Homophobie à Besançon (3) : une compassion moyennement importante

« La valeur suprême n'est pas la justice ou la vérité, toujours sujettes à controverse, mais la recherche honnête de la réalité. » (Charles Rojzman)

Qu’importe la cruauté et l’absurdité du constat, n’est pas une victime honnête qui veut, si l’on suit François Kraus dans le délire qu’il a fait accompagner la publicité du dernier état des lieux de l’Observatoire des LGBTpobies, n’hésitant pas à faire passer « l’ethnicisation des LGBTphobies » pour une caractéristique subjective des victimes, et pas une propriété objective des agresseurs. Le procédé, grossier, qui explique comment passer d’une description du réel à une conviction sur le réel (que les sondés craignent de passer pour racistes est un scrupule qui n’effleure même pas le sondeur), a pour seule fonction de tirer le voile sur une polémique : si l’ethnicisation, au final, c'est dans l’œil de celui qui voit, et qui voit selon comment il pense, il s’ensuit inversement que dire l’identité des agresseurs, quand elle ne serait pas autochtone, c’est être rien moins qu’ « homonationaliste », dixit l’autorité. L’opprobre de sa « communauté » : un homosexuel qui s’accroche encore aux privilèges de son impartageable appartenance.

Politiquement correct ?

La victimisation devient le mode fasciste pour penser le monde des rapports humains ; la réalité, un élément de contextualisation du tort fait à la victime – de celui qui gueulera le plus fort sur fond de sa douleur, de l’accroc fait au respect qu’on lui doit. Mais voilà, suite aux exactions homophobes qui ont frappé la ville de Besançon en plein cœur de l’été 2018, il n’y a pas eu de candidat pour faire pleurer dans les chaumières. Le seul « débat » qui puisse se tenir aujourd’hui est celui qui verra l’assomption d’un personnage qui, dans une pose auto-sacrificielle, portera le regard décisif sur la situation.

Le politiquement correct, qui se veut un argument raisonnable, signe en fait la victoire hégémonique des passions. « Trompés par de fausses larmes », comme dit Spinoza dans son Ethique, l’empathie ne s’embarrasse pas de complexité.

Réprimer, what else ?

Ceux qui abhorrent « l’immondice qu’est l’homophobie », qui réclamaient haut et fort des peines exemplaires pour les agresseurs (quelle qu’en soit la couleur ?) du parc public bisontin, ne peuvent, normalement, que se presser au procès qui se tiendra à l’automne (les audiences criminelles sont publiques, dans tous les cas concernant les majeurs), comme d’autres d’aller vérifier comment, comme il a été déploré encore le 18 mai, les crispations à la barre répètent (blanc sur blanc ?) celles d’ « après le mariage pour tous ».

Mais le feront-ils ? Ont-ils besoin d’aller chercher de nouvelles données, même avec le doute que la vérité sorte toute nue de sa confrontation au prétoire, celle sur comment les jeunes prévenus en sont arrivés là ?

Parce que l’affaire est réglée, la justice va sanctionner le Mal qu’est l’homophobie, what else ? Le Mal, vous savez, c’est cette chose qui, si vous en éprouvez même une once, vous condamne irréversiblement. Le Mal ne souffre pas d’explication ; et c’est bien commode, quand celle-ci viendrait faire souffrir la hiérarchisation des victimes. Que l’opprimé puisse devenir l’oppresseur est une pensée coûteuse pour ceux qui campent le Bien. Qui fera bafouiller ceux qu’un complexe maternel peut manipuler : protéger les minorités, toutes les minorités, les minorités entières, – une conduite étant dès lors subsumable dans une étiquette. Exact pendant et piège en miroir de l’accusation raciste, dans lequel la femme trans agressée lors d’un rassemblement pro-hirak algérien est magistralement tombée, accusant « l’ignorance » de ses agresseurs pour blanchir un héritage qu’aucun virilisme ne saurait teinter. Pour simpliste qu’il soit (1), l’argument rachetait sa protection – et son honnêteté ?

Prévenir ?

Ces vaillants justiciers, ces défenseurs improvisés ou pas des LGBT, ces experts patentés, qui ont (eu) tant d’empressement à tout nous expliquer. Des agresseurs inqualifiables. La réalité deviendrait-elle indolore (exit l’émulation de groupe, la griserie de la transgression, l’ambition de domination ?) quand ces derniers prendraient des couleurs ? Un questionnement académique que rapporte Le Point (2) illustre parfaitement l’impasse d’une certaine obsession identitaire, ou de l’entrée Discriminations pour le débat démocratique sur fond de diversité.

Un débat pourtant nécessaire, et possible sous certaines conditions. De celles pour « favoriser les conflits », seul recours contre l’ambition de domination d’où qu’elle vienne, comme l’explique la psychosociologue et thérapeute sociale Nicole Rothenbühler (3), et ainsi faire « face aux défis de l’intégration », car le multiculturalisme et l’hybridité des modèles culturels connaissent des destins variés, de l’accommodement à la confrontation, autour de l’intégration de son identité. A Besançon comme partout.

 

Notes :

1. Voir la lecture que la philosophe Nadia Tazi, auteure du Genre intraitable, a faite de cet événement dans un entretien pour Marianne le 05 avril 2019

2. Sous le titre « Comment la compassion est désormais liée à la couleur de peau », 08 juin 2019

3. Sur le blog de l’Institut Charles Rojzman, 15 janvier 2019

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