtout, entre migrants et résidents, les unes se fortifiant au contact des autres, on décompose, on divise, on sépare, on disperse, on atomise. Croit-on noyer le poisson ainsi ? Détruire, expulser, chasser, abîmer, ça ne fera jamais une politique. La vie est plus forte : déjà des mineurs ont fui les CAO, déjà des migrants se sont regroupés à Stalingrad, d’autres ont repris le chemin du Nord. Aujourd’hui on vide Stalingrad après Calais ! Pourquoi ? Le campement de Stalingrad a déjà été détruit … 29 fois. Et il est réapparu. Pourquoi ? Parce qu’il est nécessaire, parce qu’il répond à un besoin que le démantèlement ne satisfera jamais, que la destruction ne rendra jamais vain, le besoin d’être reçu, accueilli, entendu, hébergé, associé à la communauté politique des humains. Or cela ne se fait pas par des destructions, des délocalisations, des déplacements et des replacements. Cela se fait par une politique. Une politique ! Une politique non pas migratoire qui est une politique de chiffres insignifiants mais une politique sociale, une politique du lien qui inclut la déliaison, la division, la différenciation. Une politique qui mobilise certes des institutions et des financements, des opérateurs et des services publics dédiés et dévoués, mais aussi tout simplement un enthousiasme, une conviction, une joie. Car tout cela est joyeux quant au fond, réjouissant. Il suffit de regarder comment cela peut se passer, ailleurs et pourtant pas si loin, en Grèce par exemple et au sein du formidable exemple qu'offre l'Hôtel City Plaza où cohabitent 400 migrants et plusieurs bénévoles qui vivent avec, font avec, construisent avec et non pas « pour » ou « sans » ces citoyens du monde. (Nous offrirons un portrait de cet exemple dans le prochain article publié dans cet espace)

On pourrait aussi formuler des propositions si l'on croyait encore à la capacité de transformation radicale d'un gouvernement.

En ce sens, qu’appartiendrait-il donc au gouvernement de faire ? De multiplier par cent les budget alloués à l’OFPRA et aux services dévolus à l’accueil des migrants, d’ouvrir un secrétariat à l’hospitalité avec des antennes dans chaque département, de lancer une campagne de logements sociaux à hauteur des problèmes posés en France, de créer des centres d’apprentissages et d’expérimentations de la langue, des codes, de la vie sociale, d’ouvrir des centres de formation plurifonctionnels, de créer des places dans les écoles et les crèches et des brèches dans les cœurs. Tout cela est exaltant, joyeux, productif, constructif et plein d’avenirs. Fini la misère des esprits, la tristesse des calculs, les manœuvres de basse cour, on pourrait tout simplement entrer dans un travail d'imagination politique qui est ce que la logique du "programme" rend, finalement, impossible. On ne "projette" aucun possible, on formule des promesses "réalistes" en imposant au réel ses coordonnées. Il y en a d'autres, comme il y a d'autres formes et d'autres formations. Elles démarrent à partir des actes qui se tentent et qui, parce qu'ils "durent", font déjà la matière d'institutions alternatives. Il revient au peuple de se refuser à l'atomisation imposée par le guignol des primaires pour songer un peu aux printemps qu’il peut s’inventer. On ne verra pas Hollande, Cazeneuve ou Cosse aller échanger quelques balles au pied ou quelques histoires d'ici et d'ailleurs avec les jeunes de Stalingrad. Et pourtant, il semblerait qu'il n'y ait pas besoin de beaucoup plus qu'un ballon pour comprendre et pour composer les règles du jeu à mener. Tout cela peut-être joyeux. Et on s'attachera ici, et dans les textes qui suivent, à se mettre sur les traces des actions joyeuses qui ne cessent de nous recomposer. Ceci est "notre" réalité.

 

 

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