Ouvrons nos églises à tous les morts

Une commission réfléchit à la fin de vie. Comment traiter les mourants ? C’est une question plus que difficile. Celle qui concerne l’étape suivante peut contribuer à l’éclairer : comment traiter les morts en un temps où le déclin de la religion nous condamne souvent à un rituel appauvri.

 

Confronté récemment à la disparition d’un proche, j’ai ressenti vivement la qualité d’expérience vitale de ce temps de rencontre avec la mort. Vécue au premier chef par le cher disparu, elle s’est approché de nous, de nos mains, de nos lèvres. La banalité proche de la vulgarité du lieu de la crémation a conforté en moi une idée dont j’ai désir de faire part à mes concitoyens. 

 

Ma proximité avec le défunt a fait lever en moi les visages de ceux qui avaient comptés dans sa vie. Ceux qui avaient étés avant lui, en sa présence, placés dans un cercueil au centre de l’assemblée. Une estrade s’est dressée dans mon esprit sur laquelle ils prenaient place pour l’accueillir. Chacun vient aux cérémonies mortuaires avec des morts dont la liste est en partie commune aux autres participants et diffère pour une autre part, constituant ainsi une assemblée nombreuse. Un enterrement c’est l’assemblée des vivants pour lesquels le mort n’a jamais été aussi présent, et des morts présents dans leurs mémoires. Le cercueil est l’agrafe qui relie un moment les deux mondes. Le mort emportent aussi ses propres morts, dont certains n’existaient plus que dans son souvenir.

 

Un enterrement brouille les frontières entre les vivants et les morts. Qui dans un tel moment n’est pas surpris par le fait de vivre, d’avoir encore la peau souple et le cœur battant ? Qui, au contact de la réalité la plus massive,  la plus constitutive de l’humanité n’est pas plongé dans une sorte d’irréalité ? Qui dans l’assemblée des vivants serait là sans le cortège des morts qui l’a précédé ? Qui dans l’assemblée des morts serait là sans le souvenir des vivants ? Perception de la vie et de la mort exprimée dans un registre plus ou moins symbolique qui brouille aussi la frontière entre croyants et incroyants. Ils ne sont plus de part et d’autre d’une croyance, ils sont à un degré différent de perception d’une réalité unique.

 

N’est il pas temps d’offrir l’espace des églises à tous les morts ? Sans prêtre et sans utilisation de l’autel pour les enterrements civils. N’est ce pas une contrepartie que la société laïque peut obtenir en échange de l’entretien des églises généralement à sa charge ? N’est il pas possible d’en faire le lieu unique, sacré, de la rencontre des vivants et des morts. Partout dans nos villes et nos villages les églises ne dressent elles pas une image de la pensée, que nous récusions ou non sa forme, par laquelle nous sommes devenus humains ? Incroyants, n’est ce pas un lieu qui symbolise la présence de vos ancêtres et l’immuable succession des générations ? Croyants ne serait ce pas votre fierté d’avoir érigé pour tous un lieu sacré ? Prêtres, ne préfériez vous pas confier votre église et sa présence spirituelle à des gens qui ne demandent pas vos discours plutôt que souffrir devant une assemblée indifférente de laquelle s’échappe un notre père à peine perceptible ? 

 

Les communes disposent d’un droit de jouissance des édifices religieux qu’elles utilisent pour des concerts par exemple. Elles peuvent, sans loi nouvelle, en accord avec les paroisses, les confier à ceux qui doivent accompagner un mort. Ne laissons pas les églises vides, offrons leurs hautes voûtes à l’énorme réalité au lieu de la presser dans des funérariums avec plafonds de couloirs d’administrations. Que deviennent nos estrades de mémoire dans des endroits pareils ?  N’est pas au moment de la disparition qu’il faut, plus que jamais, faire place à l’invisible sans lequel l’humanité n’aurait pas trouvé le chemin de la conscience ? A ce moment de la vie d’un être, on lui doit ce ventre de pierre (le plus souvent de pierre) , ce ventre de terre jailli des profondeurs de l’esprit humain, gonflée du souffle de la parole. Dans ce lieu fait pour les mots, bien qu’ils y soit souvent inaudibles, fait avec des mots, les officiants puiseront en eux et dans un corpus de philosophie, de poésie et de gestes rituels qui ne manquera pas de se constituer suite à cette ouverture, une matière digne de l’événement. Informés de leur destin possible de futures berceuses des morts, nos auteurs et nos contemporains les mieux inspirés écrirons de beaux textes, inventerons de beaux gestes.

 

Cela changerait notre regard sur la mort, changerait la vie, signerait peut être à cette extrémité une réconciliation qui remonterait ensuite le fil de la vie en passant par la commission sus nommée.  Cela ne coûte rien, ne demandent pas plus de trois sous d’imagination sociale et culturelle, pas plus que l’acceptation d’une réalité qui surplombe les vivants et les morts, les croyants et les incroyants.

 

Penser depuis la mort n’est il pas source de force pour résoudre nos problèmes de vivants ?

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