Pesticides : qui est plus noir que la Gironde ?

Ce dimanche 14 février 2016, une « marche blanche » est organisée à Bordeaux pour alerter le public et les institutions sur les dangers extrêmes que fait peser l'utilisation des pesticides chimiques sur la santé humaine.

Initiée par deux parentes de professionnels de l'agriculture victimes de leur usage, Valérie Murat et Marie-Lys Bibeyran, et notamment soutenue par l'association « Générations Futures » et le syndicat agricole « Confédération Paysanne », cette marche fait suite au choc suscité par l'enquête « Produits chimiques : nos enfants en danger », menée par Martin Boudot et présentée par Elise Lucet dans l'émission « Cash Investigation » diffusée sur France 2 le 2 février dernier.

Cette enquête a entre autres permis de publier les données officielles des ventes de pesticides en France, lequelles ont été compilées sous forme de carte des départements français ; l'intérêt essentiel de cette carte, qui a été présentée au ministre de l'agriculture, a été d'informer le public sur des chiffres demeurés confidentiels jusqu'à ce jour.

Carte nationale des ventes de pesticides © Cash Investigation - France 2 Carte nationale des ventes de pesticides © Cash Investigation - France 2

Pour autant, il faut prendre garde à ne pas sur-interpréter cette carte. Les ventes étant relatives à des départements, entités administratives qui ont par définition des populations et des territoires différents, et souvent peu homogènes, elles peuvent donner une image biaisée de la réalité ; il convient donc de relativiser ces données en fonction de la géographie et des pratiques régionales, notamment afin de ne pas sous-estimer la consommation de pesticides dans certains secteurs semblant épargnés.

Prenons le cas de la Gironde : bien entendu, la carte est révélatrice, et bien évidemment la couleur de la Gironde est essentiellement due à l'utilisation des pesticides en viticulture. Mais pas uniquement. C'est le tonnage qui a été calculé: il est donc logique que la Gironde consomme plus, d'une part parce que c'est le plus vaste département de France, d'autre part parce qu'il s'agit d'un département très peuplé (au 6e rang français). Bien entendu, c'est l'agriculture qui consomme le plus. Mais sur la période où les chiffres ont été relevés (2008-2013), les particuliers et les collectivités utilisaient aussi les pesticides, cela rentre donc dans le calcul; plus il y a de monde, plus il y a d'épandage, et plus il y a de surface, plus il y a d'épandage: à pratique égale, une zone vaste et peuplée consomme plus qu'une zone peu étendue et peu peuplée. Ainsi, pour une même utilisation de pesticides par les particuliers, un département peuplé consomme plus qu'un département peu peuplé. Ce d'autant plus qu'on constate que le glyphosate, molécule largement utilisée par les collectivités et les particuliers, arrive à peu près partout en première ou en seconde position des ventes. Si on rapporte les ventes à la superficie, Paris, avec ses 7 petites tonnes annuelles de pesticides, en achète quand même proportionnellement 2 fois plus que la Haute-Vienne avec ses 184 tonnes (66,66 kg/km2/an contre 33,33 kg/km2/an).

Pour faire des comparaisons efficientes, il faudrait déterminer des secteurs de même superficie, ou selon des tranches de population, ce qui permettrait une perception plus fine et plus juste. Une carte de l'utilisation des pesticides en fonction de l'occupation de l'espace (zones urbaines, zones viticoles, zones arboricoles, zones céréalières, zones maraîchères, zones forestières, zones de pâturages, zones de montagne, etc...) serait par exemple beaucoup plus instructive. Il serait donc utile de dresser une carte plus précise à partir des données administratives, sur le modèle de la carte des concentrations de pesticides dans les eaux établie par le ministère de l'écologie en 2011.

Pour relativiser les données dans le département de la Gironde par exemple, il faudrait notamment séparer ses vastes zones forestières, moins consommatrices, de ses vastes zones viticoles, très consommatrices, mais aussi séparer ses vastes zones urbaines, très peuplées, et ses vastes zones rurales, plus ou moins peuplées.

Concentrations des pesticides dans les cours d'eau © MInistère de l'écologie Concentrations des pesticides dans les cours d'eau © MInistère de l'écologie

Comparons la Gironde, en noir, qui consomme 3320 tonnes de pesticides, avec la Charente, en rouge, avec 2389 tonnes: certes, la Gironde consomme plus en termes de quantité, mais si on rapporte ça à la superficie du département, c'est la Charente qui consomme plus! Ce qui explique sans doute d'ailleurs que le fleuve le plus pollué de France soit... la Charente, fleuve entre autres fortement impacté par les pratiques de nettoyage radical d'une fromagerie industrielle (lire à ce propos : "Charente : le fleuve où la mort coule tranquille").

En effet, si on calcule le rapport entre les kilos de pesticides vendus dans les départements de la grande région Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes en les rapportant à la superficie, c'est la Charente qui arrive largement en tête, avec plus de 401 kg/km2/an. Ce qui signifie très clairement que c'est dans ce département que, globalement, l'usage est le plus largement répandu (si on peut dire). Cela mériterait que la Charente figure, elle-aussi, en noir sur la carte, car sa consommation à l'hectare est presque équivalente à celle de la Marne (418 kg/km2/an), et nettement supérieure à celle de la Gironde (presque 310 kg/km2/an ou presque 333 kg/km2/an, selon que l'on englobe l'estuaire de la Gironde et le Bassin d'Arcachon dans la superficie du département ou non) ; loin derrière, toutefois, la Loire-Atlantique (plus de 500 kg/km2/an), ou l'Aube (plus de 585 kg/km2/an). Des données qui ne devraient pas manquer d'interpeller Pierre Dartout, énarque de la promotion Voltaire en compagnie de François Hollande et de Ségolène Royal, ancien Préfet de la région Champagne-Ardennes et Préfet de la Marne, aujourd'hui Préfet de la région Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes et Préfet de la Gironde.

