Exil, hospitalité et... Politique

Alors que tout est "en marche" pour nous mettre dans un état d'urgence permanent, alors que l'on se trouve de plus en plus "assigné à la résidence" du silence ou de l'emportement immédiat, Etienne Tassin a décidé de prendre le temps d'écrire un texte long, qui prend doublement du temps et qui couple le retour au "début" de la question à l'ouverture d'horizons pour ce qui peut venir "en suite".

Etienne Tassin

Pour Miguel Abensour

« A mesure que les peuples montent en civilisation,

les gouvernements descendent en police. »1 

Graffiti dans les rues d'Athènes...une autre Europe Graffiti dans les rues d'Athènes...une autre Europe

 

Il y a vingt ans paraissait un livre au titre prémonitoire : L’injustifiable.2 Analysant ce qui se faisait à l’époque en matière de politique migratoire, Monique Chemillier-Gendreau décrivait une situation critique qui ne fera qu’empirer dans les deux décennies suivantes. Il n’y a hélas aujourd’hui pas une ligne à changer à son diagnostic. Si ce n’est que la dégradation des politiques nationales envers les migrants a atteint une indignité difficilement soutenable : certains gouvernements descendent très vite en police. Et que l’injustifiable vaut maintenant pour l’ensemble des politiques européennes de l’immigration. Considérant ce qu’elle nomme « la problématique européenne », l’auteure notait un paradoxe déjà repérable à l’époque : l’extension des droits accordés aux citoyens de l’espace européen s’accompagne d’une réduction drastique des droits et des possibilités offertes aux non européens, au point qu’on peut parler d’un « déclin des droits fondamentaux des étrangers en Europe »3. Car les mesures accompagnant la suppression des frontières internes en vue de favoriser la circulation au sein de l’espace européen ont entraîné un « renforcement des contrôles assorti d’une généralisation des suspicions », en sorte que « la liberté de circulation dans l’espace européen a, par ses conséquences redoutées, servi de prétexte à un retour à des législations et pratiques nationales sécuritaires. »4 Le droit d’asile, les droits de défense et de recours, les droits familiaux, les droits économiques et sociaux, tous pâtissent de cette fixation nationale et sécuritaire quand les garanties judiciaires européennes se révèlent inconsistantes devant « la contagion obsessionnelle de la fermeture. »5 Enfin, l’auteure soulignait que le durcissement des politiques répressives conduisait automatiquement à l’amplification des trafics et au renforcement des passeurs.

 

Cette analyse était précise, lucide, lumineuse. A supposer que les responsables en charge des politiques de l’immigration y eussent prêté attention, le pire aurait pu être évité et le meilleur mis en place pour l’accueil des populations migrantes. Aussi ne peut-on s’empêcher de s’interroger : pourquoi les gouvernements qui se sont succédés depuis vingt ans en France ont-ils persisté dans l’erreur au point de réduire les politiques de l’immigration à une simple police répressive des populations étrangères ? Ce qui revient à demander, à la fois, à quoi tient cette obsession sécuritaire de la fermeture des frontières et cette peur des migrants ; et pourquoi ce refus obstiné d’admettre que la migration est la nouvelle donne du monde contemporain dont on doit tirer une conséquence simple : une Europe, mais aussi une France, en phase avec son temps, a tout à gagner à développer une politique d’accueil et d’encouragement des migrations plutôt que de se replier frileusement sur une identité et une souveraineté nationales surannées, inconsistantes et mortifères. Il y a là une alternative élémentaire : ou la répétition du passé qui a conduit à la crise, ou l’ouverture d’un avenir qui nous en sortira.

 

On peut en effet aujourd’hui, par un calcul simple, évaluer à 16 millions le nombre d’exilés issus d’Afrique et du Moyen-Orient qui vont chercher à rejoindre l’Europe dans les 25 prochaines années6. Au cours de cette période, estime Alexandre Casella qui travailla au Haut Commissariat aux Réfugiés, « l’Europe subira un déficit de population d’au moins 20 millions de personnes ». Considérant la nature des migrations à venir qui efface la distinction obsolète entre réfugiés politiques et migrants économiques, il suggère que seule une fusion du Haut Commissariat aux Réfugiés et de l’Organisation Internationale des Migrations dans une nouvelle agence, l’Organisation pour les Déplacements de Population, sera en mesure de prendre en charge les responsabilités qui incombent à la communauté internationale à l’égard des personnes exilées. On peut à ces observations ajouter que les transformations écologiques du monde qui s’annoncent (montée des eaux, réchauffement climatique, épuisement sélectif des ressources halieutiques, entre autres) vont encore augmenter, considérablement, les déplacements de populations, non pas seulement vers l’Europe mais entre les pays du Sud qui absorbent déjà à eux seuls plus de 60% des flux migratoires. Nous sommes entrés dans une ère de migrations généralisées qui remettent sérieusement en question les structures statonationales sur lesquelles le monde que nous quittons s’était édifié.

 

Il est donc temps de s’interroger sur ce phénomène migratoire pour lever les obstacles qui entravent la compréhension de la condition migrante. Il est temps de se demander ce qu’est un migrant et qui sont les migrants (1) ; de réfléchir à ce qu’est et devrait être une politique migratoire et de motiver le choix politique d’hospitalité (qui n’est pas une simple obligation morale ou juridique) qu’il serait intelligent de faire à l’égard des exilés (2) ; et de penser à nouveaux frais l’orientation cosmopolitique imposée par la globalisation des activités humaines (3). La prise en considération des migrations comme phénomène politique décisif nous invite fortement à formuler cette orientation dans les termes d’une xénopolitique susceptible de maintenir, voire de promouvoir, l’avenir d’un globe sérieusement menacé de devenir immonde7.

 

L’exilé : qu’est-ce qu’un migrant ?

