Une France laïque, républicaine et démocratique

La notion de laïcité est aujourd'hui devenue suspecte, prise en otage par des identitaires chrétiens et rejetée par des identitaires musulmans. Nous devons la défendre car elle est porteuse de paix civile.

 Une France laïque, républicaine et démocratique

 Monica M.

 

La  France est devenue officiellement un pays laïque il y a 110 ans, après des combats très intenses contre le pouvoir de l'église catholique qui la domina longtemps. La loi du 5 décembre 1905 permit de séparer Églises et État, Religion et Loi, d'instaurer la liberté de conscience, de pensée, d'expression, de croyance, de non croyance et d'apostasie. Elle permit également la cohabitation des diverses religions en assurant et protégeant le libre exercice des cultes religieux, des agnosticismes et des athéismes.

C'est une loi porteuse  de paix civile, dans la mesure où elle instaure un espace citoyen commun, en quelque sorte neutre, influencé le moins possible par les croyances religieuses de chacun, dont l'histoire nous a montré et nous montre plus que  jamais à quel point elles sont des ferments de conflits et de guerres. Le mot grec laos, dit en substance Pena Ruiz,  désigne l'unité indivisible d'une population et le mot laikos désigne le simple membre de cette population sans autre signe distinctif. Lorsque je contemple une assemblée humaine, je suis ainsi en mesure d'identifier le laos et, en promenant mon regard sur les individus qui le constituent, je vois avant tout des êtres humains, au-delà de leurs convictions spirituelles, religieuses et humanistes (1).

Dans notre société républicaine,  démocratique et laïque, ce  qui nous unit et nous constitue en tant que citoyens coexiste avec nos spécificités individuelles, culturelles, idéologiques et cultuelles, qui viennent colorer de façon différenciée et nuancée notre être-au-monde citoyen.

-     Dans les espaces-temps privés et  personnels, nous exprimons et vivons pleinement nos  particularismes, nos croyances, nos relations à la sexualité, à la  famille, aux autres et à nous-mêmes.

-     Dans la société civile (la rue,  les lieux publics, les transports, les commerces, etc), prévaut l’application du principe de libre expression, de libre affichage. On peut avoir et manifester la croyance ou l’incroyance que l’on veut, à condition de respecter le droit commun (par exemple, on ne peut pas se promener nu, ni le visage complètement caché).

-     Dans les lieux où  la constitution des droits est engagée (assemblées nationales et collectivités locales, tribunaux, hôpitaux, École publique...), nous mettons entre parenthèses une partie de notre intime singularité afin de chercher et de mettre au premier plan ce qui nous est commun, ce que nous avons tous en partage: ce qui fait de l'autre mon semblable et ce qui fait de moi le semblable des autres.

Ainsi s'est  constitué au fil du temps un système de valeurs et de conduites partagées qui a pour références dans l'espace citoyen  : liberté de conscience, de pensée, d'opinion,  d'expression, primauté de la Loi commune sur  toutes les règles et lois religieuses, mixité de la société (genre, classes sociales, ethnies, religions), égalité des hommes et des femmes, des époux et des épouses, des pères et des mères, des homosexuels et des hétérosexuels.

La  modulation des expressions et comportements religieux dans les différentes dimensions de la sphère privée et collective assure à  chacun ce que Catherine Kintzler appelle une respiration: « Chacun vit cette distinction concrètement : l’élève qui ôte ses signes religieux en entrant à l’école publique et qui les remet en sortant fait l’expérience de la respiration laïque, il échappe par cette dualité aussi bien à la pression sociale de son milieu qu’à une uniformisation officielle d’État. C’est cette alternance (savoir quand on doit s’abstenir, savoir quand la liberté la plus large s’exerce) qui constitue la respiration laïque, un peu comme une partition musicale»(2). Cette respiration  permet tout à la fois de reconnaître l'intime spiritualité des croyances et de donner à l'identité citoyenne la possibilité de s'en affranchir, et elle épargne aux  femmes une discrimination et une assignation par les religions à se comporter selon des codes socioculturels qui contredisent les principes démocratiques et  républicains. Les trois religions monothéistes dominantes dans notre société sont en effet des courroies de transmission normative du pouvoir patriarcal et sexiste. Les femmes ont donc beaucoup à gagner de la laïcité et tout à perdre avec les régimes politiques à référent religieux (3,4).

