Billet de blog 20 janv. 2016

Pour la ministre de l'Education nationale

Interpellation de Naja Vallaud-Belkacem après la présentation de son plan pour lutter contre les inégalités scolaires : « Les parcours d'excellence pour les collégiens des réseaux d'éducation prioritaire (REP+) volontaires de la troisième à la terminale ».

Catherine Chabrun
Pédagogue, écologiste et militante des droits de l'enfant -
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Madame la ministre de l'Education nationale,

Après la lecture de votre projet « Les parcours d'excellence pour les collégiens des réseaux d'éducation prioritaire (REP+) volontaires de la troisième à la terminale » sur le site de votre ministère, je ne peux que formuler cette appréciation : de bonnes intentions charitables, mais pas de remise en cause de la fameuse « égalité des chances » ; ce qui implique que ceux qui ne réussissent pas leur parcours scolaire, ce sont toujours ceux qui ne méritent pas ou qui sont trop éloignés des valeurs et de la culture transmise par l’École. L’échec serait donc de la responsabilité de l’élève et de sa famille.
Pourtant dès le début du 20e siècle, les pédagogues de l’Éducation nouvelle déclaraient déjà que si un seul enfant ne s’adaptait pas au système ce n’était pas l’enfant qui était inadapté, mais le système. Au début de ce 21esiècle, nous n’avons guère avancé, mais « il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre ! » dans l'éducation, comme ailleurs.

Le mérite est « une valeur essentielle » et « donner aux élèves l'opportunité de réussir » sous la base d’un volontariat sont les idées porteuses de votre projet. En quelques mots, vous donnez l'opportunité de réussir à ceux qui le méritent et le souhaitent. Ce qui réduit considérablement sa voilure !
Bien sûr, Madame la Ministre, les familles des quartiers des réseaux d'éducation prioritaire ne connaissent pas tous les codes et les ficelles pour s’orienter dans les méandres des  filières et qu'elles peuvent penser que certaines formations ne sont pas pour leurs enfants. Néanmoins, c'est une donnée commune à beaucoup de familles populaires en France et pas seulement en REP. Et quand elles se laissent persuader et choisissent des voies plus renommées, l’échec y reste très présent pour leurs enfants, comme de nombreuses études le soulignent.
En effet, découvrir la face cachée du système éducatif quand son enfant entre en troisième, n'est-ce pas un peu tard ?
Il faut être réaliste, c'est dès la petite enfance que les inégalités sociales creusent les différences.
La sortie au musée en classe de troisième ne comblera pas le fossé entre l'enfant qui a eu accès par sa famille – et dès son plus jeune âge – à la culture reconnue par l’École (musique, théâtre, danse, cinéma, musées, séjours dans différentes régions où pays...) et celui qui n'a eu que le club de foot, les sorties au centre commercial ou pire les bas d'immeubles.

Un « parcours d’excellence » sur la base du volontariat !
Qui sera volontaire ? L’élève qui bûche depuis quelques années, celui qui a de bonnes notes, ceux qui sont soutenus par leur famille persuadée de l'importance de l'école ?
Et tous les autres ?
Pourquoi n'auraient-ils pas accès aux sorties culturelles, aux partenariats avec les universités et les grandes écoles, à la connaissance du monde de l'entreprise ?


Alors, Madame la Ministre, puisque vous êtes sensible aux inégalités au lieu de réserver cet accès à quelques-uns, révélez à tous les secrets de l'excellence !
Offrez à tous les élèves « des univers dont ils n'avaient souvent qu'une idée vague et confuse ».
Et au lieu de « donner à ceux qui le veulent les moyens de réussir ou d'exceller dans la voie qu'ils ont choisie », permettez à tous de réussir, de se découvrir, de s'épanouir dans la voie qu'ils choisissent.
Oui, comme vous dites, la motivation ne s'impose pas, mais pas plus en troisième, qu'en seconde... c’est bien trop tard.
C'est dès les premiers jours d'école que l'enfant va comprendre que « ce n'est pas pour moi », et pas seulement en REP !
C'est le plus tôt possible qu'il faut offrir des situations humaines et pédagogiques dans et hors l'école, pour montrer à cet enfant que, OUI c'est possible, d'apprendre, de comprendre le monde, de trouver sa place dans un groupe – que ce soit dans celui de la classe, de l'école, du centre de loisirs... –, OUI c'est possible de se projeter, d'avoir confiance en soi et dans les autres.
Ces situations humaines et pédagogiques vous en lister quelques-unes : travail en groupe, en tutorat, travail individualisé, aide au travail personnel, visites culturelles, rencontres de personnalités, connaissance du monde social, économique, renforcement du continuum scolaire, etc.
Pourtant ces situations et bien d'autres existent dès l'école maternelle lorsque des enseignants convaincus de l'efficacité des pédagogies de l'Education nouvelle peuvent l’exercer. Des pratiques méconnues dans les espaces et les temps de formation et donc peu présentes dans les écoles publiques, voire rejetées par certains de vos cadres sur le territoire. 