 

Un migrant est une personne amenée à quitter sa terre natale pour rejoindre, provisoirement ou à long terme, un autre pays. L’usage a cependant progressivement prévalu dans les milieux politiques et médiatiques d’employer le terme migrant pour désigner les « migrants économiques » et de réserver celui de réfugié aux seuls « réfugiés politiques ». Derrière cet emploi s’impose une différenciation normative inavouée, mais clairement acceptée comme si elle allait de soi, entre migrants recevables parce que « politiques », fuyant des pays en guerre ou des régimes dictatoriaux (le Soudan, l’Erythrée, l’Afghanistan, l’Irak, la Syrie), et des migrants rejetables parce que « économiques », cherchant en Europe des ressources et des emplois que leurs pays d’origine ne sont pas ou difficilement en mesure de leur offrir (essentiellement les pays d’Afrique centrale). Cette différence de statut a pu avoir un sens au milieu du siècle passé. Elle n’est plus aujourd’hui qu’un paravent mensonger pour cacher ce que la globalisation économique a changé dans l’organisation internationale du travail, à savoir un double phénomène de délocalisation : délocalisation des industries de fabrication dans les régions du monde où le coût social du travail est moindre ; délocalisation vers les centres d’activité prospères des populations de ces régions appauvries par une économie indifférente aux investissements structurels locaux. Il est logique qu’une partie importante de ces populations, dont les modes de production, le maillage collectif et les mœurs ont été brouillés par la globalisation économique au point de devenir inaptes à une intégration sociale, émigrent vers les pays pouvant encore promettre du travail, des garanties de vie et des services publics (emploi, soin, éducation, culture, retraite, etc). L’Europe est évidemment, même si cela devient de plus en plus illusoire, au premier rang de ceux-ci.

 

La plupart des Etats composant l’Union européenne (UE) sont d’anciens empires coloniaux, à commencer par la France, la Grande Bretagne, l’Espagne, le Portugal, les Pays-Bas et dans une moindre mesure l’Allemagne et l’Italie. Il est donc logique et inévitable que les populations issues de ces anciennes colonies ou protectorats se dirigent vers l’Europe. On note d’ailleurs que ce sont trois pays de faible envergure coloniale, la Grèce, l’Italie et l’Allemagne, qui supportent essentiellement les effets de ces migrations post-coloniales. Il serait par conséquent tout aussi logique que cette Union d’anciens empires coloniaux accueille avec bienveillance et intérêt les descendants de celles et ceux qu’ils exploitèrent autrefois et qu’ils continuent d’asservir à ce jour, par d’autres moyens, comme la dette. C’est certainement une obligation morale ; mais celle-ci semble vouée à rester inaudible. Il s’agit peut-être là d’une dette historique ; mais celle-ci a-t-elle un sens pour nos modernes technocrates8 ? Cela répond sans aucun doute à une utilité fonctionnelle auquel les pays de l’UE devraient être sensibles : avec les migrants dits économiques, comme avec les réfugiés dits politiques, ce sont avant tout des forces vives, des compétences professionnelles, des ressources d’intelligence et des capacités culturelles et sociales qui viennent enrichir les pays européens et suppléer non seulement au vieillissement de la population active mais aussi au délitement des traditions spirituelles. Il y a enfin — en fin et pourtant avant tout — un enjeu politique et même cosmopolitique. L’UE se comprend et se vit comme une forteresse : elle dresse des murs en ses frontières extérieures pourtant indéterminables ; elle confie à des entreprises privées (Frontex, par exemple) le soin d’exercer des missions de basse police envers les migrants (empêcher l’accès au territoire de l’UE aux personnes non autorisées, incarcérer les contrevenants, expulser les illégaux) ; elle multiplie les obstacles à l’obtention du droit d’asile ou au refuge ; et à la notable exception de l’Allemagne à l’automne 20159, elle contrarie ou empêche les procédures d’accueil, limite les hospitalités, refuges ou asiles, stigmatise les exilés, etc. En adoptant cette « politique » — qui est, c’est ici ce qu’on entend mettre en évidence, exactement le contraire d’une politique — elle se prive d’une richesse inouïe dont les bénéfices, puisque c’est en ces termes qu’il convient de parler si on veut être entendu, sont incomparables aux coûts supposés.

 

Mais pourquoi le fait-elle, succombant en cela à une idéologie irrationnelle et perverse en adoptant des mesures non seulement infamantes mais aussi coûteuses et contre productives ? Et pourquoi les gouvernements successifs de la république française depuis le début des années soixante-dix se sont-ils tous faits honneur de constituer la pointe avancée des méthodes répressives à l’égard des migrants ? Il y a là une énigme. Car un migrant n’est ni un mal ni un vice, ni une menace ni un danger, ni un handicapé ni une victime. Diabolisation, criminalisation et victimisation sont pourtant les trois modes sous lesquels le langage ordinaire, relayé par les médias et les politiques, se représente les migrants. C’est donc contre cette triple vision réductrice qu’il faut s’efforcer de percevoir et de comprendre ce qu’est un migrant.

 

La première chose est de relativiser l’usage ce terme en raison de son emploi fautif. Appelons exilés celles et ceux qui ont dû quitter les demeures et les communes où elles et ils ont appris à vivre ; annulons dans le langage le partage stigmatisant des migrants et des réfugiés. Car les uns comme les autres ont dû s’exiler. Celles et ceux qui se sont exilés pour des raisons économiques ne sont pas moins que les « politiques » dans une situation de nécessité où leur liberté est menacée. L’injure d’une vie privée de travail et donc de ressources, la condamnation à la misère et à la stagnation que cette misère entraîne, la privation d’avenir et d’accomplissement qui est condamnation à la survie ne sont pas moins violentes et inacceptables que la blessure politique des vies asservies, des libertés ôtées, de l’exposition aux violences policières, militaires, religieuses, et des soumissions à la tyrannie d’Etats miliciens et de milices terroristes. Ces exilés ne sont pas malheureux seulement parce qu’ils sont partis ; leur malheur est d’avoir été condamnés à une vie mutilée par des sociétés défaites et des politiques corrompues sous l’effet successif de la colonisation européenne, de la globalisation économique et de l’industrie de l’humanitaire. Et si les causes de l’exil n’ont pas le même sens, si elles confèrent à celui-ci une coloration chaque fois différente, si elles dessinent pour les trajectoires à venir des destins incomparables, elles ne feront jamais oublier que l’exil imposé et subi, même avec résignation, est le trait commun de celles et ceux qui durent fuir pour trouver refuge ou asile ailleurs.

