Alerte rouge sur la tulipe - L'enquête (3/8) : PLU de tulipes (partie I)

« Les naturalistes ont souvent été les premiers fossoyeurs de biodiversité. » Yannig Bernard (1)

Soumises à un étalement urbain intensif, les « campagnes grignotées »2 d’un département qui « change de visage »3 se sont trouvées dans certaines communes telles que Saint-Quentin-de-Baron (Gironde), sous la coupe d’une « urbanisation ultrarapide »4 : « "Nous sommes ici en pleine pression du rurbain", souligne Franck Balester, directeur de la FDSEA5 de la Gironde, qui a fait le choix d’habiter, en location, à Saint-Quentin. "Nous sommes ici à trente-cinq minutes de Bordeaux. Cela permet d’aller assez rapidement au travail et de faire une grillade à la campagne le soir… !" En compagnie de Marc Ortega, chargé de mission sur le foncier à la FDSEA, il estime cependant que la demande pourrait bientôt tenter certains propriétaires de vignes, soucieux d’arrondir leur mince retraite agricole. Mais il se félicite que le mouvement soit plutôt bien géré à Saint-Quentin-de-Baron grâce à l’existence d’un PLU (plan local d’urbanisme, ex-POS). »6

En effet, comme bien des communes, Saint-Quentin-de-Baron a vécu ces dernières décennies au rythme des plans d’urbanisme, destinés à gérer (ou à appeler) la pression démographique croissante en provenance de la capitale girondine. Le Plan d’Occupation des Sols datant de 1990 et modifié en 1999 a ainsi fait l’objet, à partir de décembre 2000, d’un projet de modification aboutissant à un Plan Local d’Urbanisme suivant le Plan d’Aménagement et de Développement Durable : on apprend « l’importance que revêt cette démarche pour l’avenir de [la] commune, en matière d’urbanisme maîtrisé, d’équilibre environnemental à préserver et d’orientation économique, voire de définition équilibrée des domaines du développement économique. »7 Cet exercice d’équilibrisme aboutit en 2003, et c’est de la mairie elle-même qu’on apprend que l’équilibre recherché n’a pas été très consensuel : « Ce dossier suscite bien des controverses au sein de la communauté des Saint Quentinais entre les partisans du statu quo et ceux qui voudraient construire à tout va. Il s’agit avant tout de tenter de maîtriser la très forte pression foncière qui s’exerce sur notre village situé à seulement 25 km de Bordeaux, ce qui rend Saint Quentin de Baron très attractif pour les accédants à la propriété, et les promoteurs. »8 A en juger par les lotissements qui ont poussé comme des champignons sur tout le territoire de la commune, que ce soit dans le bourg ou dans la périphérie, les promoteurs semblent avoir été assez bien servis, et on peut s’interroger sur cette volonté de maîtrise affichée par la commune. En tout état de cause, elle prévoit manifestement de passer à la vitesse supérieure grâce à ce nouveau PLU, avec la « création d’une petite place donnant sur la rue de l’église et construction d’un petit immeuble de 8 logements locatifs, par Gironde Habitat en bordure de cette place » ainsi que la « réalisation d’une place centrale devant la Mairie et autour de la Salle polyvalente. » A lire ces deux projets séparément, on pourrait croire qu’un projet est près de l’église, et l’autre près de la mairie. Mais quand on sait que l’église et la mairie se font face, et que la salle polyvalente est prise en sandwich entre les deux, on comprend à quel point ces deux projets immobiliers se touchent, et pourquoi la commune prend des pincettes pour aborder le sujet avec les citoyens de la commune : « Ce dossier très complexe et délicat fait l’objet de négociations prolongées avec le lotisseur qui a fait l’acquisition de la parcelle de vigne située en face de la mairie… La municipalité aurait souhaité acquérir elle-même ce terrain afin de maîtriser entièrement son aménagement. Malheureusement le coût en était trop élevé pour la collectivité. »9

C’est cette annonce qui fait bondir Yves Corbiac, citoyen de Saint-Quentin-de-Baron. Car celui-ci, natif de Saint-Quentin, amoureux du patrimoine de l’Entre-deux-Mers et fervent défenseur de la cause environnementale en Gironde, connaît bien cette parcelle qui se trouve au cœur du village, et il sait mieux que personne qu’elle est aussi proche de la mairie que de l’école, et de la salle polyvalente, que de l’église10 ; il en connaît aussi le sol pour l’avoir travaillé avec un ami, et sait donc que la belle tulipe romaine, d’un rouge si éclatant, émerveille le passant printanier longeant les rangs de cette vieille vigne. Et comme il connaît aussi les organismes publics chargés de la protection du patrimoine naturel et architectural grâce aux nombreux combats auxquels il a participé dans la région, il contacte sans tarder les institutions compétentes. Le 19 février 200411, il adresse un courrier à la Direction Régionale de l’Environnement (DIREN), les services du ministère de l’écologie en région Aquitaine.12 Il contacte le service de l’urbanisme et du patrimoine de la Direction de l’architecture et du patrimoine du Conseil général de la Gironde, dont il reçoit une réponse en date du 3 mars 2004. Il contacte la sous-préfecture de Libourne et le Jardin botanique de Bordeaux, qui lui répondent chacun le 4 mars 2004. Ces quatre réponses officielles, bien que tardive pour l’un d’elle, témoignent de manière indiscutable que c’est Yves Corbiac en personne qui a alerté les autorités sur le danger que faisait peser ce projet immobilier accrédité par la commune sur les tulipes romaines et sur leur biotope. Cette donnée, d’une importance capitale pour la suite de notre enquête, est d’ailleurs accréditée par la commune elle-même, qui désigne Yves Corbiac sans toutefois le nommer : « Ces indications relatives à la présence de ces tulipes dans la parcelle […] ont été portées à la connaissance de la Sous-préfecture par un habitant de Saint-Quentin-de-Baron. »13 Ainsi, les services déconcentrés de l’Etat, le Conseil général de la Gironde, la sous-préfecture de Libourne et la commune de Saint-Quentin-de-Baron ont tous acté du statut de lanceur d’alerte d’Yves Corbiac en répondant par voie officielle à sa demande d’intervention. Cet élément est crucial pour la suite des événements car, comme nous le verrons, face à la persévérance d’Yves Corbiac, c’est à la négation de son statut de lanceur d’alerte que nous allons assister, les institutions faisant tout pour effacer cette donnée première, en tentant de s’approprier indûment la mise en garde d’origine concernant l’espèce protégée. Ce sera là le premier acte de mauvaise foi de l’administration, et non des moindres.

Mais regardons de plus près ces réponses de l’administration à l’alerte donnée par Yves Corbiac. La sous-préfète Maryse Morandini, pour sa part, tout en accusant réception de la demande, renvoie vers le maire, à qui il revient, « dans le cadre de l’aménagement du territoire communal et de l’élaboration des documents d’urbanisme, de prendre en compte de telles observations. »14 Le Conseil général de la Gironde, rappelant que le code de l’urbanisme « impose à chaque collectivité publique de gérer le territoire de façon économe, en recherchant un équilibre entre notamment les besoins de l’habitat, des activités et des services et la protection des milieux naturels, des paysages », affirme que le projet d’aménagement communal est conforme à « cet impératif », notant que la parcelle dont il est question est constructible dans le Plan d’Occupation des Sols15, stipulant toutefois que « la prise en compte de cette espèce est obligatoire car sa présence est susceptible d’empêcher pour tout ou partie, la réalisation de projet d’aménagement communal. » Le Conseil général indique qu’il « envisage de signaler cette information » au maire, et qu’il a pris contact avec la DIREN et avec le Conservatoire botanique national délégation Aquitaine : « Le conservatoire botanique a bien recueilli la mention de l’implantation de cette espèce dans ce lien16, sans connaître toutefois l’importance de la station. »17 Autrement dit, le conservatoire a noté qu’il y avait une espèce protégée sur cette parcelle, ce dont il n’avait pas connaissance. Le Conseil général « propose » enfin à Yves Corbiac de se rapprocher d’un certain Monsieur Blanchard du conservatoire botanique, personnage clé dans la présente affaire, et sur lequel nous aurons amplement l’occasion de revenir.

