Alerte rouge sur la tulipe - L'enquête (6/8) : Oignons frais et patate chaude (partie IV)

« Parcelle du Normandin : succès de la transplantation de Tulipes d’Agen » Conservatoire des Espaces Naturels d’Aquitaine (1)

En 2011, le CBNSA, qui a obtenu l’agrément « Conservatoire botanique national » donné par le Ministère en charge de l’écologie le 12 septembre 2008 (pour une durée de 5 ans), publie une offre de stage pour effectuer le bilan des données issues du suivi sur 5 ans des espèces transplantées à Saint-Quentin-de-Baron, sous la responsabilité du maître de stage Hervé Castagné, que nous connaissons déjà puisqu’il a été le collaborateur le plus zélé de Frédéric Blanchard ; curieusement, aucun rapport n’est demandé à l’issue de ce stage, probablement en raison de la sensibilité des données scientifiques qui allaient, supposait-on, être recueillies. Les données du « contexte » sont quelque peu erronées, puisqu’il est indiqué que, conformément aux arrêtés préfectoraux des 20 mai et 27 mai 2005, « la transplantation conservatoire a (…) été réalisée dans le courant de l’année 2005 », ce qui est, comme nous l’avons bien vu plus haut, tout à fait faux, puisque cette transplantation de complaisance s’est poursuivie jusqu’à l’été 2006 (mais il est vrai que les botanistes ne sont pas très forts en météorologie, et ne sont donc pas à deux ou trois saisons près).

C’est Hervé Castagné lui-même qui, en tant que maître de stage, prend la responsabilité de dresser un bilan bien à son avantage : « Si l’on en croit Hervé Castagné, responsable du service conservation2, la tulipe a bien digéré cette migration imposée : "Plusieurs tests ont été effectués : profondeur de sol, mélange avec d’autres espèces comme l’ail, mesures biométriques etc. Lesquels se sont avérés satisfaisants." »3 Arguant de la compatibilité du milieu, d’une gestion adaptée entreprise par le Conservatoire des Espaces Naturels et les conseils de culture donnés par des agriculteurs locaux, le philosophe Hervé Castagné constate que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles : « Si Hervé Castagné avoue ne pas être un spécialiste du sol, il constate une floraison normale de la plante en mars/avril, et l’apparition de jeunes pousses. (…) Certains spécialistes émettent cependant des doutes sur le succès, à long terme, de ces transplantations de tulipes sauvages. »4

Revenons un peu en arrière pour comprendre la démarche d’Hervé Castagné. Comme nous l’avons vu, si Frédéric Blanchard est incontestablement le numéro 1 de la transplantation de Saint-Quentin-de-Baron, c’est Hervé Castagné qui, en fidèle lieutenant agrémenté par le Conservatoire des Espaces Naturels d’Aquitaine, le seconde.

Tout d’abord appelé CREN (Conservatoire Régional des Espaces Naturels) Aquitaine, le CEN Aquitaine, dont le siège social se situe à la Maison de la Nature et de l’Environnement de Pau dans le département des Pyrénées-Atlantiques, dispose de cinq antennes (Béarn, Pays Basque et Landes, Dordogne, Lot-et-Garonne et Gironde).

Le CEN Aquitaine semble avoir « pour but de conserver durablement le patrimoine naturel aquitain en impliquant la société, dans le respect de la charte du réseau des Conservatoires d'espaces naturels. »5

Voyons donc comment il se présente lui-même :

« Le Conservatoire d’espaces naturels d’Aquitaine (CEN Aquitaine) est une association loi 1901, agréée au titre de la loi relative à la protection de la nature de 1976. Il est membre de la Fédération des Conservatoires d’Espaces Naturels (FCEN) qui rassemble 29 conservatoires en métropole et outre-mer. L'action des Conservatoires d'espaces naturels est reconnue depuis la Loi Grenelle par le Code de l'Environnement (L.414-11).

Depuis 1990, le CEN Aquitaine contribue à préserver la biodiversité de la région par l’étude et la mise en oeuvre d’une gestion écologique des milieux naturels. Aujourd’hui, il est devenu un intervenant majeur en matière de diagnostics écologiques et de gestion conservatoire du patrimoine naturel régional. »

Fort, en 2011, de 270 adhérents dont 32 collectivités et 12 associations, d’une « équipe compétente et dynamique » composée de 42 salariés, 21 administrateurs, un conseil scientifique de 14 membres, et 13 conservateurs bénévoles, le CEN Aquitaine s’appuie sur un large réseau de partenaires :

« • Une soixantaine de partenaires techniques à l’échelle régionale,

• Un partenariat financier régulier avec notamment l’Union européenne, la Région et la DREAL Aquitaine, l’Agence de l’Eau Adour Garonne, les conseils généraux d’Aquitaine et de nombreuses communes et intercommunalités. »

Outre ces incontournables partenariats publics, le CEN Aquitaine a également mis en place des partenariats privés :

« Depuis 2010, le CEN Aquitaine développe des partenariats privés avec certains industriels (TIGF, RTE, Lyonnaise des Eaux, SHEM…) dans le cadre de la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) ou du Mécénat, et des aménageurs du territoire dans le cadre de mesures compensatoires ou d’accompagnement (A’liénor, CDC Biodiversité, ASF, LISEA/COSEA...). Le CEN Aquitaine agit dans le respect de la charte éthique du réseau des CEN, à savoir : intervenir en aval des avis du CNPN et après arrêté pris par l’Administration. »6

Une force de frappe qui lui permet de revendiquer :

« • 3 443 sites naturels inventoriés,

• 73 sites en gestion partenariale (4585 hectares),

• 45 sites en assistance technique, 20 sites inscrits au réseau Natura 2000,

• Plus d’une trentaine de contrats avec des éleveurs/agriculteurs (>500 ha),

• 65 programmes de préservation du patrimoine naturel en cours. »7

Il travaille selon trois grands axes :

  • l’accompagnement des politiques environnementales : « Le Conservatoire intervient sur la région Aquitaine en tant que partenaire pour la mise en oeuvre des politiques publiques environnementales (Réseau Natura 2000, réseau Aquitaine Nature, Espaces Naturels Sensibles, Agendas 21...). Il accompagne les collectivités dans la mise en place d’une gestion responsable de leur patrimoine. »
  • le conseil et la formation : « L’expérience et les compétences techniques et scientifiques de l’équipe du Conservatoire lui permettent d’offrir assistance et conseil et de transmettre des savoir-faire auprès des acteurs et usagers du territoire, notamment dans le cadre de cellules d’assistance technique. »
  • la fédération des initiatives : « Le Conservatoire initie et collabore à différents projets au niveau régional. De par sa connaissance et son expérience des logiques d’acteurs, il est à même de proposer, construire et coordonner des programmes en mobilisant un large réseau de partenaires techniques et financiers. »

Ses missions, quant à elles, sont au nombre de quatre  (article 2 des statuts) :

  • La connaissance et l’analyse des milieux naturels pour comprendre leur fonctionnement par des inventaires et des études scientifiques.
  • La protection des sites naturels remarquables par la maîtrise foncière ou d’usage.
  • La gestion par l’élaboration et la mise en œuvre de plans de gestion définissant les opérations de restauration et d’entretien nécessaires au maintien de la biodiversité.
  • La valorisation du patrimoine naturel régional en sensibilisant les populations par des actions de communication, d'éducation à l'environnement et la conception de supports pédagogiques (panneaux, livrets-guides...).