 

Ensuite, il nous faut prêter attention à ce que signifie l’exil. Exilé est celui qui a sauté hors de sa condition (ex-salire). Il y a bien sûr des exils choisis : mais même ce choix indique encore qu’une situation initiale a été rendue impropre à la satisfaction d’un accomplissement de soi pour qu’il faille chercher ailleurs cet accomplissement. Exilé, le migrant n’est donc pas seulement délogé de son monde initial, il est délogé de soi. Littéralement il existe, si exister signifie bien se tenir hors de soi (ex-sistere), être jeté dans le monde en étant jeté de son monde en même temps que de soi, en quête d’un monde perdu. Car toute existence est en son principe un exil, fût-il dénié ou contrarié par une installation qui en masque le risque et en diminue la douleur. L’affaire de l’existence est en effet un peu plus compliquée qu’il n’y paraît au premier abord. Existe l’être jeté hors de soi dans le monde alors que dans le même mouvement cet être est aussi jeté hors du monde et rejeté en soi-même.10 Le monde est pour l’existence à la fois ce qui l’accueille et ce qui la rejette ; et l’existence est pour le monde à la fois ce qui en projette la possibilité et ce qui s’y soustrait. L’exil présente donc deux faces : sur l’une il est perte, défection, spoliation, et celle-ci peut aller jusqu’à la désolation ; sur l’autre il est quête de soi et création de monde, migration vers un destin à venir, invention de cet avenir, promesse de lendemains et déjà réalisation de ce monde dans l’arpentage des mondes. Le saut hors de soi dans le monde qui est une expulsion du monde est aussi par là même ce qui promet un monde ou, mieux, ce qui vit de la promesse de mondes à venir et déjà réalise cette promesse dans la traversée des frontières. Les mondes adviennent par l’errance et la transgression. Un monde, c’est toujours un monde d’exilés, un asile d’exilés pourrait-on dire, comme un exilé est toujours un exilé du monde qui s’invente des mondes pour asile. Ôtez l’exil et ses existences, il n’y a plus de mondes ni d’habitants.

 

Car qui migre, qui s’exile, s’invente et invente ses mondes par la transgression des frontières. Les mondes ne sont pas ces aires géographiques que les frontières séparent, comme si les territoires physiques et mentaux préexistaient aux mouvements dont ils se nourrissent. Non, ce sont au contraire les migrations qui dessinent les territoires, qui arpentent les univers de l’esprit en géométrisant les imaginaires, qui tracent les frontières qu’il faudra transgresser pour que des mondes s’affirment. C’est dans l’exil et par les migrations que naissent les mondes en même temps que celles et ceux qui les habitent ; c’est en étant jetés hors de soi et projetés dans l’extériorité mondaine que des soi adviennent à soi, viennent vers d’autres « soi », en même temps qu’ils se donnent les mondes qui seront les leurs et qui les accueilleront. Enfin, c’est dans l’errance et les lignes d’erre dont elles impriment les paysages que se cristallisent en même temps les voies, sentes et huis, et les frontières, séparations et passages, entre zones et chemins de traverses. Avec les migrations naissent les pays en même temps que les consciences qui leur donnent consistance, imaginaire et réelle. Plus tard viendront les frontières, que les Empires encore négligeaient. Par les transgressions, et d’elles, naissent et des êtres et des mondes et l’étrange et si essentielle relation qui les unit au point qu’on peut un jour se réclamer de ce monde ci plutôt que de celui-là. Au point aussi, donc, qu’on pourra bientôt se voir refouler de celui-là et renvoyer dans celui-ci. L’expulsion est le regrettable déni de la migration qui fut avant tout invention des pays. Avant nos mondes, il y eut les migrations qui leur ont donné naissance. Avant nos identités, il y eut les transgressions dont les identités ne sont que des cristallisations tardives et déjà maladives, des assignations à résidence.

 

Naître est venir au monde ; quitter le monde est disparaître. La vie requiert un monde. La mort n’est pas la séparation de l’esprit et du corps mais la séparation du corps et du monde. Pour qu’un être naisse, il faut qu’un monde l’accueille : l’être jeté hors de soi dans le monde a besoin d’un monde auquel il advienne. Mais comment le monde est-il, lui, advenu ? Comment est-il venu à lui ? Il est né des migrations, des exils et des transgressions qui ont donné naissances aux pays, aux frontières, et aux peuples qui les habitent. Les migrants n’errent pas à la surface du globe, ils ne violent pas les frontières, ils n’agressent pas le bel ordonnancement géopolitique des nations. Ils font au contraire advenir un monde là où il n’y avait qu’un globe, ils en composent les partages en trouant les lignes de séparation de points de passage et de lieux de vie où éclosent les mondes et se rencontrent les peuples. Plus il y a de migrants, d’exilés et de transgressions, plus il y a de monde et plus il y a de mondes. Car les migrants ça fait du monde. Et ce monde peut accueillir les exilés du monde, recueillir celles et ceux qui par le seul fait de leur existence ont un droit à l’asile. Ou au contraire, dès lors que ce monde a fait l’objet d’une appropriation privative, dès lors qu’il a été enclos dans des frontières nationales, ce monde parcellé de souverainetés rivales les empêche d’exister, les refoule aux marges, les expulse de « nos » territoires pour les renvoyer aux leurs comme à leur supposées origines. Seulement, voilà : ces origines ne sont pas au départ des migrations, elles sont au contraire une construction ex-post, la conséquence des interdictions, des arrestations, des expulsions. L’interdiction d’entrer au pays transforme les frontières en murs ; l’arrestation des transgresseurs transforme les refuges en prisons ; l’expulsion des exilés transforme les existences en punitions.

 

Bien plus tard, après de longues années de dégradation qu’on nomme ordinairement histoire et progrès, s’est développée la maladie des nations. Les nations sont l’invention tardive d’un monde malade que les assignations résidentielles et identitaires ont divisé et condamné aux guerres communautaires. La grandeur de la communauté européenne aura été de tenter, au sortir de deux guerres mondiales et de la banalisation de l’extermination, de remédier à cette maladie. Mais l’Union a contracté la maladie qu’elle espérait guérir11. Aussi, quand revient le moment des migrations, quand le monde annonce que l’époque des exils est revenue, époque des guerres exterminatrices et des expulsions, époque des délocalisations imposées ou forcées, époque des catastrophes dites naturelles mais anthropocènes, alors le nom de migrant en vient à désigner le contraire de ce qu’il signifie : un mal, un danger, une maladie. Et dans les imaginaires pauvres et misérables qui tiennent lieu de pensée politique aux appareils de domination, voilà que l’exilé est devenu cause des maux dont il est la victime, agent pathogène d’une maladie dont il est le remède, démon à exorciser, lui qui fut le daimon de l’humanité naissante et la conscience du monde à venir. Et voilà derechef que ce qu’on appelle improprement politique migratoire se révèle en réalité n’être rien d’autre qu’une police anti-exilés, la police du déni d’existence.

 

L’hospitalité : qu’est-ce qu’une politique migratoire ?