Résumons : le Conseil général affirme, le 1er mars 2004, avoir pris contact avec la DIREN et le Conservatoire botanique suite à la sollicitation d’Yves Corbiac, et vouloir prendre contact avec la mairie. Le 4 mars, la sous-préfecture adresse copie à la mairie de la réponse qu’elle adresse à Yves Corbiac. Le 15 avril, la gazette municipale reconnaît l’origine de la démarche, mais affirme curieusement : « Tout naturellement, le Conservatoire botanique national, et le Conseil général de la Gironde se sont, à notre demande et pour faire suite à la démarche décrite plus haut18, intéressés à la préservation de cette espèce sur notre commune. » Le Conservatoire botanique a-t-il donc été saisi par le Conseil général comme celui-ci le prétend, ou par la municipalité comme cette dernière le prétend ? A dire vrai, sans doute un peu les deux, puisque Christian Mur, alors maire de la commune, était aussi conseiller général (majorité socialiste). Ou peut-être, ni l’un ni l’autre, car il n’est pas inenvisageable que les services de l’Etat, informés et peu empressés dans leurs réponses, aient établi le lien entre ces différentes structures. Mais il est intéressant de constater, dès le départ, une certaine volonté d’appropriation de la démarche par les institutions, qui ne nient cependant à ce moment-là nullement que l’alerte originelle a été donnée par Yves Corbiac. Le maire en personne, Christian Mur, acte officiellement de cette origine de l’initiative, puisqu’il signe le 14 avril 2004 un arrêté dans lequel il prend acte de « l’information, en date du 4 Mars 2004, de Mme la Sous Préfète de Libourne concernant la présence de « tulipes romaines » sur la parcelle AC 243 ».19

La commune est consciente de la régression incessante des tulipes d’Agen : « Toutes les stations sont menacées par la déprise agricole, l’abandon des modes de culture traditionnelles, l’emploi des désherbants et l’envahissement des friches où cette plante s’est maintenue. » Bien entendu, pas un mot sur l’urbanisation, autre cause essentielle – et irréversible – de disparition de cette espèce végétale sauvage.

Le 14 avril 200420, la solution a été trouvée et l’affaire est entendue : « des mesures de protection, dont certaines sont d’ores et déjà définies par la loi, seront prises. Entre autres, il s’agira de trouver un site de transplantation »21, et « il sera procédé à un enlèvement prochain des bulbes des tulipes pour être implantés dans un autre site. »22 On note ici la tournure d’esprit particulièrement sinueuse de la municipalité, justifiant par la « loi » et la « protection » un acte n’ayant, à ce moment donné, aucun fondement juridique23, ni aucun fondement scientifique.24 L’arrêté du premier magistrat de la commune va jusqu’à interdire tout acte de culture sur la parcelle, laissant entendre que le fermier serait susceptible de faire disparaître les tulipes, alors que ces pratiques avaient justement permis auparavant de laisser l’espèce survivre durant des années.

Dans une lettre en date du 3 mai 2004, Maïté Hartung de la Roer et Xavier Grazide, respectivement présidente et vice-président de l’ASSFALTE25, association locale de protection de l’environnement à laquelle appartient Yves Corbiac, interviennent auprès du Préfet pour dénoncer cette annonce : « l’article 2 de l’arrêté du 31 août 1995, modifiant celui du 20 janvier 1982, relatif à la liste des espèces protégées sur l’ensemble du territoire, impose sans ambiguïté le maintien de l’espèce sur son terrain d’origine. Toutes les pratiques d’enlèvement sont listées et proscrites. Cette précaution voulue par le législateur est tout à fait conforme au but recherché à savoir prévenir la disparition et permettre, aussi sûrement que possible, la conservation des biotopes. Une transplantation, qui n’offre a priori aucune des garanties liées à cette double exigence, ne nous paraît pas conforme à la réglementation en vigueur. »26 C’est en tant que Conseiller général de la Gironde que Christian Mur, maire de Saint-Quentin-de-Baron, répond à l’ASSFALTE, avec un ton qui ne laisse aucun doute sur le fait que l’affaire est alors déjà classée : « Bien que cette espèce soit abondamment fréquente sur tout le territoire de la commune et des communes environnantes, nous avons laissé à la "Mission du Conservatoire Botanique National Aquitaine/Poitou-Charente" le soin de conduire toutes opérations légales de conservation. Nous vous informons que nous mettons à la disposition de Mr Blanchard, Responsable C.B.N., tous les moyens qu’il désire pour parvenir à sa mission. »27 Monsieur Mur semble avoir alors déjà oublié que son propre bulletin municipal affirmait, deux semaines plus tôt, que « toutes les stations » de tulipes romaines étaient « menacées », ce que lui rappelle Marine Schenegg, secrétaire générale de l’union associative « Vivre en Entre-deux-Mers » dans une lettre qu’elle adresse à son tour au maire de la commune : « Nous vous signalons, pour votre gouverne, qu’il ne s’agit pas d’une espèce "abondamment fréquente" […] mais d’une plante indigène en voie de disparition […] Par ailleurs le fait de confier le soin au Conservatoire National de la Botanique de s’occuper de ce sujet ne vous dégage en rien des responsabilités qui vous incombent au CGDG. »28 Mais comme nous avons pu le constater tout au long de notre enquête, c’est précisément la dilution des responsabilités entre les différentes institutions qui a permis d’accomplir un acte parfaitement illégal en toute impunité, Monsieur Blanchard, dont on comprend bien à travers les propos du maire qu’il n’a pas vraiment eu d’autre choix que d’obéir à une commande, étant toutefois en première ligne, et son travail, comme nous allons le démontrer, révélant une grave collusion entre le monde scientifique et le monde politique.

Mais avant de rentrer dans le détail de ces travaux, il est ici nécessaire de s’arrêter sur ce fameux « conservatoire botanique », afin de comprendre quels sont ses objectifs et son mode de fonctionnement. Les conservatoires botaniques, qui sont une petite dizaine en France, sont régis par le décret du 8 juillet 2004, et ils obtiennent leur agrément du ministre en charge de la protection de la nature. Leurs missions officielles consistent en la connaissance scientifique des espèces végétales et de leurs milieux, en missions d’expertise technique et scientifique pour l’Etat et les collectivités, en éducation à la biodiversité, et en la « conservation des éléments rares et menacés de la flore sauvage et des habitats naturels et semi-naturels. »29 L’agrément ministériel est donc clairement déterminé par la priorité à laquelle doivent se consacrer les conservatoires botaniques, de sauvegarde de la flore sauvage. Ainsi, le Conservatoire botanique national de Brest, fondé en 1975 et agréé en 1990, est-il géré par un syndicat mixte associant entre autres l’université de Bretagne occidentale et le Parc Naturel Régional d’Armorique. Le Conservatoire Botanique National Méditerranéen de Porquerolles, agréé en 1990, est géré par le Parc National de Port-Cros.30 Le Conservatoire Botanique National Alpin de Gap-Charance, créé en 1984 et agréé en 1993, est géré par un syndicat mixte comprenant le CBN de Porquerolles et le Parc National des Ecrins. Le Conservatoire Botanique National de Mascarin, à La Réunion, agréé en 1993, est géré par une association type loi de 1901. Le Conservatoire Botanique National du Massif Central, agréé en 1998, est géré par un syndicat mixte composé, entre autres, du Parc Naturel Régional du Livradois-Forez. Bref, ces conservatoires sont, en toute logique, implantés au sein de structures associant différents acteurs dont les compétences relèvent de la connaissance scientifique et de la protection de la nature. Fort tardivement, c’est à la fin de l’année 2000 qu’apparaît une « Mission de préfiguration du Conservatoire Botanique Aquitaine/Poitou-Charentes », qui deviendra le Conservatoire Botanique National Sud Atlantique ; cet embryon de conservatoire, initié par la ville de Bordeaux, est naturellement installé au Jardin botanique de Bordeaux. Mais, chose curieuse, en juin 2004, c’est le Conseil général de la Gironde qui reprend le flambeau.31 Une particularité locale qui n’est peut-être pas sans rapport avec le très malheureux rapport que va rendre Monsieur Blanchard pour justifier la transplantation d’une espèce rare et protégée, rapport dont nous allons maintenant prouver qu’il relève plus du faux en écriture que d’un travail scientifique et technique objectif.