En séparant la dimension spirituelle de la foi religieuse et  la dimension  temporelle (sociopolitique) des appareils  religieux, en distinguant l'espace partagé et l'espace individuel, la laïcité permet de contenir le pouvoir de toutes les religions, qui sont habilitées à émettre un avis moral consultatif, mais non de prescription et d'interdiction, sur le fonctionnement  social, juridique et politique de notre société. En permettant  également à chacun de critiquer les religions -  comme toutes les idéologies - et même de se moquer  d'elles (notre culture ignore résolument la notion de blasphème), sans attaquer les personnes, elle élargit le champ de la liberté de penser, en reconnaissant l'importance du doute et de la contradiction.

La France, pays de migrations et de brassage, se nourrit des cultures de ses habitants, qui s'intègrent et se sédimentent, s'apprécient, se concilient, s'interpénètrent ou s'entrechoquent. Ce qui lui donne sa cohésion et permet aux citoyens de "faire peuple", c'est, outre sa langue, outre sa constitution et son système  juridique, outre son histoire et sa géographie, son attachement à un socle de valeurs citoyennes partagées: comme l'exprime Muglioni, « La République Française ne se définit pas par « une » culture, par opposition aux sociétés multiculturelles, mais par la citoyenneté, qui est la reconnaissance de principes» (5). La France est une république une et indivisible, et même si elle peine souvent à mettre  en application ses justes principes, même si la notion de république a été prise d'assaut et squattée par un parti politique, nous devons défendre plus que jamais les principes de la république,  les renforcer  et non les renier.

Nous devons les défendre car si, durant un siècle, un contrat social s'est sédimenté, constitué et négocié avec la conquête de la laïcité, il est aujourd'hui mis en cause, subissant des critiques  très âpres qui le menacent.

Les débats sur la laïcité sont devenus très conflictuels, la notion même de laïcité est devenue suspecte, d'un côté prise en otage par des identitaires chrétiens et de l'autre côté rejetée par des identitaires musulmans. Ainsi que l'a écrit Glavany, " On ne peut plus accepter le silence face aux intégrismes religieux, tous les intégrismes religieux, sous prétexte de ne pas porter atteinte au libre exercice des cultes. Mais le dialogue avec les religions doit être un dialogue exigeant du point de vue républicain ce qui passe par la demande incessante faite aux religions de dénoncer et combattre leurs intégrismes, ces parts d'elles-mêmes qui refusent certaines lois de la République. Avez-vous lu, depuis le 13 novembre ces éditos du site " riposte catholique" comparant scandaleusement les 130 victimes des attentats aux " centaines de petites victimes quotidiennes de la loi sur l'avortement" ? N'est-ce pas une forme de négationnisme ? Il est insupportable en tout cas, et il montre bien comment et combien les intégrismes se rejoignent et se confortent…On ne peut plus laisser le Front National se proclamer " laïque" alors qu'il est, lui, contre tout respect des différences, qu'il prône l'assimilation et non l'intégration républicaine, et qu'il dévoie la laïcité pour en faire un instrument de combat contre une religion et une seule, l'islam, et de promotion d'un intégrisme religieux, l'intégrisme catholique, double entorse à la loi de séparation des églises et de l'Etat" (6).

Notre combat contre l'intégrisme catholique doit donc inlassablement continuer, et désormais être couplé à  un combat  contre un  courant politique et prosélyte de l'islam intégriste, qui lui aussi s'attaque à notre modèle laïc.