 

Il n’est pas étonnant que le gouvernement fasse aujourd’hui entrer l’assignation à résidence, autorisée à titre exceptionnel par l’état d’urgence, dans le droit commun ordinaire : la rétention des individus en un lieu par une mesure administrative et non judiciaire et la soumission au contrôle policier périodique définissent assez bien la manière dont nos gouvernements conçoivent la sécurité des personnes et honorent la liberté qui les définit comme êtres humains. Cette assignation couple deux données de police : l’identification et l’arrestation. Vous devez en toutes circonstances dire qui vous êtes, décliner votre identité ; vous devez à tout moment vous tenir en un domicile à la disposition des forces de police. La république en marche arrête ces marcheurs par excellence que sont les exilés. Le traitement —par ailleurs attentatoire aux droits humains — que ce gouvernement entend réserver aux exilés qu’on dit illégaux ne fait qu’appliquer cette double prérogative : ceux-ci doivent décliner une identité qui permet à la police de les renvoyer à leur supposé pays d’origine (car il faut bien qu’ils soient reconnaissables à une identité qu’on veut nationale) ou à défaut à leur point d’entrée sur le territoire européen (procédure dite de Dublin qui délègue aux Etats d’entrée, généralement les plus démunis, la totale responsabilité des « intrus ») ; ils sont par ailleurs exposés à être incarcérés dans des Centre de rétention administrative (CRA) constitués en domiciliation contrainte et hors droit des exilés sans résidence. Ce sont là les deux faces de la même opération : l’identification est une assignation ; et inversement. Car il faut lutter en même temps contre deux tares qui composent un unique mal : être SDF (sans domicile fixe) et SIF (sans identité fixe). Du point de vue de la police, la double soustraction à l’identification nationale et à l’assignation municipale constitue à la fois une pathologie politique, une menace sociale et un malheur culturel.

 

Cette police des populations, qui n’est que la face visible, mais particulièrement pénible, d’une assignation à résidence et à identité érigée en politique de l’immigration ou des migrations, n’a précisément rien de politique. Mieux, elle est en son fond anti-politique. Car que peut-on attendre de ce que Foucault avait nommé une biopolitique, cette prétendue politique détournée en gestion économique des vivants et en calcul rationnel de suppression des vies ? La relation des Etats aux migrants est un test grandeur nature de l’inadaptation d’une politique commandée par l’antique organisation des divisions géographiques (les frontières comme délimitations des territoires), des divisions démographiques (les nationalités comme délimitations des populations) et des divisions politiques (les souverainetés comme délimitations des pouvoirs). Car les frontières s’effacent, les populations se mélangent, les pouvoirs s’éparpillent. C’est un fait, non un souhait ou une crainte. La politique de notre temps doit composer avec des frontières poreuses qui ne peuvent plus servir à renfermer les pays, avec des citoyennetés postnationales qui ne peuvent plus référer les droits aux naissances et aux terres natales, avec des autorités dont les aires de compétence sont en-deçà ou vont au-delà des limites territoriales et des divisions nationales. Les migrations sont en ceci de même nature que les phénomènes écologiques : les uns et les autres passent les frontières, affectent indifféremment les populations sans considération de nationalités, et forcent les autorités à reconnaître leur relative impuissance face à cette démesure ou à composer entre elles de façon à multiplier les chances d’affronter heureusement les nouvelles donnes transnationales.

 

Cette situation est la nôtre depuis des décennies ; elle ne fera que s’accroître dans les années à venir. Elle ouvre une alternative simple : ou une politique réactive de repli des Etats-nations sur des modes de gouvernement qui furent à l’origine de cette globalisation sans pouvoir cependant ni la contrôler ni l’orienter au point qu’elle a fini par avoir raison du vieil ordre du monde où elle a pris naissance ; ou une politique inventive de projections plurielles des opportunités offertes par les circulations de population, les recompositions territoriales, les réagencements des dispositifs d’autorisation et d’exercice des pouvoirs. Un réseau transductif des multiples foyers d’insurgence, de protestations et d’expérimentations, se compose à travers le monde, qui bientôt sera non pas « le genre humain » mais la pluralité irréductible des émancipations en acte. Ceci effraie les vieux, attachés aux anciennes formes du pouvoir, mais cela excite aussi de moins vieux qui y reconnaissent une expression désordonnée du transnationalisme boursier et bancaire, cette nouvelle raison du monde, et en profitent pour accéder au pouvoir et gérer l’Etat comme une banque ou une multinationale. L’alternative se déplace donc : ou le réveil du vieux monde des Etats suicidés dans la finance : identitarisme, nationalisme, souverainisme et autoritarisme ; ou l’appropriation du nouveau monde par les nouvelles forces économiques pour lesquelles les Etats ne sont qu’une façade de respectabilité conforme aux normes de l’ancien code : reste alors l’autoritarisme, apparemment découplé de l’identitarisme, du nationalisme et du souverainisme affichés en guise de paravents et de justification d’une police des populations d’autant plus coercitive et répressive qu’elle repose sur un déni de réalité. Pour le dire à la manière des enfants, des militants d’antan ou des films hollywoodiens : les spéculateurs financiers se servent de l’Etat comme appareil de respectabilité et d’ordre pour exercer les contraintes et les répressions nécessaires à la conservation de leurs positions de domination et de leurs intérêts. Est-ce ainsi que l’Etat, la société, le monde sont mis en marche ?

 

L’Etat actuel est scindé en deux. Soumis d’un côté aux contraintes de la nouvelle économie planétaire, il a renoncé à soutenir ses capacités politiques et économiques de défense des services publics et de soutien aux politiques sociales. Il a abandonné les peuples, n’ayant besoin d’autres soutiens que celui d’une bourgeoise d’affaire et d’une classe moyenne aisée. Sollicité d’un autre côté pour assurer l’ordre social et cultiver la complaisance nationale, il a renforcé ses capacités coercitives et répressives mises au service d’une police des populations devenue sa principale raison d’être. La xénophobie est l’un des arguments requis pour cette tâche : il la cultive dans les faits tout en la dénonçant en parole. Une police et une administration serviles sous état d’urgence sont celles qui servent le mieux ce dessin : il fait entrer dans le droit commun les prérogatives exceptionnelles de l’état d’urgence. Il en résulte, sous le nom trompeur de « politique migratoire », une série de mesures policières et administratives qui ne se soucient ni des migrants ni de leurs migrations, ni de leur arrivée sur le territoire ni de leur accueil, ni de leurs conditions de vie au pays ni de leur marche à travers l’Europe, ni de leur accorder asile ni de leur offrir refuge, ni de leur installation en France ni de la poursuite de leur itinéraire, ni de respecter leurs droits humains et sociaux ni d’honorer les obligations de l’Etat envers eux. Les ministres, les préfets, les responsables nationaux ou locaux, eux, ne parlent que de dignité, d’humanité, de respect, de droits ; et dans la même phrase, au nom de la devise républicaine, du nombre d’intrus en situation illégale, du nombre d’arrestations, du nombre d’incarcérés en CRA, du nombre de reconduites à la frontière, du nombre de délits et de crimes imputables aux populations migrantes, du nombre de chômeurs dus à la présence d’une main d’œuvre clandestine, du nombre de CRS mobilisés ici et là pour la sauvegarde des riverains, du coût de la répression, etc… Car la répression a un coût, exorbitant à vrai dire. On aimerait connaître la facture des bombes lacrymogènes utilisées pour la seule répression des migrants dans les Hauts-de-France ces dernières années… Est-ce là une politique ?