Frédéric Blanchard commençait pourtant bien : invoquant des « difficultés déontologiques, théoriques et pratiques d’engager une telle démarche » (auxquelles il aurait toutefois pu ajouter utilement les difficultés légales – mais sa qualité de scientifique lui a sans doute interdit de donner des leçons de droit aux élus), sa première phrase laissait espérer un rapport conforme à l’exigence de protection des espèces menacées qu’il était censé représenter : « La transplantation d’espèces menacées ne nous paraît pratiquement jamais être une solution souhaitable pouvant entrer dans le cadre de mesures compensatoires. »32 Evoquant la « déconnexion » de l’espèce avec son milieu d’origine, il redoute les effets de la disparition du « contexte écologique stationnel » de la plante sur celle-ci, mais également les effets négatifs occasionnés sur les populations alentours : « La disparition d’une population lorsque celle-ci fonctionne comme "population source" dans une métapopulation est évidemment encore plus problématique : elle provoquera à plus ou moins long terme la disparition des "populations puits" périphériques. »33 Frédéric Blanchard indique même qu’il lui semble préférable de privilégier, en guise de mesures compensatoires, le soin à apporter aux biotopes se situant à proximité du site destiné à disparaître.34 Une fois passées ces « remarques préliminaires » peut-être plus destinées à soulager sa conscience de botaniste qu’à aboutir à un point de vue pondéré sur la question35, Frédéric Blanchard entre dans le vif du sujet.

Et c’est fort curieusement qu’il le fait : « Une parcelle occupée par de la vigne mais située en plein cœur du village a été très logiquement intégrée dans ce schéma en vue d’aménager la place du village et de nouveaux lotissements. »36 On ignorait que les compétences du Conservatoire Botanique étaient d’ordre urbanistique : qui peut donc bien être Frédéric Blanchard pour s’autoriser de tels points de vue ? Que l’on sache, en tant que biologiste spécialisé dans les espèces végétales et les écosystèmes naturels, Monsieur Blanchard n’a pas compétence pour juger de l’opportunité des plans locaux d’urbanisme : cela ne rentre ni dans ses compétences, ni dans son champ d’attribution. Il aurait donc été très logique qu’il s’abstienne de tout jugement de valeur sur le PLU, dans un sens comme dans l’autre d’ailleurs ; la seule chose acceptable qu’il aurait eu à dire, c’était qu’il était incohérent de placer une parcelle constituant l’habitat d’une espèce rare et protégée sous le régime de la constructibilité. En lieu et place, Frédéric Blanchard se contente de retranscrire la présentation du projet immobilier telle qu’elle a été communiquée par l’architecte DPLG Jacques Puissant, présentation dans laquelle on n’est pas surpris de retrouver les termes employés dans le journal municipal, à savoir que construction de la place centrale prévue par la convention d’aménagement du bourg établie avec le Conseil général est la clé de voûte d’un ensemble immobilier : « Le projet est un élément très important d’une opération d’ensemble qui doit permettre à la commune de St Quentin de Baron, à 25 Km de Bordeaux, de maîtriser la pression foncière qui s’exerce depuis plusieurs années. »37 Aucune observation critique n’est émise, à tel point que l’on est en droit de se demander si c’est bien Frédéric Blanchard qui a rédigé ce projet ; on note d’ailleurs que si lui seul apparaît comme auteur de ce rapport, deux structures n’ayant a priori rien à voir l’une avec l’autre apparaissent en page de garde : la Mission du Conservatoire Botanique, et la Commune de Saint-Quentin-de-Baron.38 L’intégration de jugements de valeur favorables et l’absence d’analyse critique sur le projet immobilier dans un rapport censé être d’ordre scientifique laisse ainsi perplexe : Frédéric Blanchard est-il bien l’auteur de ce rapport, ou a-t-il été aidé ? Autrement dit, lui a-t-on tenu la main ? A vrai dire, répondre à cette question ne changerait pas grand-chose à la situation : si Monsieur Blanchard s’est laissé dicter le contenu du rapport, cela veut dire qu’il est dépourvu de fondement scientifique puisqu’il a été rédigé en fonction d’intérêts n’ayant rien à voir avec la science ; et si Monsieur Blanchard a rédigé ce rapport en toute indépendance d’esprit, nous allons voir que cela n’enlève rien à l’absence de fondement scientifique du rapport dont il est signataire. Mais il répond lui-même à cette question : « la société responsable des aménagements prévues nous a chargé de rédiger un bilan floristique global ainsi que des propositions de transplantations des espèces protégées. »39 Ce serait donc, non pas la Mairie, mais le promoteur immobilier qui aurait (déjà) la main… Mais poursuivons : le rapport indique tout à la fois que « la station de tulipes est bien connue des naturalistes régionaux », et que cette population a été « découverte » : « Notre intervention a permis de confirmer le statut de cette tulipe romaine qui a été rapportée à l’espèce Tulipa agenensis. » Alors, cette station de tulipes a-t-elle été découverte, ou était-elle déjà bien connue ? Il faudrait savoir, et le détail est d’importance : car si elle a été découverte, elle l’a été par Yves Corbiac, que le rapport ne cite bien évidemment pas. Et si elle était « connue depuis longtemps par les sociétés savantes de la région »40, on doit alors se demander pourquoi ces dernières n’ont rien dit au moment de l’adoption du PLU. En 2006, cette confusion se poursuit : « La parcelle abrite une station de Tulipe d’Agen (Tulipa agenensis) bien connue des naturalistes locaux (Société Linnéenne de Bordeaux, 2005). De plus, lors des visites de terrain préliminaires, l’Anémone couronnée (Anemone coronaria) a été découverte sur la parcelle. »41 Au chevet d’une station bien connue, on nous renvoie à un inventaire de 2005, et on nous indique qu’une nouvelle espèce a été découverte : sans préjuger des compétences des scientifiques, on peut assez facilement imaginer que si cette seconde espèce n’a pas été découverte auparavant, c’est que la station n’était pas si « bien connue » que ça… ou qu’elle était en tous cas mal suivie.

Quoiqu’il en soit, Frédéric Blanchard refait déjà l’histoire, en indiquant, peut-être en toute inconscience, que ce sont les institutions qui ont été à l’origine de la sauvegarde de l’espèce : « La découverte d’une population de quelques centaines de pieds de "tulipes rouges" sur la parcelle, a motivé la municipalité et le Conseil général de la Gironde impliqué  dans la mise en place du PLU, à contacter la Mission Conservatoire Botanique Aquitaine/Poitou-Charentes pour identifier la tulipe concernée, confirmer son statut de protection et envisager une solution permettant de conserver la patrimoine biologique de la commune tout en permettant très logiquement à cette parcelle du "cœur de bourg" d’être intégrée dans le développement urbanistique de la commune comme "place de village". »42 Pour sauver l’honneur, Frédéric Blanchard a tout de même « découvert sur la parcelle une autre espèce remarquable protégée : Anemone coronaria », l’anémone coronaire elle aussi inféodée aux vignes cultivées de manière traditionnelle ; nous verrons plus loin ce qu’il adviendra de cette autre malheureuse fleur des vignes. Pour l’heure, si Frédéric Blanchard est bien obligé de constater que les populations des espèces remarquables observées dans les vignes à Saint-Quentin-de-Baron « restent localisées et donc fortement menacées », il trouve une bonne parade en affirmant que les plantes situées sur la parcelle du bourg, qui est « la plus belle station communale de cette tulipe », ne survivront pas longtemps aux méthodes culturales employées dans cette vigne, faisant allusion aux produits chimiques : « Les traitements et l’itinéraire cultural actuel de cette vigne ne permettront pas le maintien à long terme de ces populations relictuelles. »43

