Langage et liberté

La langue est la contrainte d’un esprit qui veut sortir. A nommer, renommer, répéter, même les plus vifs finissent pourtant par s’y enfermer. Et tant de bavards et de perroquets fatigants.

Vois-tu comme le A t’emporte au loin rejoindre un M évanescent ? C’est un appât pour l’armada qui appareille en toi. Il n’est pas moins effroyable que l’E s’émerveillant d’un S autour duquel s’entortiller, car enserrer le trépied réservé permet de régenter. Que dit l’U qui plonge l’A magistral dans l’O et l’O dans le doute ? Et les autres ?
Ils valsent.
Le bal allègre des particules de discours fascine de maestria, d’un quadrille réglementé à une bachata ondulante, il se déploie et se replie sur lui-même sans laisser le moindre vide. Les crinolines gansées de syllabes s’agencent avec science d’un air léger pour masquer les entailles profondes que leurs fers laissent sur le parquet.
La première danse s’achève quand les répéteurs s’en viennent, portant fièrement l’étendard de tradition, ils reproduisent alors l’identique d’un ballet qu’on se surprend à redécouvrir tant l’ivresse de l’ouverture en a supplanté sa nature. Très admirés, ils se retirent enfin, sûrs des émules qu’ils lèguent au monde.
L’air est lourd. Mais l’assemblée s’anime, chacun soufflant avec brio ou maladresse un assemblage de mots qu’il a tantôt inspirés et recherchant son accord dans une fosse sans plus de musiciens.

O, que pourrais-je penser qui ne soit esclave de ces signes cabalistiques, accueillis dans mon oreille, intégrés par ma bouche, et qui tournent et tournent dans ma tête… Je souhaite être vide de mots. Et peut-être entendre enfin les volutes de l’air en moi, sans avis ni repère.

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