 

On peut aussi voir les choses autrement. Il suffit de les regarder non pas du point de vue des pouvoirs, non pas du point de vue des gouvernements, non pas du point de vue des supposées nations, mais du point de vue de la liberté effective, de l’égalité effective, de la fraternité effective, bref du point de vue des peuples épars en exil de leurs vies qui ne cessent de transgresser les vieilles frontières, symboliques et réelles, de l’ordre social et national. Alors on peut percevoir là une chance politique. Une chance non pas pour une politique de l’immigration qui, elle, relève toujours du pouvoir régalien et peine à se délivrer de cette « contagion obsessionnelle de la fermeture », mais pour une politique des migrations qui, elle, se départit du seul intérêt de l’Etat national et se donne donc déjà comme une cosmopolitique des transgressions. Au point de vue de la police, elle substitue celui de la polis ; au décompte des intrus et des gens d’armes, elle substitue le récit des vies exilées et des avenirs rêvés ; aux encampements forcés et aux rétentions illégales, elle substitue des foyers d’accueil et des sociabilités xénopolitiques ; aux Compagnies Républicaines de Sécurité, elle substitue des Compagnies Républicaines de Solidarité ; au délit de solidarité, elle substitue le délit d’hostilité ; aux arrestations des marcheurs, elle substitue une aide aux marches physiques et aux démarches administratives, etc… Ce serait là véritablement un monde en marche 12. Le retournement des conduites autorisées, légitimées et recommandées par l’Etat et l’UE suffirait à lui seul, croirait-on, à définir ce que serait une véritable politique des migrations : comme s’il suffisait de faire exactement le contraire de ce que font les gouvernements… Mais on doit en réalité la concevoir à partir d’une expérience fondamentale dont la signification politique a été négligée alors qu’elle recèle le cœur vivant d’une cosmopolitique, celle de l’hospitalité. Or en quoi l’hospitalité est-elle le principe d’une cosmopolitique effective ?

 

L’hospitalité est due à l’étranger, c’est-à-dire à celle et à celui qui n’est pas d’ici, de notre pays, de notre communauté, de notre famille. Sans cette étrangeté, l’hospitalité n’a pas lieu d’être. Il n’y a qu’aux étrangers, en quelque forme que cette étrangeté s’exprime, de la pauvreté à l’extranéité en passant par l’anormalité et la monstruosité, qu’on accorde l’hospitalité. L’étrangeté de l’étranger n’est cependant pas sans receler une dose d’inconnu qui bien sûr effraie et dont on se méfie. Celui qu’on accueille est celui qu’on craint. N’est-ce pas cette crainte, d’ailleurs, qui requiert l’accueil ? Car seul l’accueil réservé à celui qu’on craint mérite d’être qualifié d’hospitalité. Benveniste l’avait noté : à la réversibilité de l’hôte, terme qui désigne aussi bien celui qui reçoit que celui qui est reçu, s’ajoute la complicité de l’hostes avec son contraire l’hospitales (l’ennemi est aussi l’hôte) et donc l’affinité de l’hospitalité avec l’hostilité13. Accorder l’hospitalité revient donc à la fois à reconnaître l’étrangeté de l’autre et à en conjurer les possibles effets dommageables en manifestant qu’il est accueilli : non pas qu’il est intégré, mais qu’il est reçu dans son étrangeté comme celui avec qui la communauté peut entretenir un lien pacifique et constructif. En accordant l’hospitalité, on signifie qu’un avenir commun est possible avec celui ou celle avec qui nous n’avons rien de commun. En faisant de l’ennemi potentiel un hôte reçu avec égards, on prévient la violence d’un rapport immédiat qui ne serait gouverné que par la crainte, le préjugé ou l’idéologie ; et on jette les bases d’un monde commun qui grandit le nôtre aux dimensions du sien. Ainsi se détermine le rapport qu’on souhaite entretenir avec les étrangers. Or ce rapport est au moins de deux sortes ; et il faut choisir.

 

Marqué par son altérité et sa différence, l’étranger nous invite en un même geste à nous familiariser avec l’extraordinaire et en même temps à appareiller l’inconnu au connu. Aussi l’étrangeté de l’étranger se décline-t-elle dans une série de conduites compréhensives et coopératives14. Mais l’étrangeté de l’étranger donne lieu tout aussi naturellement à une série de comportements méfiants et bientôt hostiles. Perçue comme anormale, irrégulière et dérangeante, elle requiert, croit-on, une surveillance, une correction, une régularisation ou une normalisation qu’on veut imposer à l’étranger pour condition de son acceptation ; cette étrangeté une fois ressentie comme un danger, on s’efforce alors d’éliminer le danger et avec lui l’étranger auquel on l’assimile ; l’étrangeté devenue hostile à nos yeux, l’étranger est alors perçu comme un ennemi qu’il faut combattre, enfermer ou expulser, réduire ou détruire. Or tel est le sort le plus ordinaire qui est réservé aux migrants en Europe : on leur interdit l’accès, on les chasse, et on les enferme ou on les expulse. On détruit les demeures précaires dont ils se dotent pour un temps, on démantèle leurs campements, on leur refuse l’asile auquel ils ont droit, on ne leur accorde pas les refuges qu’on leur doit. Si c’est certainement une faute morale, ce dont nul n’est comptable en république, c’est aussi surtout une erreur politique, qui est chose publique. Et de celle-ci la république doit rendre compte. Pourquoi ?