Mais nous en arrivons maintenant au gros problème du rapport de Frédéric Blanchard, au très gros problème de Monsieur Blanchard, à l’énormité Blanchard. Consciencieusement, notre naturaliste en herbe a « recherché toutes les informations disponibles concernant des transplantations de tulipes et de géophytes des vignes au sein du réseau des Conservatoires Botaniques nationaux. » Il a ainsi obtenu, par exemple des renseignements de la part du Conservatoire Botaniques National de Porquerolles, mais Monsieur Blanchard déplore le peu d’éléments trouvés pour parvenir à ses fins : « Hélas, la bibliographie a peu répondu à nos attentes »44, tant sur le plan des techniques de transplantation que sur l’état de conservation des espèces : « Concernant l’Aquitaine, peu de références font état du bilan patrimonial des adventices des vignes. On peut toutefois citer un bilan pour la Gironde dressé il y a déjà plus de 10 ans concernant les tulipes romaines […] SERONIE-VIVIEN & SERONIE-VIVIEN (1991) ont réalisé un bilan très intéressant sur les tulipes en Gironde et concluent à la régression de toutes les espèces. »45 Il est regrettable que Frédéric Blanchard n’ait pas trouvé de livre lui expliquant comment procéder à la transplantation d’une espèce protégée que l’on n’avait pas le droit de transplanter. Il est regrettable que Frédéric Blanchard ait constaté « l’effondrement des populations » sans en tirer toutes les conséquences utiles quant au travail qu’on lui avait commandé. Mais ce qui est regrettable par-dessus tout, c’est que tout en étant apparemment en étroite relation avec le réseau des Conservatoires Botaniques Nationaux, et notamment le Conservatoire Botanique National Méditerranéen de Porquerolles, Frédéric Blanchard n’ait pas songé à évoquer le document le plus important concernant l’état de conservation des espèces protégées, le document national officiel faisant foi en matière scientifique, le seul document, à vrai dire, qu’il était nécessaire de citer, le document fondamental dont aucun botaniste digne de ce nom ne pouvait à l’époque ignorer l’existence, bref le document que nul ne pouvait négliger, que nul n’avait le droit de passer sous silence et qui l’a pourtant été habilement par les protagonistes de la présente affaire.

C’est que le Livre Rouge de la Flore Menacée de France46, publié en 1995, tome coordonné par le Conservatoire Botanique National Méditerranéen de Porquerolles, n’est pas un simple état des lieux de la flore en voie de disparition : il s’agit bien plutôt d’une somme dressant un bilan exhaustif et très précis, scientifiquement indiscutable et officiellement reconnu, autrement dit de l’ouvrage de référence du botaniste français. Voyons cela de plus près :

« Le programme "Livre rouge de la flore menacée de France" a débuté en 1987 sous l'égide du ministère en charge de la protection de la nature, qui en a confié la coordination et la réalisation aux Conservatoires botaniques nationaux (CBN). Ce programme avait pour objectifs d'identifier les responsabilités de la France et les urgences en matière de conservation de la flore vasculaire, de dresser un bilan des connaissances sur les espèces rares et menacées, et de mettre à disposition un ouvrage pratique qui permette la mise en oeuvre effective de programmes d'études et de conservation.

Sa réalisation a mobilisé l’ensemble de la communauté botanique française, comprenant botanistes professionnels et bénévoles. Elle a été coordonnée par le CBN méditerranéen de Porquerolles. Le travail a porté, au total, sur près de 1 100 taxons de la flore vasculaire de France métropolitaine.

Publié en 1995, le Tome I (Olivier et al., 1995) s'intéressait aux "espèces prioritaires" sélectionnées à dire d'experts. Il avait pour vocation de présenter l'essentiel des espèces initialement considérées comme menacées en France. »47

Ne pas évoquer le Livre Rouge de la Flore Menacée de France quand on se prétend botaniste, c’est donc comme ne pas savoir ce qu’est le Dalloz quand on est magistrat, ne pas connaître le Gaffiot quand on est latiniste, ne pas avoir entendu parler du Vidal quand on est médecin. Monsieur Blanchard est un prêtre sans Bible, un imam sans Coran, un Champollion sans pierre de Rosette. Il est parfaitement inimaginable, et pour tout dire absolument impossible, que Frédéric Blanchard n’ait pas eu connaissance de cet ouvrage capital à la date de la rédaction de son rapport, soit presque 10 ans après la publication de ce document unique, que n’importe quel étudiant de première année en faculté de sciences naturelles connaîtrait. Et il est en conséquence intolérable de ne pas avoir cité ce document dans son travail. Cette absence jette le discrédit sur l’ensemble du travail de Frédéric Blanchard, car il s’agit d’une occultation manifeste et volontaire relevant à la fois de la grave faute professionnelle et du déni administratif et scientifique. Ne pas citer le Livre Rouge revenait en l’occurrence à nier son existence ; il s’agit, à proprement parler, d’un acte de négation bibliographique. Frédéric Blanchard s’est livré (si l’on peut dire) dans ce rapport à un autodafé qui ne disait pas son nom ; car l’autodafé a au moins ceci d’honnête, que l’on voit les livres brûler, alors que passer sous silence leur existence est dénier jusqu’à leur propre création. Cette absence est aussi grave sur le plan intellectuel et scientifique, que sur le plan moral et professionnel, mais aussi politique et juridique ; elle est le signe incontestable que ce Projet de transplantation signé par Frédéric Blanchard est un faux scientifique.48 Et comme toute l’affaire qui s’ensuivra sera fondée sur ce faux, qui servira à justifier l’injustifiable, on peut dire que l’utilisation qui en a été faite par la suite relève de l’usage de faux scientifique.

Cela est d’autant plus ennuyeux que ce Projet de transplantation signé par Frédéric Blanchard est l’acte constitutif du Conservatoire Botanique Sud Atlantique, pondu un mois avant le transfert entre le Jardin botanique de Bordeaux et le Conseil général de la Gironde ; ce travail fondé sur un mensonge par omission d’une intolérable gravité sur le plan intellectuel, éthique et scientifique, représente le péché originel d’un organisme soumis à la loi des élus locaux ayant décidé de piétiner la réglementation nationale, n’hésitant pas, pour ce faire, à falsifier les données objectives de la bibliographie scientifique de la République.49

Il faut même aller plus loin, en disant que la citation de Tulipa agenensis dans le Livre Rouge n’est pas seulement une donnée incontournable dont seule une grande mauvaise foi saurait expliquer de n’être pas affichée, mais à dire vrai la seule donnée véritablement incontournable ; autrement dit, s’il n’avait fallu dans tout travail concernant Tulipa agenensis (ou toute autre espèce figurant dans le Livre Rouge) ne conserver qu’un élément, s’il avait fallu choisir une unique donnée bibliographique et scientifique, c’était celle-ci. Si le rapport de Monsieur Blanchard avait dû être limité à une ligne, cette ligne devait être une citation du Livre Rouge dela Flore Menacée de France. L’autorité scientifique et administrative de cet ouvrage a donc, par le fait de cette lourde absence, été bafouée ; il s’agit d’une violation directe de ce qui constitue le fondement, à la fois biologique et républicain, de la protection des espèces menacées. Quand on pense que Frédéric Blanchard a été payé pour produire un rapport passant sous silence le seul document, parfaitement objectif sur le plan scientifique, et parfaitement officiel, qui méritait et nécessitait d’être cité, on ne peut s’empêcher de se poser cette question : est-il inadmissible que Monsieur Blanchard ait été payé pour produire un rapport ne citant pas le Livre Rouge, ou est-il inadmissible que Monsieur Blanchard ait été payé pour ne pas citer le Livre Rouge dans son rapport ?