Selon Colette Gouanelle de la SEPANSO, le CEN fonctionne un peu comme un bureau d’études et peut tout aussi bien être amené à établir des diagnostics pour les documents d’objectifs Natura 2000 qu’à réaliser des études d’impact dans le cadre d’aménagements ou de « rechercher des terrains pour les mesures compensatoires, ce contre quoi nous sommes tout à fait (…) forcément, eux, c’est leur gagne-pain. Ils n’existent que en réponse à des commandes de ce style, pour faire des diagnostics lorsqu’il y a un projet d’aménagement quelque part et qu’il faut faire une étude d’impact : c’est leur gagne-pain, c’est tout, il faut le savoir, voilà. »8 On peut ainsi comprendre que, dans le cas d’un projet d’aménagement, par exemple de l’autoroute A65 qui a été réalisée entre Langon et Pau, ou de la Ligne à Grande Vitesse Sud Atlantique projetée entre Bordeaux et Toulouse et entre Bordeaux et l’Espagne, le Conservatoire ne risque pas de prendre position contre le projet, et qu’il ne peut même que vivement souhaiter sa réalisation, qui permet non seulement son financement, mais qui justifie aussi tout simplement son existence.

Nous allons donc voir, à travers une étude de cas, comment le Conservatoire des Espaces Naturels a connu, protégé, géré et valorisé la tulipe romaine de Saint-Quentin-de-Baron. C’est donc Hervé Castagné qui prend le relais de Frédéric Blanchard pour assurer l’accueil de ces immigrés clandestins que sont devenus les bulbes exilés de Saint-Quentin : le second, s’il est co-auteur du « Plan de gestion du site de Normandin 2007 – 2011 », figure aussi très curieusement au titre des « remerciements » !9 Il est assez rare que l’auteur d’un document se remercie lui-même d’un travail pour lequel il est payé, aussi doit-on supposer que le véritable auteur du plan de gestion se nomme Hervé Castagné, digne disciple de Frédéric Blanchard, son maître scientifique. Cette autocongratulation très professionnelle explique peut-être la présence absente du Livre Rouge de la Flore Menacée de France, lequel, s’il est bien indiqué dans la bibliographie, ne figure dans aucune phrase d’un texte pourtant fort long, mais seulement dans des tableaux plus ou moins illisibles où la mention « LR »10 n’est rattachée à la Tulipe d’Agen que dans une « Liste des taxons d’intérêt patrimonial et protégés »11 et des « Outils réglementaires et Listes rouges » de la fiche espèces.12 Une citation quelque peu occulte de cette pièce scientifique et administrative centrale pour une description correcte de l’état de conservation national d’une espèce menacée… Alors que le « catalogue des plantes vasculaires de la Gironde de JEANJEAN (édité en 1961) » fait bonne figure, brillamment cité dès le haut de la page, le Livre Rouge national édité en 1995 fait pâle figure ; mais nous verrons plus loin que les scientifiques du Conservatoire des Espaces Naturels ont la fâcheuse tendance à utiliser des données anciennes les arrangeant, plutôt que des données nouvelles les dérangeant. La Tulipe d’Agen et l’Anémone coronaire, nous dit-on, « bénéficient d’une protection réglementaire et sont inscrites sur la liste nationale », ce qui est d’une grande imprécision puisque cela n’indique pas la différence importante entre la première, inscrite dans le Tome I du Livre Rouge au titre des espèces menacées, et la seconde, qui ne sera inscrite que dans le Tome II de ce Livre Rouge, au titre des taxons à surveiller. Il est assez tentant d’imaginer le conflit moral auquel Hervé Castagné a dû être confronté : fin connaisseur du Livre Rouge, il savait pertinemment que ne pas le citer aurait été d’une gravité exceptionnelle ; mais comme son Maître Frédéric Blanchard ne l’avait quant à lui nullement cité dans son Projet de 2004, il ne pouvait pas non plus jeter le discrédit sur ce dernier. De plus, à la date de publication du Plan de gestion13, le tour était joué : les arrêtés préfectoraux avaient été pris, les plantes évacuées, la transplantation effectuée, et il était donc un peu moins difficile d’être intellectuellement honnête. C’est sans doute pourquoi les données présentées dans le Livre Rouge sont tout de même retranscrites dans les fiches espèces, agrémentées d’originalités locales qu’il faut également savoir décrypter. Pour Tulipa agenensis, il est question de « régression très forte dans le sud-est de la France où certaines populations sont au bord de l’extinction. Dans le sud-ouest, la tulipe d’Agen se maintient dans une trentaine de populations.14 Régression tout de même très nette en Gironde où l’espèce était autrefois plus répandue et signalée comme assez commune même si l’espèce est peu menacée de disparition sur le court terme. Le Lot-et-Garonne semble abriter les plus belles populations. Semble avoir disparu de Dordogne. (…) Toutes les stations connues sont plus ou moins menacées par la déprise agricole, l’abandon des modes de culture traditionnels, l’emploi excessif de produits phytosanitaires, l’envahissement des friches où cette plante peut se maintenir et l’urbanisation et la pression foncière grandissante dans les campagnes. La survie des stations du sud-est paraît problématique tandis que le taxon semble plus prospère dans le sud-ouest. (…) Compte tenu de sa répartition nationale, de la régression des populations et de la chute des effectifs lors de ces dernières décennies et du nombre de stations connues actuellement, une valeur patrimoniale très forte est attribuée à l’espèce. »15

Traduction : en grave déclin au niveau national, cette espèce va disparaître à court terme dans le sud-est, et les stations qui se maintiennent difficilement dans le sud-ouest seront donc les dernières sur le territoire national, avant de disparaître à moyen terme.