 

Parce que l’hospitalité n’est ni naturelle ni morale, qu’elle n’est ni charité ni dévouement, ni stratégie ni sacrifice. Elle est pure intelligence et saine politique. Elle est l’institution d’un lien qui prévient la guerre et instaure les conditions de la paix : l’institution d’une communauté des immunités qui rend possible l’édification d’un monde commun à ceux qui n’ont rien en partage que ce qu’ils s’accordent mutuellement pour leur commun intérêt. Elle est la condition et la fin de toute politique. Elle est la condition parce que c’est avec elle que s’inaugure l’institution d’un lien avec l’étranger, or toute politique est rapport à l’étranger, composition d’un monde commun avec lui. Il n’y a de politique ni dans la famille ni dans la communauté religieuse ou tribale, ni dans la société économique, car la politique est avant tout une composition de mondes étrangers. Elle est la fin de toute politique en ce que celle-ci n’a de sens que de viser la reconduction et la réactivation d’une hospitalité première qui seule peut prévenir la guerre de tous contre tous, des individus, des communautés, des Etats. Il n’y a de politique qu’ordonnée à l’instauration d’un monde commun qui ne peut se déployer que si les divisions ne se dégradent pas en séparations ni les conflits en guerres destructrices. Et c’est le génie politique de l’hospitalité de prévenir cette dégradation.

 

Le migrant, l’exilé, est un passeur de frontières. Il est donc par définition celui à qui l’hospitalité est due en sorte qu’une politique, qu’on dira une xénopolitique, puisse s’établir avec lui, grâce à lui. Cette xénopolitique n’est finalement que l’autre nom d’une politique mondiale, une cosmopolitique, telle que l’exige notre présent. Car de l’hospitalité accordée aux exilés dépend la politique des rapports des peuples et des Etats entre eux. Qu’on leur accorde l’hospitalité, et une politique peut commencer. Qu’on la leur refuse, et c’est déjà la guerre déclarée. Cette guerre est le rejet de la politique, sa dénonciation. Qui ne voit pas dans l’exilé l’être qui recommande plus qu’un autre l’hospitalité ; qui le livre à la police et viole avec sa liberté l’égalité qu’il réclame ; qui détruit ses abris et le chasse des refuges qu’il édifie avec ses pairs en errance, celui-là, fût-il maire, préfet, ministre, gouvernement, Etat, Union européenne, a déjà renoncé à la politique. Et même s’il nomme « politique » les mesures répressives et destructrices qu’il promeut, chacun aura reconnu dans ce déni d’hospitalité le désaveu de la politique qu’impose la soumission de l’Etat au jeu combiné de l’économie des profits et de la police des populations.

 

La communauté : qu’est-ce qu’une xénopolitique ?

 

Quelle politique est en mesure d’assumer aujourd’hui le changement de monde induit par la globalisation ? Certainement pas la politique nationaliste et souverainiste des siècles passés qui conduisit par son imprévoyance et sa fixation fantasmatique sur les questions d’identité nationale, de souveraineté nationale, de sécurité nationale aux catastrophes que connut le XXème siècle. Identité, souveraineté et sécurité sont les trois principaux obstacles épistémologiques et pratiques à une compréhension et à un exercice de la responsabilité politique dans le monde d’aujourd’hui. Pour mesurer l’enjeu du problème, il faut lier ensemble deux précautions conceptuelles.

 

La première consiste à différencier la globalisation qui étend à la dimension de la planète une économie néo-libérale ordonnée au seul principe du profit, et la mondialisation politique qui se soucie des pratiques partagées susceptibles de faire monde15. De ce point de vue, la mondialisation est la meilleure antidote à la globalisation en ce qu’elle en inverse la logique : alors que la globalisation procède d’une unification globale d’un même schème d’allocation de capitaux, de production, de distribution et de consommation des biens qui délocalise et transversalise les pratiques et les conduites homogénéisées, abimant ou détruisant ici et là les mondes vécus, la mondialisation désigne, au contraire, une pluralisation d’expériences locales, situées, singulières, qui entrent en résonnance avec d’autres expériences de même ordre partout dans le monde et participent à nouer ensemble des expériences de mondes diverses, éprouvées et testées ici et là sur des modes différents, mais habitées du même souci pour le monde et donc, ipso facto, pour les compositions de mondes pluriels dont procède un monde commun, divisé mais partagé, contradictoire mais transi d’une même inquiétude transnationale. Les migrations d’exilés comme les problèmes écologiques portent avec eux cette dimension, la font exister, lui donnent une consistance ordinaire et partageable. Le rapport au monde très problématique, souvent douloureux, parfois exaltant, des migrants transgressant les frontières, fait de l’exil vécu dans la durée un nœud privilégié des multiples approches constitutives d’un monde commun affranchi de l’obsession des clôtures. Pour le dire d’un mot, les exilés vivent dans trois registres du monde en même temps16 : les mondes d’avant l’exil, mondes perdus et fantasmés des origines ou des commencements de la vie ; les mondes traversés des pays d’errance, plus souvent terres de souffrance que d’accueil, mondes bien souvent décevants parce qu’inhospitaliers mais aussi, parfois, terres de rencontres merveilleuses ; les mondes rêvés des terres promises, des destinations accomplies, des bonheurs reconstitués et des liens retrouvés, qui sont la plupart du temps des mondes impossibles ou toujours différés. Mais ces trois registres, y compris dans leur part de rejet et de désolation, composent un rapport pluriel à un monde pluriel qui, à la fois, fait advenir les mondes expérimentés comme mondes communs, expériences de partages, et à la fois donnent aux sujets qui en font l’épreuve la consistance et la liberté d’existences qui surent traverser les épreuves du négatif. Les univers si divers, divisés, frontiérisés des exils et des migrations composent ainsi un monde des mondes. Et comme l’a fort bien exposé Michel Agier, les frontières séparent moins les mondes qu’elles ne constituent à elles seules des mondes singuliers, des lieux de vie et d’expérience exposés aux rapports, difficultueux mais fructueux, avec l’étrangeté des étrangers17. A l’inverse, le globe des affairements capitalistes, où toutes les régions se ressemblent dans la même indifférenciation des expériences, est simplement immonde. Nul monde n’en peut naître et tout monde y est détruit ou destructible. Il nous faut comprendre le sens proprement mondain des migrations pour comprendre combien l’écologie est la question politique ; et pour saisir à l’inverse combien la globalisation économique des comportements, homogénéisante, relève d’une gouvernance policière qu’on nomme improprement mondiale et qui est tout sauf mondaine ou civile.