Mais venons-en au contenu de ce fameux Livre Rouge, ce qui va nous permettre de comprendre pourquoi il a ainsi été oublié de manière éhontée par Frédéric Blanchard ; c’est que, comme on pourrait s’en douter, les informations qu’il contient ne sont guère favorables aux transplanteurs. Et bien que n’ayant aucune portée juridique, il est évident que l’autorité recelée dans le Livre Rouge aurait pu peser de manière décisive dans le choix qui devait être fait de conserver ou non le biotope constructible ; mais comme on l’a compris depuis longtemps, la question n’était pas tant de savoir si on pouvait le détruire, que celle de savoir comment il fallait s’y prendre pour le détruire en toute innocence.

Rangée dans la catégorie patrimoniale des « taxons présents dans trois pays ou plus, rares et/ou menacés en France », l’espèce Tulipa agenensis figurait pour ce qui est de la cotation de rareté et de régression établie par l’UICN en France, parmi les « taxons vulnérables », c’est-à-dire au milieu de l’échelle menant à l’extinction, soit entre les taxons non menacés ou rares, et les taxons en danger ou éteints, soit parmi les « taxons dont on estime qu’ils entreront prochainement dans la catégorie en danger, s’il y a persistance du danger. Dans cette catégorie figurent les taxons dont tout ou partie des populations diminuent en raison d’une surexploitation, d’une destruction importante de l’habitat ou d’autres perturbations de l’environnement ; également des taxons dont les populations ont été gravement diminuées ou dont la sécurité finale n’est pas encore assurée ; et enfin des taxons dont les populations demeurent abondantes, mais dont de graves facteurs contraires menacent l’existence dans toute l’aire de répartition. »50

Pour Tulipa agenensis, les auteurs du Livre Rouge avaient vu juste, puisque cette espèce est actuellement classée « en danger »51, c’est-à-dire qu’elle est considérée comme un « taxon en passe de disparaître, ou, dont la survie est peu probable si les facteurs responsables continuent à agir. Dans cette catégorie figurent les taxons dont le nombre a été réduit à un seuil critique, ou dont les habitats ont diminué si radicalement qu’ils courent un danger imminent de disparition. »

Plus précisément, voici l’état des lieux que dresse le Conservatoire Botanique de Porquerolles, qui a établi la fiche :

« Etat de conservation :

En très forte régression dans le Sud-Est où seules quelques stations se maintiennent difficilement […] et sont toutes activement menacées par l’abandon de l’agriculture traditionnelle et l’anthropisation de l’espace (urbanisation...). Dans le Sud-Ouest, en revanche, le taxon est plus prospère (et ce malgré une régression importante, toujours due aux mêmes causes que précédemment), puisqu’il se maintient dans une trentaine de stations (essentiellement en Gironde et surtout dans le Lot-et-Garonne qui possède actuellement les populations françaises les plus nombreuses).

Mesures de conservation dont bénéficie le taxon :

- Dans quelques stations du Sud-Ouest, les agriculteurs ont été sensibilisés à leur responsabilité patrimoniale et essayent de préserver le taxon. Il en est de même pour la station d’Apt.

Mesures de conservation proposées :

- Inventaire général (en cours de réalisation) afin de préciser le statut du taxon.

- Sensibilisation des agriculteurs concernés de façon à essayer d’engager une gestion appropriée (maintien d’une certaine agriculture traditionnelle).

- Renforcements de populations ou éventuellement introduction dans des sites d’accueil (avec maîtrise du foncier).

- Acquisition des parcelles les plus menacées (Conservatoires régionaux...) avec gestion appropriée. »52

Frédéric Blanchard, le prof de français qui n’avait pas de Bled, n’en est pas à une lacune près : « Les autorités municipales, conscientes de l’intérêt biologique des espèces ont clairement montrer53 leur volonté de préserver la tulipe dans leur commune et le patrimoine biologique associé. »54 Tout est donc clair pour notre jardinier sans manuel de jardinage : puisque la commune aime les fleurs, il faut l’aider à les détruire. Il faut dire que Monsieur Blanchard n’a pas de chance car, à la recherche de la période favorable pour la récolte des bulbes, il déclare : « Sur ce point, aucune donnée bibliographique n’a été trouvée concernant spécifiquement Tulipa agenensis. »55 Le navigateur sans Code Vagnon n’a pas trouvé le livre qu’il lui fallait, et il n’a même « pu obtenir aucune information sur la longévité des bulbes », ce qui ne lui empêche pas de conclure à l’essentiel, à savoir que « les transferts de bulbes doivent intervenir en juin » et que « l’implantation des bulbes vers la nouvelle parcelle doit s’effectuer avant les premières pluies d’automne. »56 Bref, pour résumer, Frédéric Blanchard est un randonneur qui n’a pas de guide, mais cela ne l’empêche pas de se lancer à l’assaut d’un sommet non exploré ; et plus tôt cela sera fait, mieux cela vaudra…

Frédéric Blanchard, l’inspecteur de permis de conduire qui avait oublié le Code de la route, est formel : « Nos observations de 2004 ont montré l’absence de fructification de Tulipa agenensis et d’Anemone coronaria. »57 Or, si l’on se reporte au tableau récapitulatif dressé suite à l’inventaire par piquetage, on constate que l’état de fructification est daté de : « mai juin 2004 »58 Cela peut paraître peu de chose vu de loin, mais quand on sait avec quelle précision les scientifiques et les juristes travaillent, on comprendra que les questions de date sont capitales dans notre affaire, surtout en ce début de « projet », dont les origines ont manifestement voulu être cachées. Soyons donc rigoureux : le Projet de Monsieur Blanchard est daté du mois de mai 200459, et il contient un tableau présentant un état de fructification (nul en l’occurrence) de mai et juin 2004. Cela ne peut signifier que deux choses : soit les observations relatives à la fructification n’ont pas été faites (ce qui pourrait expliquer qu’aucune fructification n’ait été constatée en juin 2004), soit le « Projet de transplantation » de Frédéric Blanchard a été antidaté (c’est-à-dire daté de mai 2004 alors qu’il n’aurait été achevé, et donc publié, qu’en juin 2004). Il est en tous cas fort ennuyeux que notre historien naturaliste ait ainsi mélangé les archives, car confondre le mois de mai et le mois de juin quand on s’occupe de semis n’est guère une garantie de sérieux en agriculture. Le rapport ajoute : « il est probable que des pieds très jeunes cachés par une végétation adventice dense et en plein développement ont très certainement échappés à notre vigilance. »60 Cette probabilité très certaine montre une nouvelle fois le manque de rigueur dans l’analyse biologique, et est à mettre en rapport avec les justifications écologiques du choix de la parcelle d’accueil, qui a obéi à des contingences n’ayant aucun lien avec les exigences propres à la protection de l’espèce végétale : la parcelle qui « a été acquise en 2004 par la municipalité » est « une friche post-culturale » censée avoir le « même type de sol que la parcelle d’origine », ne posséder aucun « intérêt patrimonial », faire l’objet d’une « maîtrise du foncier par le futur gestionnaire » et être « une ancienne terre agricole sans apport récent d’herbicides (abandon depuis 2 ou 3 ans) ».61 Comment un scientifique peut-il souffrir d’une telle impéritie ? La parcelle était-elle abandonnée depuis 2 ans, ou depuis 3 ans ? Ce n’est tout de même pas exactement la même chose, et quand on sait avec quelle juste sévérité les terres en reconversion vers l’agriculture biologique sont contrôlées pour pouvoir prétendre au label « AB », on mesure la misère de tels propos. Que Frédéric Blanchard n’ait pas été en mesure dans ce rapport, de déterminer avec exactitude le nombre d’années où cette parcelle avait été au « repos » est une nouvelle manifestation de son incurie et jette le discrédit sur l’ensemble de la démarche prétendument justifiée. Il faut tout au contraire remarquer que la maîtrise du foncier, c’est-à-dire l’achat par la commune, entrait en l’occurrence en contradiction avec les mesures conservatoires proposées dans le Livre Rouge de la Flore Menacée, puisque ce dernier préconisait une « acquisition des parcelles les plus menacées », ce qui était directement le cas de la parcelle centrale, soumise à un projet immobilier ayant pour conséquence la destruction définitive et irréversible du biotope d’origine. De plus, cette terre agricole non cultivée n’était à l’époque, et n’est toujours, ni une vigne ni un verger, milieux de vie les plus favorables à la tulipe d’Agen ; il est inconcevable que n’ait été effectuée aucune recherche de parcelles de vigne ou d’arbres fruitiers adéquates, et ce d’autant plus que l’intérêt de la tulipe romaine consiste non seulement en sa particularité et sa rareté botaniques, mais également en sa dimension culturelle très forte relative à « l’agriculture traditionnelle », comme le souligne le Livre Rouge. Comme si, à Saint-Quentin-de-Baron, il n’y avait pas eu une vigne ou un verger approprié pour devenir « site d’accueil », alors même que « le terrain sera géré en se calquant sur les pratiques culturales traditionnelles rencontrées dans les "vignes anciennes" »62. Un comble quand on lit la phrase de conclusion du Projet de transplantation de Frédéric Blanchard : « A plus long terme, une telle parcelle devrait être une des premières étapes de la constitution d’un réseau de terrain de plantes à bulbes des vignes en Gironde et en Aquitaine. »63