C’est sans doute cette légère brume qui explique que le choix ait été fait d’un entre-deux certes lui non plus pas très glorieux, de citer le Livre Rouge tout en essayant de le rendre invisible, c’est-à-dire d’en donner les indications sous forme de sigle (LR) dans des tableaux à observer à la loupe, et d’en indiquer l’existence dans la bibliographie (qui n’est en général lue que par les initiés), mais de ne pas citer ce Livre Rouge dans le corps du texte, alors qu’un paragraphe – pour ne pas dire un chapitre – entier aurait dû lui être consacré. Une apparition en catimini qui révèle sans doute le service minimum auquel Hervé Castagné s’est senti obligé de se livrer, contribuant par ailleurs largement à l’opération de falsification généralisée de cette transplantation. Cette manière de traiter le problème à l’équilibre « entre deux chaises » correspond bien à la présence absence de Frédéric Blanchard lui-même, tout à la fois considéré comme auteur du Plan de gestion et comme extérieur à sa rédaction (puisqu’il est remercié…). Il faut aussi dire que ce Plan de gestion n’était naturellement pas destiné au « grand public », mais aux seuls initiés… Ainsi, la fameuse plaquette de désinformation disponible à la mairie, qui date plus ou moins de la même époque, n’évoquait-elle pour sa part bien entendu aucunement le Livre Rouge, pas même sous forme de tableau incompréhensible (voir partie I) !

Un équilibre fort instable qui, comme nous allons le voir, n’empêchera pas le Conservatoire des Espaces Naturels d’Aquitaine de s’empêtrer dans les bulbes de tulipes romaines.

En effet, ce sont les résultats de cette transplantation qui semblent, pour le moins, sujets à caution : selon Hervé Castagné, « l’opération de transplantation s’est dans l’ensemble bien déroulée et une visite de terrain en date du 30 avril 2006 a permis de constater la reprise végétative de la plupart des bulbes réimplantés et un taux de floraison conséquent. »16 Il ne peut pas dire le contraire… Mais, fidèle à ses propos contradictoires, il va quand même le dire. On apprend tout d’abord que « concernant Tulipa agenensis, les bulbes abîmés (29 au total) lors de l’opération de déterrage ont été réimplantés mais n’ont pas été comptabilisés pour estimer la réussite de la transplantation de 2005. »17 Curieuse méthode scientifique, qui s’autorise à retirer de ses statistiques les spécimens morts par la faute des auteurs de la transplantation : si ces bulbes sont bel et bien morts, on ne voit pas pourquoi ils n’ont pas été comptabilisés, car les opérations de transplantation font bel et bien partie de la transplantation ; les rendements agricoles sont calculés selon la proportion entre la quantité de graines semées à l’hectare et la quantité de grain récoltée, et non en fonction de la quantité de graines ayant germé, et les hectolitres de vin sont rapport aux hectares de vigne plantée, et non au nombre de pieds déduction faite de ceux que le viticulteur aurait mal taillés. Mais si, par hasard, ces bulbes abîmés avaient repris, ce ne serait pas mieux, car ils fausseraient alors le résultat final, en ajoutant des reprises de bulbes non comptabilisés au départ. Tout ceci ne semble pas très sérieux, mais il y a bien pire puisque le CEN nous apprend aussi que « les données concernant la transplantation de Tulipa agenensis de 2006 n’ont également pas été intégrées dans le tableau de résultats car le transfert des plantes a eu lieu à l’état végétatif. »18 En effet, le tableau récapitulatif du « Premier bilan de l’opération de transplantation (2005 et 2006) » nous apprend que sur 1407 bulbes prélevés au total, 1002 l’ont été en 2005, dont 957 ont repris en 2006 (soit un taux de reprise de 95,5%), sur lesquels 228 étaient fleuris. En revanche, sur les 376 spécimens (dont 153 fleuris) transplantés en 2006, on ne nous dit rien du taux ni des effectifs de reprise. On pourrait penser que ces données n’ont pas été indiquées car il fallait attendre l’année suivante pour savoir si la reprise avait eu lieu ; le problème, c’est que c’est exactement le même tableau qui est donné par le CBNSA dans son « Bilan des 5 années de suivi » datant de… 2014 !19 On doit donc en conclure que la phrase d’Hervé Castagné ne signifie pas que les bulbes transplantés en 2006 n’ont pas été comptabilisés par souci de ne pas surévaluer le taux de reprise, mais bel et bien par souci d’occulter un taux de reprise moins bon pour les bulbes ayant été transplantés en pleine période de floraison, ce qui contredisait non seulement les indications de Frédéric Blanchard, mais qui contredit aussi le bon sens du premier jardinier du dimanche venu. Même son de cloche du côté du CBNSA au sujet de ces « données issues du suivi de la réussite de la transplantation menée au printemps 2006. Les transferts complémentaires menés dans le courant de l'année 2006 ne peuvent être évalués. »20 Il est tout à fait incroyable que des scientifiques ayant passé autant de temps à compter ces tulipes, et aussi précis dans leurs résultats, ne soient ni en mesure d’évaluer cette seconde phase de transplantation, ni même en mesure de fournir un quelconque argument scientifique justifiant cette absence de résultat. Voilà qui ressemble fort à des sciences occultes…

Mais tout cela n’est pas bien grave, puisque « les taux de reprise sont excellents, de l’ordre de 95% »21 ; or, comme nous allons le voir, ce qui compte avant toute chose, c’est que cette transplantation soit une belle réussite… Ou plutôt qu’elle apparaisse comme une belle réussite !

Aucun résultat non plus pour l’autre espèce protégée, si ce n’est qu’on apprend qu’en 2005, « une fleur d’Anemone coronaria a été observée sur la parcelle d’origine avant la transplantation de 2006 », et que cette transplantation a concerné 196 pieds dont 18 fleuris.22

Notons par ailleurs qu’il a été constaté une forte augmentation du nombre de pieds de Tulipa agenensis (100%) et d’Anemone coronaria (1200%) recensés sur la parcelle d’origine entre 2004 et 2006, c’est-à-dire entre l’arrêté municipal interdisant l’exploitation de la terre et la transplantation.23