 

Une deuxième précaution conceptuelle en découle. On nomme ordinairement cosmopolitique une visée d’universalité qui affirme que l’unification du monde est un gage de paix mondiale. Celle-ci, pense-t-on, peut être atteinte soit par le biais de conventions et traités internationaux soit par l’autorité d’une Organisation des Nations Unies investie de la responsabilité de prévenir les conflits avant qu’ils n’éclatent, de les contenir s’ils se déclenchent, de guérir et reconstruire les mondes s’ils ont déployé leurs effets destructeurs. C’est là une vision internationaliste : la politique y est confiée aux Etats entendus comme garants des identités et des souverainetés nationales. Et c’est une vision déficiente : l’ONU n’a jamais empêché qu’une guerre se déclenche, n’a jamais atténué ses effets destructeurs, n’a jamais su reconstruire un monde d’après-guerre sur un mode viable et démocratique18. La prise en considération des migrations et des mouvements d’exilés nous invite, elle, à considérer une autre entente du cosmopolitisme qui privilégie les brassages de peuples plutôt que les tractations entre Etats, les interactions aux frontières plutôt que l’édification de murs, le partage des expériences plutôt que la stigmatisation des étrangers, le bonheur des mixités plutôt que l’épuration des identités ; et qui, surtout, sait échapper à l’emprise idéologique du couple fantasmatique, ordinaire et contre-productif, de la souveraineté et de la nationalité. Cette autre entente du cosmopolitisme, que requiert notre époque, repose sur l’instauration d’un lien politique avec l’étranger. Non par choix éthique, mais par nécessité logique et intelligence politique. Si le monde se joue aux frontières puisque que c’est là que s’opère concrètement la rencontre des mondes, alors une politique d’hospitalité définit la cosmopolitique comme une xénopolitique, une politique des étrangers non pas faite à leur intention mais élaborée en leur compagnie, politique compliquée, risquée, audacieuse, non seulement d’accueil des étrangers mais aussi de co-citoyenneté active partagée. Loin de s’opposer aux frontières ou de les annuler par l’édification de murs infranchissables, cette cosmopolitique y voit l’occasion de passages, de croisements, d’expériences communes. Car une frontière ne sépare des Etats qu’à condition de les lier et de les relier. Et à la différence des murs, elle réunit les populations qu’elle sépare et forge pour celles et ceux qui transitent une aire d’épreuves des mondes saisis dans leurs différences par la confrontation des codes et la traduction des langues. Une xénopolitique se nourrit de ces échanges, s’enrichit de ces partages, se complique des conflits que concrétisent les frontières. Elle est composition de mondes et complication des existences, certes, mais elle retrouve aussi les vertus créatrices de l’exil par-delà les souffrances et les pertes. L’expropriation s’invertit non en appropriation mais en émancipation, les patries perdues ne sont pas retrouvées mais appariées autrement et, libérées des idéologies du sol et des enracinements, se retrouvent disponibles pour des compositions de communautés performatives et transitoires que soude l’agir ensemble quand il n’est pas tributaire d’appartenances antérieures ni d’assignations identitaires préjudicielles.

 

En compliquant ainsi le sujet traditionnel de la politique, le peuple-nation, tout en ébranlant sa structure politico-administrative traditionnelle, l’Etat-nation, les circulations transgressives des exilés invitent à nouer ensemble, dans une conception performative de la frontière, une perspective cosmopolitique et une perspective xénopolitique. Cette perspective ne consiste pas à profiler la politique dans un horizon global, dupliquant ainsi l’horizon global de l’économie par une globalisation équivalente des institutions politiques. Elle consiste à inscrire les scènes politiques locales dans un horizon qu’on peut dire mondial si l’on entend par là l’horizon d’instauration de mondes d’expériences collectives, singuliers, pluriels, entrant en résonnance les uns avec les autres en sorte de constituer un monde commun par échos, reprises thématiques, renvois mutuels, compositions aléatoires et fugaces de luttes communes et de combats partagés, improvisations et chorus. Si dans son principe la globalisation procède des identités nationales qu’elle outrepasse par ses flux planétaires mais qu’elle conserve encore dans son architecture politique pour mettre les Etats-nations au service d’une police nationale et internationale, dans le sien, au contraire, la mondialisation procède des singularités politiques que font naître ici et là des engagements citoyens situés et ciblés qui composent, par rencontres et croisements, des expériences de monde à chaque fois uniques et communicables, et tissent ainsi, peu à peu, de manière fragile et nullement planifiée, pas même organisée, un concert métastable non pas des nations unies mais de civismes protestataires transnationaux.

 

On comprend que cette cosmopolitique des conflits soit indissociablement une xénopolitique des mondes. Le lien des divisions qui unit celles et ceux qui dans leurs combats civiques ont souci du monde par-delà les Etats et les nations se noue précisément aux frontières où les lignes de séparation sont éprouvées comme lieux d’échanges et d’épreuves communes des, et aux, étrangers. On comprend aussi, de ce fait, que les exilés soient par excellence les agents de cette politique du monde, non pas seulement en qualité de destinataires de politiques sociales (qui devraient être des politiques publiques : prendre soin des migrants, déployer les secours de l’hospitalité, assurer leur insertion dans les tissus communautaires, etc) mais en qualité d’acteurs surprenants, dérangeants, innovants : en qualité d’inventeurs de nouvelles formes d’actions citoyennes postnationales, en qualité de porteurs de nouvelles figures du civisme et de tisseurs de nouveaux liens sociaux affranchis des obsessions carcérales qui nourrissent les préférences nationales. S’ils ne sont que très exceptionnellement des dangers, s’ils ne sont que rarement des éléments pathogènes, les exilés ne sont jamais que les victimes de conflits violents, de dictateurs odieux, d’une finance globalisée qui détruit leur monde quotidien : ils sont aussi, toujours, des acteurs et leur manière d’être acteur, singulièrement et collectivement, reconfigure notre entendement de la politique. Aux frontières, dans les haltes improvisées et précaires, dans les campements provisoires installés aux points de déversement des chemins de l’exil, dans les squats ici et là, mais aussi dans les immenses camps de réfugiés pérennes, s’expérimentent d’autres liens, s’éprouvent d’autres espoirs, se croisent d’autres désirs, s’inventent d’autres collectifs, se projettent d’autres avenirs que ceux qui font l’objet des marchandages de nos pauvres campagnes électorales ; et c’est à ces autres-là, autres personnes, autres perceptions, autres expériences, autres désirs, autres récits, autres projets, qu’il convient de prêter attention, une attention sérieuse, si l’on veut saisir ce qui ici de notre avenir se décide et qu’ignorent ou méprisent les gouvernements comme les officines internationales de gestion des flux migratoires et des personnes déplacées19. Une xénopolitique n’est pas une politique pour les étrangers, l’envers assistanciel de la répression policière dans laquelle s’épuise la pratique et la pensée gouvernementale des migrations. C’est une politique avec les exilés, une co-action, la fabrique quotidienne d’une concitoyenneté dont naissent les liens entre humains entre communautés, entre mondes : politicité, civilité et mondanité, dont sont porteuses en toutes circonstances les luttes pour l’émancipation qui sont la raison d’être de la politique20.