Enfin, il faut bien dire que le choix d’une seule et unique parcelle pour procéder à cette transplantation contrevenait manifestement à toutes les précautions utiles pour sauvegarder l’espèce protégée ; quand on est un scientifique soucieux de préserver une espèce, on ne met pas tous ses œufs dans le même panier, et le choix d’au minimum deux stations d’accueil (avec des caractéristiques si possible différentes, par exemple une vigne et un verger, une station proche et une autre éloignée, etc…) aurait à l’évidence démontré que le scientifique était plus soucieux de préserver la tulipe sur le long terme que de préparer sa retraite. Choisir un seul site de transplantation est un risque qui ne peut s’expliquer que par une grande légèreté.64

Mais le pire est peut-être ailleurs, dans le vœu de « réaliser des quadrats tests afin de valoriser cet expérience de transfert. »65 Car il faut bien évidemment que la petite opération rapporte, c’est-à-dire que l’on puisse montrer au bon peuple qu’elle réussit, ce qui autorisera d’autres destructions de biotopes ; la science au service des intérêts immobiliers. Les tulipes sauvages seront donc plantées en rangs d’oignons, comme dans les champs horticoles hollandais, et nous verrons comment elles s’y sentiront. Parallèlement, les scientifiques se feront donneurs de leçons de choses de la nature : « Un panneau rappelant la réglementation en vigueur "cueillette interdite"…) et évoquant clairement la situation des adventices des vignes sera disposé chaque année sur la parcelle, notamment durant la période de floraison des tulipes. »66 Et comme on n’en fait jamais assez en matière de pédagogie, « la mise en place d’une information (petite plaquette couleur sur l’intérêt des Tulipes) auprès des habitants de la commune sera également prévue. »67

Regardons donc d’un peu plus près ce que cette belle initiative a donné : une plaquette d’information, dépourvue de date cette fois, a été signée par Frédéric Blanchard et Hervé Castagné.68

Ce document, judicieusement appelé « La tulipe d’Agen (Tulipa agenensis) : une espèce menacée de disparition »69, donne le la dès sa première page, avec un encadré révélateur :

Je suis en voie de disparition et protégée, ne me cueillez pas

Protection nationale par arrêté du 20 janvier 1982 et modifié par arrêté du 31 août 1995

La personnification de la tulipe d’Agen est ici clairement destinée à sensibiliser le commun des mortels à sa propre responsabilité dans la possible disparition d’une espèce protégée par la loi ; ainsi, « la cueillette et l’arrachage des bulbes malgré leur protection » est visée comme menace principale, avec la « modification des pratiques agricoles et des pratiques culturales ». Or, s’il est en effet navrant que des espèces protégées soient cueillies, a fortiori arrachées, ces actes répréhensibles ne sauraient constituer la cause essentielle de la disparition. En effet, la cueillette ne détruit pas le bulbe, et l’arrachage, généralement destiné à une « transplantation » privée, concerne toujours un nombre relativement faible de bulbes. Pour condamnables qu’ils soient, les actes de cueillette ou d’arrachage ne sauraient donc être considérés comme responsables de la destruction de l’espèce, et ce d’autant plus qu’ils n’affectent en rien le biotope d’origine. C’est pourquoi le Livre Rouge de la Flore Menacée ne désigne pas la cueillette dans les causes de menaces pesant sur la tulipe d’Agen. Par contre, l’anthropisation de l’espace, essentiellement matérialisé par l’urbanisation, constitue une menace bien plus pressante, et surtout irréversible, non seulement sur les spécimens d’espèces protégées, mais encore bien plus sur leur biotope. Cela explique que cette cause soit désignée par le Livre Rouge, mais n’explique pas que l’urbanisation ne soit jamais mentionnée dans le malheureux document réalisé par Hervé Castagné et Frédéric Blanchard. Ce qui explique que l’urbanisation ne soit pas mentionnée par les deux compères, c’est sans doute qu’ils n’avaient pas lu le Livre Rouge au moment où ils ont rédigé ce torchon… Faire ainsi l’impasse sur l’urbanisation comme menace essentielle sur les tulipes romaines et sur leur biotope est tout aussi inadmissible que de ne pas avoir, dans ledit document, cité le Livre Rouge de la Flore Menacée de France. Que des gens payés pour justifier une violation en règle de la loi de protection végétale s’autorisent à la fois à cacher les causes réelles de destruction des biotopes et fassent culpabiliser la population au prétexte qu’elle aurait cueilli des fleurs serait risible, si les conséquences d’un tel acte de mauvaise foi n’avaient pas été si lourdes de conséquence. Tenter de relativiser un « effondrement des populations » par le fait que « la Gironde et le Lot-et-Garonne possèdent actuellement les populations les plus nombreuses de France et du Monde » est tout aussi intolérable : cela aurait, tout au contraire, dû inciter à faire de cet ultime réservoir un lieu de protection intégrale, afin, comme l’indique le Livre Rouge, de renforcer les populations. Quant à l’expression « transplantation de sauvegarde » ou « transplantation conservatoire » qui a été choisie pour décrire cette opération, elle est aussi fausse que risible : il n’a jamais été question de réaliser cette transplantation dans le but de préserver, de protéger ou de sauvegarder l’espèce menacée, mais dans celui de libérer la parcelle destinée à un projet immobilier. Il s’agit donc d’une transplantation dite conservatoire, autrement dit d’une transplantation de complaisance.70 De même, évoquer l’avis favorable d’une « commission d’experts » pour désigner le Conseil National de Protection de la Nature est faux, car comme nous allons le voir, cette commission n’a jamais été réunie.

Bref, nous voyons très clairement, à travers ce document grand public truffé d’erreurs et de mensonges par omission, que tous les moyens ont été considérés comme valables pour justifier un acte de transplantation dont nous allons maintenant démontrer, comme si cela était nécessaire, la complète illégalité.

C’est donc vers la puissance publique, à savoir les représentants de l’Etat, que nous allons maintenant nous tourner pour tenter de comprendre comment une telle opération a été rendue possible.

 

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1 Propos recueilli lors de la présentation du livre Fleurs des vignes et fleurs des blés en Aquitaine (éditions Biotope, 2014), par Yannig Bernard, Erick Dronnet et Frank Jouandoudet (discussion animée par Claude Feigné – Michel Quéral est également co-auteur de cet ouvrage) à la librairie La Machine à Lire (Bordeaux) le 25 septembre 2014. L’exemple concernait les collections de spécimens d’espèces disparues dans les musées d’histoire naturelle.

2 Sud-Ouest, 17 décembre 2007, « Les campagnes grignotées », par Priska Ducoeurjoly, supplément sur les grands thèmes environnementaux, « Le mitage des territoires », p. 1.

