Billet de blog 18 janv. 2019

Vincent Bonnet
Intervenant en Thérapie Sociale
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Homophobie à Besançon (2) : le dire et le faire

Les yeux en face des trous

Vincent Bonnet
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Au bout du long été bisontin 2018, 11 homosexuels ont été agressés (et pas à moitié : bras, nez, côtes cassés, etc., pour l'une ou l'autre des victimes). 15 jeunes des cités, en grosse majorité des mineurs, vont être déférés devant la justice : 11 pour les exactions commises à Micaud en plein cœur de l'été, 4 pour celles à Micropolis, deux mois plus tard.

« Il s'agirait a priori d'actes complètement gratuits » a précisé le commissaire de police de Besançon Charly Kmyta à France 3 le 11 janvier 2019, pour qualifier les violences d'octobre.

« Ce n'est pas le même endroit, ni les mêmes personnes. Est-ce une sorte d'effet de mode ? Difficile à dire » avouait le parquet devant L'Est républicain le même jour, interpellé sur le lien entre les deux épisodes violents.

En tout cas, d'évidence quand on connaît l'identité des agresseurs bisontins (le témoignage des victimes – ici et – ne laisse pas de doute à ce propos), ce n'est pas le lien Manif pour tous. Qui est le seul élément de « réflexion » autorisé du côté des associations LGBT. Si bien que la question se dédouble : qu'est-ce qui fait que leur prise de parole s'embarrasse généralement si peu de la réalité des faits ? Que signifie la tyrannie de ce qui se donne comme politiquement correct ?

« Stigmatiser tel ou tel territoire risquerait d'invisibiliser l'homophobie, qui existe partout » dit le président de SOS Homophobie (1). Un signal fort d'auto-censure. Tout doit être équivalent à tout, tout doit être égal pour tout le monde, sauf pour les victimes qui sont toujours plus victimes que les autres victimes. En fait, c'est en responsabilité qu'on est dans un égalitarisme pourri, sauf concernant le salaud de « mâle blanc ». Stigmatiser le mâle blanc invisibilise l'homophobie, qui existe aussi chez le mâle non-blanc – mais ça, c'est une hérésie du point de vue de l'intersectionnalité (2). Cesse de non-intersectionner, t'es has been mec. Puisque le jeune banlieusard – comme catégorie dite « racisée » – ne peut pas être du mauvais côté de la barre, même quand il s'agit de lui, on parlera plutôt d'autre chose – du seul ennemi qui arrange pour défendre ses parts de marché face à la concurrence victimaire et identitaire.

Le résultat est, sinon désespérant, cocasse : du côté des agresseurs, des verrous sautent qui autorisent le passage à l'acte, à rebours de ce qui se passe du côté de ceux qui leur font face, interdits dans leur réflexion et leur combativité. Les agresseurs peuvent transgresser le politiquement correct ; pas les défenseurs des victimes, et bien au-delà des associations. D'où que les agresseurs ont gagné une sorte d'immunité, avec ses costumes d'apparat (« violence gratuite », « effet de mode », etc.). Ses « là comme partout ailleurs », même ses « moins là qu'ailleurs », toutes ces assertions explicatives nécessairement en périphrases qui dessinent une banlieue en kaléidoscope indigeste à la réflexion...

Quoi conclure ? Devant le désintérêt manifeste à élucider le ressort de ces passages à l'acte, on sanctifie les agresseurs comme irrécupérables. D'une partie de la jeunesse de nos quartiers, on n'attendrait plus rien du tout. Il n'empêche, si la prévalence homophobe des banlieues ne fait pas mystère, l'émergence chez certains jeunes de comportements agressifs massifs, répétitifs et systématisés autour de ce mobile homophobe ne peut qu'interpeller, sérieusement. « Une sorte de police des mœurs » : tels sont les mots qui viennent à Nicolas Le Coz, commandant en second de l'office central de police judiciaire qui enquête sur les crimes et délits LGBT-phobes (3), laissant entendre à la fois que le phénomène est assez répandu pour être caractérisé et que quelque chose dirige et ennoblit ici la haine à l'endroit des LGBT, la structure autour d'une idéologie. Il s'agirait déjà de chercher à bien l'identifier si l'on veut la combattre, car se tromper de cible entérinerait un irrévocable hiatus entre le dire et le faire.

En nommant mal le mal, en ne nommant rien du tout ou en sortant le joker culturel, on ne rend pas service aux homosexuels en les exposant au danger.

En nommant mal le mal, en ne nommant rien du tout ou en sortant le joker culturel, on nous laisse otage d'une minorité de banlieusards violemment homophobes.

En nommant mal le mal, en ne nommant rien du tout ou en sortant le joker culturel, on ne rend pas service aux banlieusards en général. On n'est pas condamné à l'intolérance parce que musulman (4). On ne passe d'ailleurs pas systématiquement du rejet à la domination violente de l'autre, sauf par propagande. Etre empêché d'y réfléchir est la meilleure façon d'alimenter les préjugés et les généralisations. Etre empêché de se défendre est la meilleure opportunité pour les réponses autoritaires et populistes au besoin de protection.

Notes :

1. Cité par Virginie Ballet, « LGBT-phobie : une lutte à tous les niveaux contre un fléau en hausse », Libération, 28 décembre 2018.

2. Concept né sous la plume de la juriste et universitaire Kimberlé Crenshaw, en 1989. Elle entend alors analyser la situation des femmes noires subissant une double oppression de genre et de race. Au fur et à mesure, le terme désigne une situation dans laquelle une personne cumule plusieurs oppressions ou discriminations d'origines raciales, sociales, sexuelles ou spirituelles. Dans un entretien accordé à Time en février 2020, la mère du concept a dénoncé sa « distorsion » identitaire, en faisant « une machine à faire des mâles blancs les nouveaux parias ». [rajout du 17 mars 2021]

3. Cité par Anna Benjamin, « Qui sont les “casseurs de pédés” ? », L'express, 21 novembre 2018.

4. Voir le débat dont Loup Besmond de Senneville rend compte dans son enquête : « En banlieue, les agressions contre des homosexuels se multiplient », La Croix, 25 avril 2019. [rajout du 05 mai 2019]

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