Prenant contact avec le Conservatoire Botanique National Sud Atlantique en mars 2014, on m’oriente vers la chargée de mission du service conservation Emilie Chammard, qui me fournit dans un premier temps les documents utiles, à savoir le « Bilan des 5 années de suivi scientifique » de la parcelle d’accueil de Normandin, et un article du Conservatoire des Espaces Naturels d’Aquitaine censé en donner un résumé destiné au grand public. Lui demandant s’il est possible de l’interviewer, elle me renvoie alors vers le CEN Aquitaine, qui est selon elle en charge de la communication sur ce dossier, le CBNSA se bornant à établir les relevés et les conclusions scientifiques. C’est ainsi que je téléphone à Marion Souriat, chargée de mission pour de CEN Aquitaine, et lui demande une interview. Elle me répond que pour les données scientifiques, il est préférable de s’adresser au CBNSA ; mais c’est justement le CBNSA qui m’a orienté vers elle… Marion Souriat fait alors cette réponse éloquente, qui restera sans doute gravée dans les annales de la science :

« Ah, je vois qu’on va se refiler la patate chaude… »24

Interloqué qu’une chargée de mission scientifique confonde ainsi des oignons de tulipes sauvages avec des plants de pommes de terre bouillis, mais étant d’une nature plutôt confiante dans la science, je me dis que cette expression n’est peut-être pas sans motif. Et ce motif, nous n’allons en effet pas tarder à le découvrir.

Comme indiqué par le CBNSA et le CEN, je m’adresse à la mairie pour obtenir le droit d’assister à la réunion du comité de pilotage de suivi de la transplantation devant se tenir le 9 avril 2014, et tombe directement sur le nouveau maire de la commune, Jean-Christophe Bricard.25 Celui-ci ne semble pas du tout au courant de la tenue de ce comité de pilotage, se reporte à l’agenda du maire et n’y voit rien d’inscrit à la date prévue… Bluff ou réelle ignorance ? Toujours est-il que je n’obtiendrai pas l’autorisation d’assister à la réunion du 9 avril, tout du moins à la première partie de cette réunion portant sur le financement du suivi de la transplantation, c’est-à-dire de la gestion onéreuse de la parcelle d’exil. Ayant informé l’ASSFALTE et Yves Corbiac, ceux-ci obtiennent tout de même l’ouverture des portes de la mairie pour assister à la seconde partie du comité de pilotage portant sur le bilan scientifique de 5 années entre 2006 et 2011. Cela permet de constater qu’à ce comité de pilotage siégeaient la représentante du CBNSA, trois représentantes du CEN Aquitaine, dont Julie Walker, chargée du secteur Gironde, la secrétaire de mairie et Christian Mur, ancien maire et conseiller général de son état. Aucun représentant nouvellement élu de la municipalité n’était présent, ce qui est quand même un comble pour un comité de pilotage censé se tenir sous l’égide de la commune…

On apprend que la réimplantation des bulbes est prétendument fondée « sur la structuration naturelle des populations sur la parcelle d’origine (hormis pour quelques tests) »26 Selon Emilie Chammard du CBNSA, cela signifie que, « avant de mener l'opération de transplantation, ont été notamment observées la disposition, la densité des bulbes dans la parcelle, leur répartition dans l'espace à la faveur de modifications topographiques, la profondeur des bulbes, etc. Ces paramètres ont été reproduits dans la mesure du possible sur la parcelle d'accueil du Normandin pour reproduire la structuration naturelle de la population, tout en testant différents paramètres de réimplantation. »27 Si l’on peut en effet comprendre que différentes profondeurs aient été testées, on a du mal à croire que les plantations parfaitement rectilignes de tulipes que l’on peut admirer sur les photos du Plan de gestion28, y compris dans la zone de « plein champ » censée leur laisser une certaine liberté, imitent convenablement la « structuration naturelle » d’origine de ces populations de tulipes sauvages. Ces plantations en rangs d’oignons ne sont manifestement pas si proches que ça du biotope d’origine…

Interrogée sur l’opportunité de transplanter les tulipes au Conservatoire Végétal Régional d’Aquitaine (Montesquieu, Lot-et-Garonne) depuis le site de la parcelle de Normandin, Emilie Chammard affirme :

« De toute façon, comme on est sur des espèces qui sont protégées au niveau national, dans tous les cas, si jamais une transplantation était envisagée, il y a des dossiers qui doivent être faits au préalable pour justifier l’opération, pour justifier pourquoi on en vient à cette transplantation, et ces dossiers sont soumis au niveau national à la commission CNPN. Si le dossier est accepté, on a une autorisation préfectorale qui nous permet de mener l’opération. Mais entre toutes ces étapes, il y a un certain laps de temps, ça demande des études et du financement. Pour moi ce n’est pas justifié parce qu’on est quand même sur une espèce qui est naturelle, ce n’est pas une espèce qu’on jardine, qu’on transplante d’un site à l’autre en fonction des projets. Nous, notre première volonté, c’est de la maintenir dans son milieu naturel, en sensibilisant les viticulteurs, en sensibilisant les propriétaires qui en ont sur leurs parcelles, pour essayer d’avoir des pratiques qui sont favorables, sans aller la transplanter, sans aller la mettre dans des sites jardinés : c’est quand même la première volonté. Après quand on n’a pas d’autre choix que de la transplanter, que de la changer de place, on peut y avoir recours, mais ça reste une toute petite part… »29

On peut se demander si elle a conscience de la contradiction absolue qui habite ses propos, laquelle est probablement due à ses fonctions : elle vient de fusiller le projet de transplantation de son prédécesseur Frédéric Blanchard en indiquant que la mission du Conservatoire botanique est de maintenir les espèces protégées dans leur biotope d’origine, sans oublier d’égratigner au passage le Conservatoire des Espaces Naturels, dont la fonction même est, dans ce cadre, de « jardiner » les tulipes sur un espace n’ayant rien de naturel.

Le résultat est d’ailleurs à la hauteur de ce paradoxe : Emilie Chammard répond ainsi qu’il n’y a « pas d’impact qualitatif a priori »30 concernant « l’hypothèse d’un glissement des bulbes et bulbilles vers le sud de la parcelle pour des raisons géographiques et mécaniques, ce qui « fausse » les résultats des relevés des quadrats au nord et de la zone de plein champ au sud : ce glissement quantitatif a-t-il pu avoir un impact qualitatif sur ce que le rapport nomme « baisse de vigueur des individus » de la zone test (feuillage et floraison) ? »31

Les conservatoires sont manifestement très inquiets : « (…) le message peut vite être détourné et desservir une sensibilisation plus large à la problématique de la préservation de notre patrimoine naturel et des pratiques associées à leur maintien. »32 Il est en effet certain que les messages sont souvent détournés, de même que la loi et les résultats scientifiques… Cette méfiance interpelle : signifierait-elle qu'il y a quelque chose à cacher ?33

