Pas M+n-4 - Lettre ouverte à Monsieur le Directeur de ma caisse de retraite

Monsieur le Directeur,

 Vous avez bien voulu, Monsieur le Directeur, m’informer du montant de ma pension de retraire, variable selon l’age de mon départ, 60, 61, 62, 63, 64 ou 65 ans, compte tenu des éléments en votre possession.

 Je dois vous donner à mon tour, Monsieur le Directeur, des informations importantes qui vous permettrons de recalculer ma retraite non seulement en fonction de l’origine du versement mais aussi de sa fin. En effet, Monsieur le Directeur, je n’ai pas l’intention de confier mes derniers jours à la sécurité sociale qui nous fait observer, lorsqu’on lui reproche le montant excessif des prélèvements qu’elle opère sur le produit du travail, que nous consommons 80 % de nos cotisations pendant les six derniers mois de notre vie. En conséquence j’ai l’intention  de disparaître au moins six mois avant l’échéance, par devoir civique et en vue de contribuer à rendre à la médecine sa mission première qui consiste à prolonger la vie et non à prolonger la mort.

 Vous pouvez raisonnablement espéré, Monsieur le Directeur, que je cesse de figurer dans vos bordereaux lorsque j’atteindrai, plus ou moins, l’age de 85 ans. Il me semble que nous pouvons nous accorder sur ce point de référence pour déterminer mes droits et leur coefficient correcteur selon que je m’engagerai à renoncer à ma pension à 83, 81, 79, 77 ou 75 ans.

 Rassurez vous, Monsieur le Directeur, ce renoncement se signifie pas nécessairement retrait de la vie. Il s’agirait seulement de m’engager à ne plus demander ma pension à partir de l’âge convenu, libre à moi de prendre les décisions qui s’imposent, par exemple retourner au travail ou avoir inventer un moyen de vivre sans argent.

 Vous aurez noté, Monsieur le Directeur, que vos propositions sont couplées à une augmentation année par année de mon temps de travail, alors que les miennes, dans un souci de promotion d’une innovation majeure, incrémentent deux par deux les années à déduire de mon temps de pension. C’est un avantage dont j’espère, Monsieur le Directeur, qu’il saura vous convaincre d’entreprendre avec moi, dans l’espoir d’une jurisprudence qui ferait date, une négociation qui hisserait votre nom sur l’étroite estrade des bienfaiteurs de l’humanité.

 Vous savez comme moi, Monsieur le Directeur, que si la médecine nous permet de vivre plus longtemps, la société continue à nous enterrer au même age. Les réformes successives des régimes de retraite nous proposent de nous échanger des années de liberté contre des années d’enfermement, certes traitées au sein de rutilants hôpitaux bourrés de technologie et de prestigieux professeurs, agrémentées de «services à la personne», mais d’enfermement tout de même. C’est un motif supplémentaire pour vous en offrir deux contre une.

 L’humanité n’a pas encore consentie à la contrepartie de la médecine, elle obscurcie la joie de pouvoir vivre longtemps en bonne santé par les affres d’une fin interminable , plus éprouvante pour chacun et pour tous que l’était la mort d’autrefois, vaquant sans encombre à ses occupations.

 La contrepartie, Monsieur le Directeur, c’est le choix de son temps de vie, c’est l’accès à la mort au moment opportun, ainsi que nous le faisons déjà pour l’accès à la vie. Nous ne choisissons pas notre entrée dans le vie, ce n’est pas un acte libre. Dans l’état actuel de nos connaissances et de nos capacités, le mot liberté ne peut garder de sens sans le choix dont je vous parle, sans qu’un acte libre  la couronne la et resplendisse par anticipation sur la vie toute entière.

 Les peuples et les nations ont de tous temps produit la culture qui allait avec les nécessités de leur environnement, de tous temps ils ont appris à mourir. Voilà peut être, Monsieur le Directeur, la définition la plus juste de la culture : savoir mourir. Je ne saurai trop vous encourager à participer à l’élaboration de cette culture en initiant, fort de votre position, des recherches sur le savoir mourir. En particulier sur le phénomène impensable (mais regardable tout de même) du retrait de la vie de notre cerveau. S’agissant de l’acte fondamental de la procréation, il ne me paraît pas douteux que si la nature nous a doté de si puissants stimulants pour nous inviter à l’acte de procréation renouvelable et facultatif, elle a probablement accompagné d’une explosion de sensations et de sens l’acte unique et obligatoire. Ces recherches, relevant entre autres des sciences du cerveau, devraient répondre à la question suivante : est-ce que le moment sublime du passage, sorte de big bang intime, n’est pas confisqué à ceux qui meurent sous anesthésie ou est il assez fort pour réveiller un mort ?

 J’abuse, Monsieur le Directeur, de l’emploi de votre titre. C’est que, voyez vous, Monsieur le Directeur, la recherche de ce titre est une des causes les plus pathétiques de la pauvreté de notre regard sur la mort, d’ou découle la médiocrité de celui que nous portons sur la vie. En plus de détourner mécaniquement nos yeux de ceux de la vie, cette aspiration consomme une si grande quantité d’intelligence qu’il n’en reste quasiment plus pour sceller les épousailles avec la réalité qui uni le plus puissamment les hommes, avec la plus charitable des inventions du vivant : la mort.

 Ne croyez pas, Monsieur le Directeur, que je trouve cette aspiration illégitime, notre vie est faites de petites choses. Toutefois la somme de ces petites choses n’est pas égale à la vie. Pour être digne d’elle,  une part de nous même doit s élever au dessus de ces petites choses, non pour les regarder de haut mais pour les voir, pour les aimer, pour leur conférer l’extériorité qui permet d’aimer. Pour cette ascension, Monsieur le Directeur, nous avons besoin d’accrocher à notre pensée le contrepoids qui descend dans les ténèbres.

 En vous remerciant pour votre courrier qui m’a donné à réfléchir, je vous prie d’accepter, Monsieur le Directeur, l’expression de ma sincère considération.

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