 

 

Sans jouer les Cassandre ni les prophètes, il n’est peut-être pas exagéré de dire qu’il suffirait aujourd’hui d’une conversion mentale, ce qu’à sa manière Miguel Abensour appelait une « conversion utopique »21, pour percevoir dans les exils de nos temps les signes d’une révolution politique qui s’annonce comme inévitable, dont il nous faut prendre la mesure pour en saisir l’opportunité. La chance que nous évoquons est celle d’une inventivité démocratique foisonnante comme il n’y en eut peut-être que deux ou trois dans le passé de l’humanité, une chance de mondialisation de la démocratie non par unification globale des dispositions du pouvoir en un appareil de gouvernement planétaire du type de l’ONU mais au contraire par démultiplication de scènes hétérogènes d’expérimentations démocratiques par-delà frontières et souverainetés, expérimentations transversales et traversières de peuples inchoatifs mais actifs et créatifs. Sachons voir et entendre à nos frontières les inventeurs de mondes. Et sachons agir avec eux, non pas contre eux. Qu’une politique pour le présent enfin commence…

1 Jules Barbey d’Aurevilly, Pensés détachées, Paris, Alphone Lemerre, 1889, Pensée XXX, p. 21.

2 Monique Chemillier-Gendreau, L’injustifiable. Les politiques françaises de l’immigration, Paris, Bayard, 1998.

3Ibid., p.162.

4Ibid., p.165.

5Ibid., p.168.

6 Voir l’article publié le mardi 6 juin 2017 dans le journal helvétique Le Temps par Alexandre Casella : https://www.letemps.ch/opinions/2017/06/06/migration-leurope-vatelle-mur

7 J’emprunte cette notion de xénopolitique au livre de Sophie-Anne Bisiaux, Commun parce que divisé. Le monde à l’épreuve de l’étranger, Paris, Editions Rue d’Ulm, 2016. L’auteure définit la xénopolitique, qui est une politique des étrangers (pour eux mais surtout avec eux), comme une « politique faisant du lien à l’extériorité et à l’extranéité sa dimension la plus essentielle », lien « sans lequel toute communauté se scléroserait dans son enfermement, son immobilisme et sa complétude », p.18.

8 Au croisement de l’obligation morale et de la dette coloniale, on pourrait ajouter, ainsi que me le suggère Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, qu’une autre obligation lie les anciens empires à leur colonies autour de l’investissement d’infrastructures publiques dignes : il s’agit d’achever le travail, ou pour certains de faire le travail qu’il n’ont pas fait en vidant les colonies de leur matières premières sans y installer les infrastructures suffisantes ni garantir les transferts technologiques nécessaires. On peut s’étonner que l’idée d’un effort national (une partie du budget public) ne soit pas mieux pensée en France, de manière plus systématique, dans la perspective d’un effacement de la dette souveraine.  

 

9 Peu importe ici que Madame Merkel ait agi par fidélité aux idéaux européens ou par calcul afin de compenser par anticipation les effets d’un taux de natalité très faible. Ce pragmatisme politique a ses raisons qui ne déshonorent pas les principes.

10 Pour une analyse de cette condition d’existence, je me permets de renvoyer à E. Tassin, Le maléfice de la vie à plusieurs, Paris, Bayard, 2012, chap. 9 : « Diogène et les cosmopolites. Condition migrante et cosmocitoyenneté », p. 265 sq.

11 Voir E. Tassin « L’Europe cosmopolitique : l’épreuve du non européen », in Jean-Marc Ferry, L’idée d’Europe. Prendre philosophiquement au sérieux le projet européen, Paris, Presse universitaires Paris Sorbonne, p. 242-259 ; Camille Louis et Etienne Tassin : « L’Europe au prisme de son rapport aux autres », in Noèsis, vol. 30 : Europe, Nice, à paraître à l’automne 2017 (http://crhi-unice.fr/revue-noesis)

12 Voir Camille Louis et Etienne Tassin : « La république et les exilés : de deux marches contraires », https://blogs.mediapart.fr/edition/la-jungle-et-la-ville/article/100617/la-republique-et-les-exiles-de-deux-marches-contraires.

13 E. Benveniste, Le vocabulaire des institution indo-européennes, Paris, Minuit, 1969, vol. I. Economie, parenté, société, chap. 7, p. 87 sq.

14 Voir B. Boudou, Politique de l’hospitalité, Paris, Ed. du CNRS, 2017.

15 Voir E. Tassin, « La mondialisation contre la globalisation : un point de vue cosmopolitique », in Sociologie et Sociétés, vol. XLIV, n°1, printemps 2012, Presses université de Montréal (Québec), p. 143-166.

16 Voir É.Tassin, « La traversée des apparences. Notes sur les paysages de la migration », in Carnets du paysage n°23 : « Paysages en migrations », Actes Sud / ENSP, oct. 2012.

17 M. Agier, La condition cosmopolite. L’anthropologie à l’épreuve du piège identitaire, Paris, La Découverte, 2013. Du même auteur, voir aussi Le couloir des exilés. Etre étranger dans un monde commun, Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant, 2011.

18 Voir E. Tassin, Un monde commun. Pour une cosmopolitique des conflits, Paris, Seuil, Coll. « La couleur des idées », 2003. Mais surtout le récent livre de Monique Chemillier-Gendreau, De la guerre à la communauté universelle. Entre droit et politique, Paris, Fayard, 2013.

19 Voir C. Louis et E. Tassin, « Témoigner de la puissance d’agir », in Hippocampe n° 25, Lyon, Univers, Mars/Avril 2016. Voir https://blogs.mediapart.fr/edition/la-jungle-et-la-ville/article/141016/temoigner-de-la-puissance-dagir

20 Voir C. Louis : « Hôtel City Plazza. Ce que peut encore dire « hospitalité » », à paraître in Plein Droit, revue du GISTI (www.gisti.org/plein-droit)

21 M. Abensour, « La conversion utopique : l’utopie et l’éveil », in L’homme est un animal utopique, Utopiques II, Paris, Sens & Tonka, 2013, p. 13 sq.

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