3 Sud-Ouest, 2 octobre 2007, « La gironde change de visage », par Patrick Faure, supplément « Nature », p. 2.

4 Sud-Ouest, 19 janvier 2007, L’actualité en Gironde, « Une urbanisation ultrarapide », par Anne-Marie Siméon.

5 Fédération Départementale des Syndicats d’Exploitants Agricoles, affiliée à la FNSEA, premier syndicat agricole de France.

6 Sud-Ouest, 20 mai 2002, « Le rural regagne du terrain », par Gilbert Garrouty

7 Journal municipal d’information « La Lanterne » N°267, 1er août 2003.

8 Journal municipal d’information « La Lanterne » N°272, 27 janvier 2004.

9 Ibid. Une négociation entre le promoteur et la mairie a abouti « à un accord : les soixante logements prévus sont ramenés à trente-huit, la municipalité se fait céder les 10% légaux et achète les 1200 m² encore nécessaires pour en disposer de 2000 et réaliser la place. » (« Les tulipes de la discorde », par Yannick Delneste, Sud-Ouest Libournais, 16 août 2005).

10 Dans le journal d’information municipal « La Lanterne » N°279 daté du 30 août 2004, la municipalité s’enorgueillit de son église « maintenant classée en totalité ».

11 2004 fut l’année d’adoption de la Stratégie Nationale pour la Biodiversité (SNB) : l’objectif en était de stopper la perte de biodiversité avant 2010. Ce fut raté.

12 Ce courrier recevra une réponse le… 7 avril 2005 (vous avez bien lu : 2005, soit plus d’un an après).

13 Journal d’information municipal « La Lanterne » N°274, 15 avril 2004.

14 Lettre de la sous-préfète de Libourne à Yves Corbiac, 4 mars 2004.

Lettre de la Sous-Préfecture de Libourne à Yves Corbiac (4 mars 2004) © Yves CORBIAC Lettre de la Sous-Préfecture de Libourne à Yves Corbiac (4 mars 2004) © Yves CORBIAC

15 Lequel sera remplacé par le Plan Local d’Urbanisme, accepté le 26 mars 2004.

16 Il s’agit sans doute d’une faute de frappe dans la lettre, son auteur ayant sans doute voulu dire « dans ce lieu ».

17 Lettre de Ch. Detraz, Chef du Service de l’urbanisme et du patrimoine – Direction de l’architecture et de patrimoine – Direction générale adjointe chargée des services techniques, par délégation pour le Président du Conseil général de la Gironde, à Yves Corbiac, 1er mars 2014.

Lettre du Conseil Général de la Gironde à Yves Corbiac (1er mars 2004) © Yves CORBIAC Lettre du Conseil Général de la Gironde à Yves Corbiac (1er mars 2004) © Yves CORBIAC

18 Celle d’Yves Corbiac.

19 Arrêté du maire de Saint-Quentin-de-Baron du 14 avril 2004.

Arrêté municipal du 14 avril 2004 © Mairie de Saint-Quentin-de-Baron Arrêté municipal du 14 avril 2004 © Mairie de Saint-Quentin-de-Baron

20 Soit 1 an jour pour jour avant l’avis donné par le Conseil National de Protection de la Nature qui aura donc joué, dans cette affaire, le rôle de chambre d’enregistrement d’une décision prise bien en amont.

21 « La Lanterne » N°274, 15 avril 2014.

22 Arrêté du Maire de Saint-Quentin-de-Baron du 14 avril 2004, article 3.

23 Les premiers arrêtés préfectoraux d’autorisation de transplantation ne seront émis qu’au mois de mai 2005.

24 Comme nous l’avons dit, l’avis du CNPN ne sera donné que bien plus tard, et n’inclura d’ailleurs lui-même aucune justification scientifique ; et pour cause, comme nous le verrons bientôt…

25 Association pour la Sauvegarde et la Salubrité de FALeyras, Targon et Environs.

26 Lettre de l’ASSFALTE au Préfet de la Gironde sous couvert de Madame la sous-préfète de Libourne, Bureau de la protection de la nature et de l’environnement, à l’attention de M.H Tricard et J.M. Pellegrin ; copies envoyées à la DRAF (Direction Régionale de l’Agriculture et de la Forêt), la DIREN (Direction Régionale de l’Environnement), le Conseil général, la Mairie de Saint-Quentin-de-Baron et l’Union « Vivre en Entre-deux-Mers » dont l’ASSFALTE est membre.

Lettre de l'ASSFALTE à la Sous-Préfecture de Libourne (3 mai 2004) © ASSFALTE Lettre de l'ASSFALTE à la Sous-Préfecture de Libourne (3 mai 2004) © ASSFALTE

27 Lettre de Christian Mur, Conseiller général, à l’ASSFALTE, le 6 mai 2004. Copie à Madame la Sous-Préfète de Libourne.

Lettre de Christian Mur, conseiller général de la Gironde, à l'ASSFALTE (6 mais 2004) © ASSFALTE Lettre de Christian Mur, conseiller général de la Gironde, à l'ASSFALTE (6 mais 2004) © ASSFALTE

28 Lettre de l’Union Vivre en Entre-deux-Mers à Christian Mur, Conseiller général, 19 mai 2004.

Lettre de l'union Vivre en Entre-deux-Mers à Christian Mur (19 mai 2004) © Vivre en Entre-deux-Mers Lettre de l'union Vivre en Entre-deux-Mers à Christian Mur (19 mai 2004) © Vivre en Entre-deux-Mers

29 Article R.214-1 du Code de l’environnement, point 2.

30 Ce conservatoire est de toute première importance, car son territoire d’intervention, qui comprend la Corse, recèle 85% de la flore vasculaire de France. Sa région abrite par exemple la tulipe romaine dont il est ici question. Le CBN Méditerranéen de Porquerolles a coordonné le travail ayant abouti à la publication du Livre Rouge de la flore menacée de France, ouvrage fondamental sur lequel nous allons amplement revenir.

31 Ce conservatoire, officiellement créé en 2006 et agréé en 2008, est actuellement géré par un comité syndical composé de collectivités (conseils généraux et régionaux, villes et communautés d’agglomération), mais d’aucune structure relevant de la connaissance scientifique ou de la protection de la nature stricto sensu (aucun Parc Naturel par exemple). Une personnalité figure au premier rang : Christian Gaubert, dentiste de profession, longtemps vice-président socialiste du Conseil général de la Gironde, qui, avec 3 mandats et 10 fonctions, était classé en 2013 en 10ème position du top des élus cumulards de France, et déclarait que « [ses] fonctions [étaient] liées à [sa] spécialité, la question des ports et du littoral ». Apparemment, ce collègue à Christian Mur est d’une grande modestie, puisque ses compétences en matière de biodiversité l’ont également amené à prendre la présidence du CBNSA durant de longues années. C’est sans doute ce qui lui faisait penser que la disparition des zostères dans le Bassin d’Arcachon était due non à l’emploi de pesticides aux abords des rivières traversant sa commune de Lanton, siège du CBNSA, mais aux oies bernaches cravant qui hivernent en ces lieux…

32 Projet de transplantation conservatoire de Tulipa agenensis et d’Anemone coronaria, sur la commune de Saint-Quentin-de-Baron (Gironde), par Frédéric Blanchard, Mission Conservatoire Botanique National Aquitaine Poitou-Charentes – Commune de Saint-Quentin-de-Baron, mai 2004, p. 3.

33 Ibid. Ce pronostic s’est avéré exact, puisque la population de tulipes d’Agen sur l’ensemble du territoire de la commune s’est considérablement réduite depuis que la transplantation a eu lieu.

34 Frédéric Blanchard indique plus loin avoir procédé à un inventaire pendant quelques jours début avril 2004, avec l’aide des habitants : cela a permis de « confirmer l’effondrement local des populations de tulipes », mais aussi de découvrir « plusieurs stations non recensées de Tulipa agenensis » (Projet de transplantation, p. 9).