S’ensuit un échange au sujet de l’article « Parcelle du Normandin : succès de la transplantation de Tulipes d’Agen », signé par Marion Souriat dans la revue officielle du CEN Aquitaine appelée « L’Echo des sites »34 :

« Bien que je ne sois pas de formation scientifique et que le rapport du CBNSA contienne des données complexes à comprendre pour le citoyen lambda que je suis en matière botanique, il me semble être d’une rigueur et d’une clarté suffisantes pour ne pas pouvoir se résumer de manière aussi rapide que le fait l’article paru dans l’Echo des sites, et ce à deux égards :

  • Premièrement, le titre donné à l’article de Marion Souriat me paraît lapidaire et en conséquence assez peu conforme au contenu du rapport du CBNSA (…). C’est la raison pour laquelle je souhaiterais savoir qui a choisi un tel titre, et si ce dernier vous semble scientifiquement objectif.
  • D’autre part, à la lecture de l’article, on retient la « réussite du protocole de transplantation, avec un succès de 95% de repousse de la Tulipe d’Agen », ce qui est en effet indiqué dans le rapport du CBNSA, étant entendu que ce pourcentage correspond aux résultats à court terme en plein champ (page 8 du rapport), alors que les résultats à moyen terme décrivent, suite à une forte progression, un « effondrement », puis une stabilisation (page 8 du rapport), cette chute ne pouvant être « clairement interprétée » (page 11), étant aussi entendu que l’accroissement dans la zone de plein champ s’accompagne d’une décroissance quantitative, mais aussi qualitative, dans la zone test (page 15 du rapport). (…) Bien entendu, il est compréhensible qu’un article destiné au grand public ne rentre pas dans les détails scientifiques, mais il me semble assez clair que résumer la transplantation à une réussite de 95% n’est pas approprié sur le plan strictement biologique. Je ne suis pas sans savoir que les articles, contrairement aux rapports, peuvent subir des coupes techniques lorsqu’ils sont publiés, coupes nécessaires à une bonne mise en page, et que ces coupes sont susceptibles de modifier de manière non négligeable le sens de l’intervention de l’auteur de l’article. C’est la raison pour laquelle je souhaiterais savoir si l’article de Marion Souriat a été coupé avant publication et, si tel est le cas, j’aimerais obtenir une copie de la version intégrale d’origine qu’elle aurait pu rédiger, et qui serait peut-être plus conforme aux résultats présentés dans le rapport du CBNSA (…) »35

Un mois plus tard, Julie Walker répond :

« L'article paru dans l'"Echos des sites" de janvier 2014 intitulé "Parcelle du Normandin: succès de la transplantation des tulipes d'Agen" est un article grand public contenu dans notre revue grand public. Son contenu a donc été adapté en conséquence. Cet article se borne à annoncer un très bon taux de reprise des tulipes suite à la transplantation (95,50%). Je ne peux que vous confirmer cette information qui figure dans le rapport du CBNSA que vous connaissez. »36

Mauvaise pioche…

« Sur le fond (…) et en l'absence de démenti rationnellement et objectivement établi, (…) le critère du taux de reprise de 95.5% et le terme de "succès", s'ils ont pu être pertinents un an après l'acte de transplantation, ne le sont plus à ce jour, et (…) ils donnent donc une image biaisée de la réalité scientifique et expérimentale. »37

Rideau.

Rappelons-nous : le taux de reprise de 95,5% figure non dans le bilan dressé par le CBNSA, mais dans le Plan de gestion du CEN Aquitaine datant de 2006 : les chiffres fournis par le CBNSA sont un peu différents, puisqu’ils intègrent les bulbes dégradés lors de l’opération : il s’agit de 93% de reprise globale, se répartissant en 86% de reprise dans la zone test, et 95% dans la zone de plein champ.38 Mais, plus important encore, ces taux ce reprise sont clairement datés à l’année 2006 dans le rapport du CBNSA, et figurent en conséquence au titre des « résultats à court terme ». Ces chiffres, s’ils étaient appropriés en 2006, étaient obsolètes dès l’année suivante, et a fortiori en 2014.39 Insistons aussi sur le fait que ce pourcentage ne prend pas en compte la seconde phase de transplantation ayant eu lieu en 2006.

Ces mêmes données ont été inscrites dans l’introduction au Bilan de gestion / Nouveau plan quinquennal de 2013 : « Le suivi annuel de la population transplantée montre une bonne réussite de l’opération de transplantation avec un taux de reprise de 95.5% de la Tulipe d’Agen en plein champs. »40 Or, ce plan de gestion n’est nullement destiné au grand public, mais bien plutôt aux élus… Toutefois, le même document, signé par les mêmes Marion Souriat et Emilie Chammard, contredit lui-même cette donnée quelques pages plus loin :

« Le bilan des suivis réalisés témoigne d’une dégradation qualitative des populations de Tulipa agenensis avec une baisse de vigueur des individus, constatée à travers les paramètres suivis tels que le taux de floraison ou le nombre de feuilles par pied, ainsi que d’un appauvrissement floristique global de la parcelle sur les dernières années de suivi. »41

Quant à Anemone coronaria, les botanistes ont constaté un « taux de reprise inférieur à 10% en 2007 » dans la zone de plein champ ; dans la zone test, ils ont observé un triplement du nombre de mottes, mais aussi un « taux de floraison (…) de plus en plus faible »42

Le rapport conclut ainsi : « les analyses menées sur les espèces Tulipa agenensis, Anemone coronaria et sur la diversité biologique laissent à penser que la parcelle s’appauvrit avec une baisse des effectifs, une baisse du % de floraison et une perte nette de biodiversité. (…) La parcelle s’éloigne de l’état de référence optimal pour l’expression de cortèges messicoles, dont font partie Anemone coronaria (et) Tulipa agenensis »43

Affirmer que la Terre est plate, qu’elle est située au centre de l’univers et que le soleil lui tourne autour est une vérité scientifique ; une vérité scientifique médiévale, aujourd’hui obsolète. Car la science avance par essais et erreurs, et la vérité scientifique d’un jour n’est pas celle du lendemain. Affirmer que la transplantation de Saint-Quentin-de-Baron est un succès à 95% est une vérité scientifique ; une vérité scientifique datant de 2006, aujourd’hui obsolète.

Même la plantation de la haie d’arbustes est « un échec »44, et il faut noter que « la parcelle n’a subi aucune dégradation » directe (cueillette par exemple) malgré « la dégradation régulière du panneau » informant de l’interdiction d’accès à toute personne non habilitée.45

Cela n’empêche pas les conservatoires « d’envisager sereinement l’avenir » grâce à la convention signée avec la commune, étant sans doute entendu qu’il s’agit de l’avenir de ces structures, bien plus que de l’avenir des bulbes de tulipes !

