Pas M+N-5. Le chat est mort.

Comme je l’ai indiqué dans mon troisième pas, c’est la seconde fois que j’entreprends ce voyage. Ou plutôt que je donne cette forme au voyage, en réalité entamé dès la sortie du ventre de ma mère. Le rythme du pas me donne l’idée, venue peut être par le chemin de St Compostelle qui passe devant ma maison, d’une marche vers la mort comme un pèlerinage dont le but est le lieu le plus étrange, le plus haut de notre destin d’être vivant. Un lieu source – sans la mort nous ne naîtrions pas – et une embouchure par laquelle nous versons dans le ventre de la grande mère universelle.

Je n’ai pas eu loisir de préparer la livraison à laquelle je m’astreins chaque dernier jour du mois. J’exhume celle donnée au Monde.fr en janvier 2010, du temps ou il invitait ses abonnés à rédiger des chroniques. Détail sans la moindre importance, seulement donné pour combattre un sentiment de tromperie lié à la répétition.

 

 

La mort du chat

 

Le chat est mort. Un des chats, celui qui logeait au rez-de-chaussée et qui n’a jamais pu s’entendre avec celui de l’étage. En bas le noir et blanc, en haut le tigré, et de temps à autre un amas de griffes et de cris suraigus noir tigré et blanc au milieu de l’escalier.

 

C’est la troisième fois que j’enterre un chat. Un chat n’est qu’un chat. Dans un chat mort, la mort n’est que la mort mais elle est toute la mort. Elle est ce phénomène inimaginable qui transforme un être en chose, ce phénomène irréversible auquel on ne peut pas croire et auquel il faut croire pour ne pas sombrer dans la folie. Mon chat n’est qu’un chat, il n’est inerte que depuis quelques heures, c’est pas grand chose un chat, c’est pas grand chose quelques heures mais même si j’étais l’homme le plus riche ou le plus puissant du monde je ne pourrais faire de ce chat mort un chat vivant. Et même si c’était une musaraigne, si petite, qui consonne une si petite quantité de vie, je ne pourrais pas. Drôle de puissance que celle qui ne peut même pas réaliser un chose aussi simple. Les puissants savent faire des morts, des quantités de morts éventuellement, et c’est cela qu’on appelle la puissance ? Fadaise. La seule puissance est de donner la vie.    

 

Ce moment passé à creuser une petite fosse pour mes chats est un moment intense en compagnie de la mort, de la mort innocente. Il n’y a que moi, le chat qui ne sais plus qu’il est là et la mort qui ne le sais pas non plus. C’est difficile à concevoir, mais la mort ne sait pas qu’elle existe.

 

Ce qui rend la mort du chat si proche de la mort c’est la présence d’un cadavre qu’il faut toucher, prendre dans ses propres mains, poser sur son lit de mousse au fond du trou. Des mains qui ont beaucoup touché le chat vivant, pressé ses flancs souples, senti couler vers le sol cette courte section de rivière.

 

Le chat est mort juste quand j’entreprends ce voyage à la rencontre de la mort,

Enfin j’entreprends, je raconte que j’entreprends, c’est elle qui voyage vers moi. Elle pousse devant elle une énorme quantité de vie, elle seule peut déplacer une telle masse et la faire défiler devant nos yeux. Décidément le voyage, ainsi que le départ d’un train à coté du sien donne la sensation du mouvement, c’est ouvrir une fenêtre sur la mort et la regarder venir, poussant devant elle un extravagant charroi. J’ai dit dans une chronique précédente que je regardais la vie caler dans le fauteuil de la mort mais je peux dire le contraire sans me tromper, calé dans le fauteuil de la vie, je regarde passer la mort. La vie la mort, deux mots  interchangeables, on se demande pourquoi il y en a deux. Un chat mort fait bouger de drôles de questions .

 

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