35 Il faut dire que personne ne lui a demandé de rédiger un rapport sur la pertinence de l’opération de transplantation : il s’agit bel et bien d’un « Projet de transplantation », et nullement d’une étude destinée à évaluer la faisabilité (et qui aurait donc pu conclure à l’infaisabilité de la transplantation). Ce qui ne saurait en aucun cas justifier des graves manquements contenus dans ce rapport, mais qui pose la question de la légitimité pour un botaniste d’en avoir accepté le principe même.

36 Projet de transplantation, p. 4.

37 Projet de transplantation, p. 7-8.

38 Mais pas dans le corps du document, où seule la seconde est mise en avant :

« Mission Conservatoire Botanique National Aquitaine/Poitou-Charentes – 2004 – BLANCHARD »

39 Projet de transplantation, p. 4.

40 Projet de transplantation, p. 9.

41 Plan de gestion du site de Normandin 2007-2011 – Saint-Quentin-de-Baron (33), Conservatoire Régional d’Espaces Naturels d’Aquitaine, par Hervé Castagné (CREN) et Frédéric Blanchard (CBSA), 2006, p. 8.

42 Projet de transplantation, p. 4. On notera le mépris propre à l’expression « quelques centaines », qui en dit long de la part d’un naturaliste censé protéger les espèces rares ; on notera aussi l’insistance sur l’expression « très logiquement » justifiant le PLU tel quel.

43 Projet de transplantation, p. 13. Ce point de vue permet bien évidemment de faire apparaître les transplanteurs en herbe comme les sauveurs de la tulipe, mais semble peu compatible avec le fait établi de la forte présence de cette espèce sur la parcelle, qui fait sérieusement douter de la médiocrité des pratiques culturales qui étaient alors soi-disant employées. Si elles avaient été si mauvaises, on peut supposer que cette parcelle n’aurait plus abrité la plus belle station communale de tulipes depuis belle lurette. Mais il fallait bien trouver un coupable, et il était alors facile de dire que le mauvais viticulteur allait détruire la tulipe, contrairement au gentil promoteur qui allait la sauver.

44 Projet de transplantation, « Apport bibliographique et expériences proches », p. 5.

45 Projet de transplantation, p. 5-6. Frédéric Blanchard oublie de dire que, de l’avis même de Micheline Séronie-Vivien (Docteur-ès-Sciences, Société Linnéenne de Bordeaux) sur Tulipa agenensis, « il semble bien qu’elle ait mal résisté aux attaques de la vie moderne, en particulier les extensions urbaines. » (« Paysages botaniques de l’Entre-deux-Mers », p. 119).

46 Livre Rouge de la Flore Menacée de France – Tome I : espèces prioritaires, Institut d’écologie et de gestion de la biodiversité – Service du patrimoine naturel, Louis Olivier / Jean-Paul Galland / Hervé Maurin (coordination nationale) et Jean-Pierre Roux (secrétariat de rédaction), collection Patrimoines naturels – Volume N°20, Muséum National d’Histoire Naturelle / Conservatoire Botanique National de Porquerolles / Ministère de l’environnement, Paris, 1995.

47 « La liste rouge des espèces menacées en France », Comité français de l’Union International pour la Conservation de la Nature (UICN) / Fédération des conservatoires botaniques nationaux / Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN), 23 octobre 2012.

48 Il s’agit, à proprement parler, d’une altération intentionnelle de la vérité ayant pour but manifeste, en sous-estimant la gravité de l’état de conservation national de l’espèce protégée en question, de justifier la violation de la loi contenue dans l’acte de transplantation.

49 Frédéric Blanchard deviendra directeur du Conservatoire Botanique Sud Atlantique, et semble s’être ensuite évanoui dans la nature. Contacté à son propos, le CBNSA n’a pas pu, ou pas voulu, me fournir ses coordonnées. Espérons pour lui qu’il a pris une retraite bien méritée au beau milieu d’un champ de tulipes sauvages.

50 Livre Rouge de la Flore Menacée de France, op. cit., p. XXXV.

51 Liste Rouge des Espèces Menacées en France, op. cit., p. 14.

52 Livre Rouge, p. 455.

53 Dixit.

54 Projet de transplantation, p. 18

55 Projet de transplantation, p. 19.

56 Ibid.

57 Projet de transplantation, p. 20

58 Projet de transplantation, p. 24.

59 Projet de transplantation, p. 1.

60 Projet de transplantation, p. 24.

61 Projet de transplantation, p. 26.

62 Projet de transplantation, p. 32.

63 Projet de transplantation, p. 33.

64 Dans une lettre adressée à la Société Linnéenne de Bordeaux le 12 octobre 2005, Yves Corbiac, s’étonnant que la SLB ne soit pas citée dans la plaquette d’information sur la transplantation, s’insurge : « il est stupéfiant de constater qu’une autorisation de transplanter ces tulipes ait été accordée à St Quentin de Baron. Il est encore plus stupéfiant de constater que ni dans cette plaquette, ni dans l’arrêté préfectoral autorisant ce transfert aucune mesure conservatoire ne soit prévue pour le cas où ce serait un échec. » Il faut dire que si la Société Linnéenne de Bordeaux, réputée faire des efforts « pour sauvegarder deux millénaires d’ornementation sauvage de la campagne girondine » (« Amies des vignes », par Eric Bonneau, in Pour nos jardins N°155, p. 30), n’a peut-être pas été très fière de participer à cette transplantation dite conservatoire ; ainsi, Micheline Séronie-Vivien, Docteur-ès-Sciences et membre éminente de la SLB fournira-t-elle à Yves Corbiac des informations relatives à la Tulipe d’Agen pour aider son avocate à « argumenter sur la valeur botanique des Tulipes de nos vignes, reconnue depuis bien longtemps » (Lettre du 10 février 2006 à Yves Corbiac).

65 Projet de transplantation, p. 30.

66 Projet de transplantation, p. 32

67 Projet de transplantation, p. 33.

68 Hervé Castagné, confrère de Frédéric Blanchard, a été en charge de la gestion de la transplantation de Saint-Quentin-de-Baron pour le compte du Conservatoire des Espaces Naturels d’Aquitaine. Désireux de l’interroger sur ce dossier, j’ai demandé au CEN Aquitaine de me fournir ses coordonnées, ce que ce dernier n’a pas été en mesure de faire. A croire que cette affaire a eu pour effet regrettable de faire disparaître de la circulation les scientifiques qui s’y sont mouillés, une fois leur forfait accompli.

69 Ce document, simple feuillet noir et blanc non daté, est postérieur à l’arrêté préfectoral de 2005 puisqu’il évoque ce dernier : « le Préfet de la Gironde a délivré un arrêté autorisant le transfert de la plante sous conditions ». Les partenaires désignés, « qui travaillent en étroite collaboration », sont les suivants : Conservatoire Botanique Sud Atlantique, Conservatoire Régional d’Espaces Naturels, Mairie de Saint-Quentin-de-Baron, Chantiers de l’Entre-deux-Mers, Conseil Général de la Gironde, Direction Régionale de l’Environnement Aquitaine.

La Tulipe d'Agen (Tulipa Agenensis): une espèce menacée de disparition © Hervé CASTAGNE et Frédéric BLANCHARD La Tulipe d'Agen (Tulipa Agenensis): une espèce menacée de disparition © Hervé CASTAGNE et Frédéric BLANCHARD

La Tulipe d'Agen (Tulipa Agenensis): une espèce menacée de disparition © Hervé CASTAGNE et Frédéric BLANCHARD La Tulipe d'Agen (Tulipa Agenensis): une espèce menacée de disparition © Hervé CASTAGNE et Frédéric BLANCHARD

70 De même qu’il existe des pavillons de complaisance, navires violant impunément les lois de la mer en adoptant une nationalité relevant d’autorités peu regardantes sur les règles de sécurité maritime, tout comme les Etats paradis fiscaux sont peu regardants sur la réalité des activités économiques des sociétés siégeant officiellement sur leur territoire.

 

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