Madame la Ministre, ce n'est pas en prélevant les meilleurs élèves des collèges pour des parcours d'excellence que les inégalités scolaires diminueront dans vos établissements.
C'est en offrant des parcours scolaires respectueux de chacun et ambitieux pour tous, que l’École changera.
C'est en reconnaissant et valorisant toutes les voies professionnelles que chaque jeune se sentira bien dans son choix et non relégué et considéré en échec.
 
Oui un parcours d’excellence pour tous, c’est possible, c’est l’École de la République, si elle porte enfin des objectifs d’éducation populaire !

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Inflation : les salariés, éternels dindons de la farce
Avec la poussée inflationniste, les salariés sont sommés d’accepter un recul de leurs revenus réels pour éviter l’emballement des prix. Mais lorsque les prix étaient bas, les salariés devaient accepter la modération salariale au nom de l’emploi. Un jeu de dupes que seules les luttes pourront renverser. 
par Romaric Godin
Journal
Électricité et gaz : les salaires mettent le secteur sous haute tension
Appel à la grève dans le secteur des industries électriques et gazières, le 2 juin prochain, pour réclamer des revalorisations de salaires indexées à l’inflation. Chez RTE, gestionnaire du réseau électrique français, un mouvement social dure depuis déjà depuis treize semaines.
par Cécile Hautefeuille
Journal
Nouveau gouvernement : le débrief de Mediapart
Premier conseil des ministres du deuxième quinquennat Macron ce matin, marqué par l’affaire Damien Abad. Émission consacrée donc à notre nouveau gouvernement et à la campagne législative de ceux qui n’en font plus partie, comme Jean-Michel Blanquer, parachuté dans le Loiret.
par À l’air libre
Journal — Écologie
Planification écologique : le gouvernement à trous
Emmanuel Macron avait promis, pendant l’entre-deux-tours, un grand tournant écologique. Si une première ministre a été nommée pour mettre en œuvre une « planification écologique et énergétique », le nouvel organigramme fait apparaître de gros trous et quelques pedigrees étonnants.
par Mickaël Correia, Jade Lindgaard et Amélie Poinssot

La sélection du Club

Billet de blog
Recrutement enseignant : une crise des plus inquiétantes pour l’avenir de l’école
La crise de recrutement enseignant atteint cette année un niveau largement plus inquiétant que les années précédentes dont les conséquences seront gravissimes pour le service public d’éducation. Elle témoigne, au-delà de ses dénis, de l’échec de la politique de Jean-Michel Blanquer.
par Paul DEVIN
Billet de blog
Lycéennes et lycéens en burn-out : redoutables effets de notre organisation scolaire
La pression scolaire, c’est celle d’une organisation conçue pour ne concerner qu’une minorité de la jeunesse Lycéennes et lycéens plus nombreux en burn-out : une invitation pressante à repenser le curriculum.
par Jean-Pierre Veran
Billet de blog
Déblanquérisons l'École Publique, avec ou sans Pap Ndiaye
Blanquer n'est plus ministre et est évincé du nouveau gouvernement. C'est déjà ça. Son successeur, M. Pap Ndiaye, serait un symbole d'ouverture, de méritocratie... C'est surtout la démonstration du cynisme macronien. L'école se relèvera par ses personnels, pas par ses hiérarques. Rappelons ce fait intangible : les ministres et la hiérarchie passent, les personnels restent.
par Julien Cristofoli
Billet de blog
L’École et ses professeurs à bout de souffle : urgence vitale à l'école
Nous assistons aujourd’hui, dans un silence assourdissant, à une grave crise à l’Ecole. Le nombre des candidats aux concours de l’enseignement s’est effondré : ce qui annonce à court terme une pénurie de professeurs. Cette crise des « vocations », doit nous alerter sur une crise du métier et plus largement sur une crise de l’Ecole.
par Djéhanne GANI