Le budget prévisionnel 2014/2018 prévoit de consacrer plus de 50 000 euros46 aux opérations de gestion, de suivi et d’animation, soit la bagatelle de 10 000 euros par an. Cela n’enlève pas le sens de l’humour aux conservatoires, qui osent affirmer qu’ils veulent « développer des outils de communication et une animation tout public sur ce site méconnu afin de valoriser le travail accompli jusqu’à ce jour. »47 Non contents d’avoir participé à un véritable fiasco environnemental, les scientifiques prônent une continuation de leurs petites affaires grâce à cette malheureuse tulipe, bien pratique pour justifier leur existence :

« L’analyse de la reprise des transplants de Tulipa agenensis en fonction des différentes modalités de réimplantation expérimentées à Saint-Quentin-de-Baron (…) permet également de formuler des recommandations en vue d’éventuelles autres opérations de transplantations sur Tulipa agenensis. »48

On croit rêver : non contents d’avoir participé à une opération illégale, non contents d’avoir manifesté leur manque de professionnalisme en signant des faux scientifiques, non contents d’avoir contemplé la dégradation manifeste des plantes déplacées, les scientifiques se proposent de donner des conseils pour réitérer leurs exploits... Leur échec est pourtant patent, et ils sont bien obligés de le reconnaître : « Le comptage exhaustif des pieds de Tulipa agenensis a été effectué au sein de chaque quadrat pour un total de 51 pieds dont 25 pieds fleuris. Ce nombre est en net recul par rapport aux comptages 2012. »49

A ce propos, Emilie Chammard, qui a entre-temps pris du galon en passant du statut de chargée de mission à celui de responsable du service conservation du CBNSA, indique très solennellement :

« Pour répondre à votre demande, le bilan des 5 années de suivi scientifique de la transplantation de Tulipa agenensis et Anemone coronaria à Saint-Quentin-de-Baron peut être utilisé, à la condition toutefois que les informations qu'il contient "ne soient pas altérées, que leur sens ne soit pas dénaturé et que leurs sources et la date de leur dernière mise à jour soient mentionnées" comme le prévoit la loi.

A noter que cette opération de transplantation conservatoire menée en 2005/2006 constituait une opération expérimentale et pilote, qui s’appuyait sur un protocole scientifique et un ensemble d’expérimentations  à la fois en matière de réimplantation et de gestion de la parcelle. Cette opération a notamment permis d’améliorer les connaissances sur ces deux espèces, notamment en termes de biologie, mais a également nourri les réflexions en matière de transplantation (dans quel cas ?, comment ?, conditions stationnelles requises, calendrier de mise en œuvre, modalités pratiques et techniques, etc.). Elle constitue aujourd’hui à ce titre un important retour d’expériences.

Comme souligné dans un précédent mail, il y a un réel enjeu à  une sensibilisation large à la problématique de la préservation de notre patrimoine naturel et des pratiques associées à son maintien, en particulier dans les territoires agricoles et viticoles où l’on observe une forte régression de la biodiversité et des cortèges d’espèces messicoles (dont fait partie la Tulipe d’Agen). La valorisation du rôle fonctionnel et des services rendus par les messicoles dans les systèmes agricoles (au sens large), la sensibilisation et la mobilisation des acteurs locaux ou régionaux et des porteurs de projets pour que la conservation des messicoles soit intégrée aux actions de promotion de la biodiversité dans les espaces agricoles et la mise en œuvre d’actions de conservation par gestion de la diversité existante ou éventuellement, au cas par cas, par réimplantation dans les milieux agricoles constituent les objectifs généraux pour la conservation de ces espèces. »50

Cette phraséologie très officielle justificatrice d’une transplantation de complaisance pourrait bien avoir un effet boomerang… Car justement, « une indication chronologique des données choisies dans [le] rapport [du CBNSA] aurait évité à l'article paru dans l'Echo des sites de s'éloigner de la réalité empiriquement constatable. »51 A bon entendeur, salut : les conservatoires seraient bien inspirés de balayer devant leur porte, pour avoir dévoyé des données scientifiques et les avoir altérées en vue d’une opération de propagande mensongère, auto-justificatrice d’un projet illégal. L’article paru dans la revue du Conservatoire des Espaces Naturels d’Aquitaine constitue, très clairement, une altération et une dénaturation du sens des données du CBNSA lui-même, les dates et sources des relevés sur lesquels l’article s’appuie n’étant pas mentionnées ! Et l’absence de démenti de la part du CBNSA signe une solidarité de fait avec cette publication malhonnête. Cet article est un faux scientifique.

Pour finir, notons que « la convention initialement prévue entre le CBNSA et la commune de St-Quentin-de-Baron [n’a] pas été mise en place. Sur la période 2012-2016, une convention entre la commune et le CBNSA a en revanche été formalisée. »52 De même, ce n’est qu’en 2013 que la première convention est signée entre la commune et le CEN Aquitaine53, complétée par une convention d’application en 2014.54 Comment expliquer une telle ferveur administrative en 2013 et 2014 ? Sans doute que le mauvais état de conservation des espèces transplantées y fut pour quelque chose, l’administration craignant peut-être qu’on lui fasse le reproche d’une disparition programmée ; peut-être les interventions d’Yves Corbiac au ministère de l’écologie, bien que demeurées sans réponse, n’y furent pas non plus pour rien.

Le ministère… Revenons-y d’ailleurs. Nathalie Greslier, chargée de mission « Gestion des espèces » au Service Patrimoine, Ressources, Eau, Biodiversité (SPREB) de la DREAL Aquitaine, m’a fourni des documents55, avec copie à sa hiérarchie, et notamment à un certain Yann de Beaulieu. Elle précise d’ailleurs : « Yann de Beaulieu et moi restons à votre disposition pour tout complément d'information. »56 Qui est donc Yann de Beaulieu ? Il s’agit du Chef de la Division Continuité Ecologique et Gestion des Espèces (DCEGE), au sein de la SPREB dont Sylvie Lemonnier est la Chef du service… Mais pas que : Yann de Beaulieu était également, en 2004, adjoint à Pierre Quinet, lequel était, rappelons-nous, Chef du Service Nature, Espaces et Paysages (SNEP) au sein de la DIREN, et qui est le signataire de l’avis favorable préalable à l’avis du CNPN, et rédacteur des arrêtés de transplantation. Autrement dit, Yann de Beaulieu a nécessairement suivi de près, pour les services de l’Etat en région, les opérations de transplantation et le suivi de cette transplantation ; c’est le fonctionnaire clé. Je lui ai donc demandé de me fournir un bilan administratif de ces opérations, afin de savoir quel point de vue les services de l’Etat ont sur cette opération qu’ils ont eux-mêmes permise. Mais je n’ai obtenu aucune réponse malgré mes relances successives.57