Si l'on rapporte les chiffres des ventes à la population, le département de la Charente arrive là-encore largement en tête des départements de la grande région ALPC avec 6,7 kg/habitant/an, loin devant la Gironde avec 2,2 kg/habitant/an, laquelle est également devancée par les Landes et le Lot-et-Garonne (plus de 5 kg/habitant/an, ce dernier département étant à équivalence avec la Gironde en termes de superficie, avec environ 322 kg/km2/an), ce qui peut s'expliquer par une densité de population moindre, mais aussi par des pratiques plus lourdes, et qui peut aussi révéler des expositions moyennes plus graves aux pesticides. Si les habitants de Charente limousine, zone d'élevage, sont sans doute moins exposés que ceux du vignoble bordelais, les habitants des plaines céréalières du ruffécois et du vignoble cognaçais le sont certainement bien plus que ceux des Landes girondines ou de la métropole bordelaise.

On serait dans l'erreur de penser que le Limousin, qui semble épargné sur la carte (départements en beige clair), n'est pas soumis à un fort impact. En effet, le sud Haute-Vienne et le sud-Corrèze sont de forts consommateurs de pesticides par l'arboriculture (pommes), et posent les mêmes problèmes avec les riverains que le vignoble bordelais; ce n'est d'ailleurs pas un hasard si l'Alerte des médecins sur les pesticides se trouve à Limoges... Mais comme ces secteurs sont comptabilisés au sein de départements ayant une surface agricole utile essentiellement composée de forêt et de pâturages, avec des zones de moyenne montagne, espaces naturellement peu consommateurs de pesticides, la quantité est noyée dans la masse.

Il en est de même pour toutes les zones de montagnes, qui sont par définition de vastes étendues plus ou moins désertiques (en termes de peuplement et de pratiques agricoles): on a rarement vu les patous pyrénéens s'abreuver de glyphosate pour garder les troupeaux dans les estives. Sur la carte de « Cash Investigation », on voit clairement que les massifs montagneux (Jura, Vosges, Massif Central, Alpes, Pyrénées, Corse) ont une moindre consommation : les départements montagnards sont nécessairement moins consommateurs. Mais cela ne veut pas dire que leurs zones de plaines le sont moins que les autres en proportion.

La Gironde, en noir, achète environ 8 fois plus de pesticides que les Pyrénées-Orientales, en beige clair (410 tonnes). L'écart semble très important, mais se réduit considérablement si on considère que la Gironde est plus de 3 fois plus peuplée, et plus de 2 fois plus vaste; et si on ajoute que les Pyrénées-Orientales sont un département en grande partie montagnard, on comprend que les pratiques agricoles en plaine n'y sont pas si anodines que ça...

Herbicide dans un verger à proximité des Pyrénées catalanes © JC Mathias Herbicide dans un verger à proximité des Pyrénées catalanes © JC Mathias

Mais il est également nécessaire de prendre en compte le commerce illégal des pesticides, et notamment de ceux qui sont interdits, c'est-à-dire des plus dangereux, qui sont importés en France via les frontières, belge pour le Nord-Pas-de-Calais, ou espagnole pour le Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées.

Comme l'a montré une opération médiatique réalisée par le Collectif alternatif aux pesticides des Pyrénées-Orientales en 2014, le col du Perthus est une passoire à pesticides dangereux et illégalement importés en France (Laure Moysset, « Un trafic mafieux de pesticides via l'Espagne », L'Indépendant, 3 mai 2014).

Et ce n'est pas une paille :

« "En Languedoc-Roussillon, ces importations pourraient représenter 70 % du marché total, évalué à trente millions d’euros. Il s’agit principalement de produits génériques achetés sous le couvert d’une AMM [autorisation de mise sur le marché] espagnole, qui n’ont pas fait l’objet d’une demande d’homologation en France ou, plus grave, de produits interdits en France mais vendus en Espagne par dérogation obtenue au motif de nécessité locale absolue. Tel a été, pendant des années, le cas de l’arsenic de sodium interdit en France depuis 2002", a reconnu lors d’une audition au Sénat Daniel Roques, président de l’Association des Utilisateurs et Distributeurs de l’Agro-Chimie Européenne (AUDACE) » (Olivier Mary, « Le trafic des pesticides interdits est en plein boom », Reporterre, 18 mars 2014).

Grâce à une opération conjointe de l'Office Central de Lutte contre les Atteintes à l'Environnement et à la Santé Publique de la Gendarmerie nationale, et de l'Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage, un réseau de trafiquants de pesticides a été démantelé en 2013 dans le Tarn (département en beige clair sur la carte).

Logo OCLAESP © Ministère de l'intérieur Logo OCLAESP © Ministère de l'intérieur

La criminalité chimique semble ainsi constituer un véritable commerce parallèle :

« Selon Europol, l’agence intergouvernementale de police criminelle, les pesticides seraient, au même titre que la drogue ou les armes, l’objet d’un important trafic, à moindres risques. L’agence estime que, dans certains pays membres de l’Union européenne, 25% des pesticides en circulation proviennent du commerce illicite. » (« La contrebande des pesticides fleurit aux frontières », Terra Eco, 2 avril 2014)

Une situation d'urgence sanitaire qui nécessite manifestement de fermer les frontières à ces produits mortels qui empoisonnent les rivières, les nappes phréatiques, et la population française.

 

Marche blanche du 14 février 2016 Marche blanche du 14 février 2016

 

 

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