L'objectif de ce courant d'origine salafiste et wahhabite, dont la confrérie des Frères Musulmans est l'un des vecteurs les plus offensifs,  est  de soumettre tous les citoyens de confession musulmane à  l'autorité de la Charia – Charia dans le sens de  loi édictée par la religion musulmane - en  leur imposant l'uniformité de l'identité et des coutumes intégristes: soumission des femmes aux hommes, limitation voire interdiction de la mixité, définition stricte des pratiques Haram et Halal, obligation de la foi, des prières et jeûnes, restriction de la liberté de connaissance, de pensée et d'expression, interdiction du blasphème et de l'apostasie, contrôle de la sexualité, condamnation de l'homosexualité.

Cet objectif islamiste ne concerne pas  les seuls musulmans mais bien l'ensemble de la société. En effet, pour l'atteindre, ses partisans doivent modifier  profondément le contrat social de la France, en y important  l'organisation communautariste  qui a cours par exemple en Grande Bretagne, avec ses tribunaux de la Charia,  dont les effets de ghettoïsation commencent seulement à être dénoncés avec force (7), alors qu'ils avaient été signalés il y a plusieurs années (8), mais considérés comme des "fantasmes islamophobes". 

Ces revendications communautaristes religieuses sont radicalement antinomiques du référent citoyen qui s'est constitué en France car elles prétendent  redonner à la religion un fort pouvoir de contrôle social et politique (Mohamed Louizi, 9),  créant des tensions et des graves conflits que le dispositif de la  laïcité permettait précisément de négocier et de réguler.

Le plus paradoxal et le plus préoccupant est de voir qu'une partie de la gauche, au nom de l'antiracisme  et de l'anticolonialisme, apporte son soutien à ces attaques politiques à visage religieux  contre la laïcité. Comme le déplore  l'anthropologue québécois Daniel Baril, « Cette gauche qui n’en a plus que le nom a abandonné l'approche marxiste des rapports sociaux au profit d’une vision ethnicisée de ces rapports : l’égalité n’est plus à rechercher entre les classes sociales mais entre les «communautés », peu importe si la culture de ces sous-groupes sociaux est porteuse d’aliénation et d’oppression. Cette façon de voir les choses, qui abandonne les minorités à leur sort, est éminemment raciste. Cette nouvelle gauche communautarienne et multiculturaliste me désespère » (10 et 11). 

Le désespoir de Daniel Baril, que je partage, fait écho à celui de nombreux laïques et féministes issus du monde musulman, qui se sentent abandonnés à l'obscurantisme par - c'est  un comble - les héritiers des lumières et la gauche qui a tout oublié de sa mission émancipatrice (Wassyla Tamzali 12, Sérénade Chafik 13).

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(1)   https://blogs.mediapart.fr/monica-m/blog/280515/la-laicite-jean-bauberot-et-henri-pena-ruiz

(2)   http://www.mezetulle.fr/femmes-et-laicite-la-question-de-lassignation/

(3) https://blogs.mediapart.fr/monica-m/blog/181215/defense-des-droits-des-femmes-et-mouvements-reactionnaires-referent-religieux

(4) https://blogs.mediapart.fr/monica-m/blog/041115/femmes-contre-tous-les-integrismes

(5) http://www.mezetulle.fr/la-france-se-definit-elle-par-une-culture/

(6) Jean Glavany,  Intervention en conclusion des 6èmes rencontres de la laïcité mardi 8 décembre 2015 à l'Assemblée nationale

(7) http://www.huffingtonpost.fr/assita-kanko/tribunaux-islamiques-royaume-uni_b_8828232.html?utm_hp_ref=france

(8) http://www.europe-et-laicite.org/spip.php?article90

(9) https://blogs.mediapart.fr/mohamed-louizi/blog/010515/des-freres-musulmans-de-l-industrie-de-la-mort-et-des-grenouilles

(10)http://classiques.uqac.ca/contemporains/baril_daniel/ghettos_religieux/ghettos_religieux_texte.html

(11) http://quebec.huffingtonpost.ca/daniel-baril/attentats-paris-religions-sectes-millenaristes-croyances_b_8577536.html

(12) Wassyla Tamzali, Une femme en colère : lettre d’Alger aux Européens désabusés, Éditions Gallimard, 2009.

(13) Sérénade Chafik, http://m.huffpost.com/fr/entry/8853652

 

 

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