Pourtant, le bilan n’est pas très difficile à dresser : cette transplantation de complaisance n’ayant jamais eu pour vocation de sauvegarder les tulipes mais de permettre la destruction irréversible de son biotope d’origine, non seulement ne les sauvegardera pas, mais il est d’intérêt public majeur de faire croire au bon peuple que c’est un succès, car les scientifiques et l’administration pourront ainsi se targuer de ce bel exemple pour justifier d’autres mesures compensatoires à des destructions d’écosystèmes naturels lors de futurs projets d’« aménagement du territoire ». On peut bel et bien dire que l’opération de transplantation illégale ayant eu lieu à Saint-Quentin-de-Baron a grandement participé à la mise en danger de cette espèce déjà bien mal en point, et qu’elle est en outre destinée à être utilisée à fins de justification d’autres mesures destructrices de l’environnement naturel.

 

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1 Marion SOURIAT, « Parcelle du Normandin : succès de la transplantation de Tulipes d’Agen », in L’écho des Sites d’Aquitaine N°59, janvier 2014, p. 3

2 (du CBNSA)

3 Sud-Ouest Libournais / Pays foyen, 8 octobre 2012, sous article « La tulipe romaine reste sous observation », par Alain Montanguon, p. 15.

4 Ibid.

5 Statuts du CEN Aquitaine approuvés par l’Assemblée Générale Extraordinaire du 27 avril 2011, article 1.

6 Site Internet du CEN Aquitaine. A titre d’exemple, A’liénor est concessionnaire de l’autoroute A65 (Langon/Pau) et est détenue à 65% par le leader européen du BTP Eiffage (à noter, le financement d’une magnifique exposition sur la tortue Cistude d’Europe, qui a par exemple été visible à la Maison du Patrimoine Naturel du Créonnais dans l’ancienne gare de Sadirac, en compensation de la destruction de l’habitat de ladite Cistude, exemplaire de la perversité des mesures compensatoires) ; LISEA est concessionnaire de la Ligne à Grande Vitesse Sud Europe Atlantique (LGV SEA), COSEA étant le groupement d’entreprises chargé de la conception et de la construction de la ligne.

7 Conservatoire d’Espaces Naturels Aquitaine, « pour une gestion durable et partagée du patrimoine naturel d’Aquitaine », plaquette de présentation, septembre 2012.

8 Assemblée Générale de « Vivre en Entre-deux-Mers », mairie de Langoiran, 18 avril 2014.

9 Plan de gestion (2006), p. 3. Figurent aussi, entre autres, dans les remerciements, Mathieu Molières au titre du CREN, que nous avons déjà croisé dans le cadre de la Société Linnéenne de Bordeaux, et Christian Mur, maire de Saint-Quentin-de-Baron. Curieusement, aucun remerciement n’est adressé à Yves Corbiac…

10 Définie à l’Annexe 1 du Plan de gestion (2006), p. 48.

11 Plan de gestion (2006), p. 21.

12 Plan de gestion (2006), p. 23.

13 Daté de 2006, ce plan de gestion semble avoir été publié le 10 avril 2007.

14 Comprendre de « stations ».

15 Plan de gestion (2006), p. 23. Notons enfin que « les prélèvements opérés dans la nature sont également à l’origine du déclin des populations naturelles d’Anémone couronnée » (fiche espèce, p. 24), ce qui n’est pas indiqué pour la Tulipe d’Agen…

16 Plan de gestion (2006), p. 9.

17 Plan de gestion (2006), p. 12.

18 Plan de gestion (2006), p. 12.

19 A une exception notable près : les effectifs de Tulipa agenensis transplantés en 2005 sont de 1029 et non de 1002 comme dans le Plan de gestion (la différence concerne les 29 bulbes abîmés, déduction faite de 2 bulbes sans doute tués ou oubliés lors de la transplantation), ce qui fait passer le taux de reprise à 93% (et non pas à 95,5% comme l’indiquait le Plan de gestion).

20 Emilie Chammard, CBNSA, courriel du 24 avril 2014, en réponse à ma question : « pourquoi 6 cases sont-elles non renseignées ? » (courriel du 22 avril 2014)

21 Plan de gestion (2006), p. 12.

22 Plan de gestion (2006), tableau p. 12. La même absence de renseignement sur la reprise de ces pieds figure dans le Bilan des 5 années de suivi du CBNSA en 2014, et pour cause puisqu’en 2007, aucune observation d’Anemone coronaria n’a été effectuée…

23 Document technique N°6 du CBSA, par Frédéric Blanchard, 10 avril 2006. Pièce N°5 des pièces complémentaires produites par la commune auprès du Tribunal administratif le 6 juin 2006. L’arrêt complet des traitements phytosanitaires sur la parcelle explique peut-être ce phénomène.

24 Entretien téléphonique du 3 avril 2014 avec Marion Souriat.

25 Ancien adjoint au maire Christian Mur, Jean-Christophe Bricard a été maire de Saint-Quentin-de-Baron de mars 2014 à septembre 2014, son élection  ayant été invalidée par le Tribunal Administratif de Bordeaux.

26 Bilan des 5 années de suivi, CBNSA p. 3.

27 Emilie Chammard, courriel du 24 avril 2014, en réponse à ma question : « page 3, le rapport parle de « structuration naturelle des populations sur la parcelle d’origine » : de quoi s’agit-il ? » (courriel du 22 avril 2014)

28 Plan de gestion (2006), p. 11.

29 Interview réalisée sur la parcelle de Normandin à Saint-Quentin-de-Baron, lors de la visite du 9 avril 2014.

30 Emilie Chammard, courriel du 24 avril 2014.

31 Courriel du 22 avril 2014 à Emilie Chammard, sur la page 15 du Bilan du CBNSA.

32 Emilie Chammard, courriel du 24 avril 2014.

33 Je demande également à Emilie Chammard « de me fournir une liste exhaustive des classements scientifiques et des mesures conservatoires de chacune des 4 espèces du tulipes (Agen, sylvestre, Ecluse, radii): protection nationale, plan messicole, liste rouge européenne ou internationale? Cela afin que je puisse distinguer les différents niveaux d'alerte qui sont reconnus pour ces différentes espèces. » (courriel du 28 avril 2014) ; je n’obtiendrai jamais de réponse…

34 Marion Souriat, « Parcelle du Normandin : succès de la transplantation de Tulipes d’Agen », in L’écho des Sites d’Aquitaine N°59, janvier 2014, op. cit. Marion Souriat est par la suite devenue chargée de secteur dans le département du Lot-et-Garonne, lequel comprend de belles stations de Tulipa Agenensis. L’Echo des Sites d’Aquitaine est le bulletin de liaison du Conservatoire des Espaces Naturels d’Aquitaine. Directrice de la publication : Eliane Villafruela – Rédaction : l’équipe du conservatoire. N°ISSN : 1261-3517. Dépôt légal : Janvier 1995.

35 Courriel à Julie Walker, 28 avril 2014.

36 Courriel de Julie Walker, 6 juin 2014.

37 Courriel à Julie Walker, 11 juin 2014.

38 Bilan des 5 années de suivi, CBNSA, p. 8.

39 Il est à noter que le CBNSA ne publiera pas de nouveaux résultats avant la fin du cycle actuel, soit 2017 : les résultats publics s’arrêtent donc à l’année 2011. Manque de chance, les derniers résultats de 2014 m’ont été fournis (voir note 49).

40 Marion Souriat (CEN Aquitaine), Emilie Chammard (CBNSA), Bilan de gestion 2007-2013 / 5ème tranche du Plan quinquennal et Nouveau plan de gestion 2014-2018, Conservatoire des Espaces Naturels d’Aquitaine, 2013, p. 1

41 Marion Souriat et Emilie Chammard, Bilan de gestion / Nouveau plan de gestion (2013), conclusion, p. 44.

42 Bilan de gestion (2013), p. 13. Rappelons une fois de plus que selon le bilan de la sortie botanique du 14 avril 2007, aucune anémone coronaire n’a été observée sur la parcelle de Normandin à cette date !

43 Marion Souriat et Emilie Chammard, Bilan de gestion / Nouveau plan de gestion (2013), p. 19 et 20.

44 Bilan de gestion (2013), p. 33.

45 Bilan de gestion (2013), p. 36.

46 Nouveau plan de gestion 2014-2018 (2013), p. 40 et 41.

47 Nouveau plan de gestion (2013), p. 43.

48 Bilan des 5 années de suivi (2014), p. 16.

49 « Suivi 2014 des populations de Tulipe d'Agen et d'Anémone couronnée transplantées dans le cadre de l'aménagement de la place du village » (Saint-Quentin-de-Baron, Gironde) (2014-EP007-SM-EC002), par Emilie Chammard, 28 novembre 2014, p. 2. Si l’on y ajoute les 136 pieds de Tulipes d’Agen recensés sur la zone de plein champ, on arrive à un total de 187 pieds en 2014, ce qui, sur les 1407 bulbes de départ, est loin de représenter 95%... Le taux de « réussite » fin 2014 peinait donc à atteindre les 15%, ce qui ferait un taux d’échec d’environ 85%, et encore sans prendre en considération le mauvais état qualitatif des plantes survivantes, ni le fait qu’un pied non fleuri ne fleurira peut-être jamais.

50 Emilie Chammard, courriel du 12 juin 2014.

51 Courriel à Emilie Chammard, 16 juin 2014. Ayant rencontré de manière informelle un autre chargé de mission du CBNSA, celui-ci a défendu son organisme en m’indiquant que des échanges de courriels avaient eu lieu entre le CBNSA et le CEN à propos de cet article ; mais ces courriels étant demeurés internes, ils ne sauraient faire office de démenti public de la part du CBNSA. Par son silence, le CBNSA est donc aussi responsable de l’utilisation mensongère qui est faite de ses propres données, dans la droite ligne de son créateur Monsieur Blanchard qui a cru bon de faire l’impasse sur le Livre Rouge.

52 Nouveau plan de gestion (2013), p. 4.

53 Convention cadre pluriannuelle d’objectifs, signée par Eliane Villafruela, Présidente du Conservatoire des Espaces Naturels d’Aquitaine et Christian Mur, maire de la Commune de Saint-Quentin-de-Baron, le 5 août 2013. Cette convention est établie pour une durée de 10 ans (article VIII).

54 Convention d’application 2014, signée par Eliane Villafruela, Présidente du Conservatoire des Espaces Naturels d’Aquitaine et Jean-Christophe Bricard, maire de Saint-Quentin-de-Baron, le 20 juin 2014. Cette convention, signée par un maire éphémère dont la légitimité était déjà contestée, l’a été dans la précipitation, comme en témoignent les citations de la « commune de Saint-Estèphe » (Préambule et article IV sur la responsabilité).

55 Elle me fournit entre autres ce qu’elle appelle « l'avis du Conseil National de Protection de la Nature (délégué flore) en date du 14 avril 2005, favorable (à l'opération d'urbanisation) sous réserve du transfert de Tulipa agenensis et Anemone coronaria » (dixit), et qui n’est autre que l’avis du CNPN favorable au transfert de Tulipa agenensis et Anemone coronaria « sous conditions du respect des mesures de transfert proposées par la mission CBN Sud Atlantique et d’un bilan à établir et à transmettre à la Commission flore à la fin de l’opération », ce qui est un peu différent…

56 Courriel de Nathalie Greslier, 17 juin 2014.

57 Courriels à Yann de Beaulieu les 9 juillet 2014, 31 août 2014 et 29 septembre 2014 (copies à Sylvie Lemonnier, Arnaud Delbarry, Nathalie Greslier, Emilie Chammard) : « Etant sans réponse des deux messages vous ayant été adressés précédemment, je me permets de réitérer ma sollicitation au sujet de la transplantation dite conservatoire de Saint-Quentin-de-Baron. Selon mes informations, vous étiez, à la date de la prise de l’arrêté d’origine, adjoint à Pierre Quinet au Service Nature, Espaces et Paysage de la DIREN, et vous avez donc suivi ce dossier, notamment en collaboration avec Sophie Berlin. J’imagine donc que vous êtes tout particulièrement habilité à dresser un bilan administratif de cette transplantation dite conservatoire, et c’est pourquoi j’aimerais avoir connaissance d’un tel bilan, aussi bref soit-il (étant entendu que je parle ici d’un bilan administratif, c’est-à-dire relevant du service public). J’aimerais aussi savoir si d’autres transplantations de ce type ont eu lieu dans la région. Une réponse brève et claire suffira. »

 

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