La Petite Danse

Faire croire aux maîtres du jeu qu'on est insignifiant pour agir libre sur les territoires qu'ils délaissent.

C’est une petite fille qui prend place dans une rangée entre grands-mères et vieilles dames, et fait gigoter ses doigts dans ses poches à l’abri des regards. L’impatiente est immobile, elle se fige dans l’attitude convenable qui sied aux voisines de banc, mais joue en-dedans avec les ondes qui parcourent son corps et court après de vrombissants globules dans de tortueux tunnels. L’enveloppe extérieure ne lui appartient pas, elle la laisse aux juges de bonne conduite sûre de n’être jamais poursuivie sur les routes de son aventure intérieure.

On lui demande de croire, qui est on ? Quelqu’un à qui l’on a demandé de croire. On lui montre des exemples de foi inébranlable qui s’exposent en couleurs sur les vitres du repère, enviés par ceux qui s’avouent moins robustes à endurer le martyre, car la foi sauve ou vous brule superbement.

Elle ressent dans son sang cette autre petite fille exilée dans l’allée centrale qui pliait ses genoux sous le poids de la honte pour expier le bavardage, vue et sue par l’assemblée. Elle a peur avec elle, de ce poids, de ce regard qui regarde sans qu’elle puisse en retour le soutenir.

On lui parle d’un testament à l’origine du spectacle, quelqu’un est mort ? Et c’est là que tout commence ? Testamentum est la volonté de dieu ! On lui demande de mettre une majuscule. Mieux encore, on lui dit qu’il y aurait une ancienne volonté de dieu et une nouvelle. On lui redemande de mettre une majuscule. Aurait-il fallu que ce principe apparemment déterminé prenne corps ici-bas pour changer d’avis sur ce monde et d’une page d’un livre sauter vers un autre plus neuf ?
La petite fille n’est pas étonnée.

Prie pour le monde ! Demande au petit Jésus la santé pour ta famille, il t’exaucera car il aime les enfants !
Le petit bébé nu de Noël est donc un magicien, se dit-elle, il doit lui aussi faire danser ses phalanges en secret pour pouvoir sourire à l’humanité qui l’implore. Et on a du lui dire que les rois mages aimaient les enfants, il n’a pas voulu grandir, chaque année tout petit dans sa crèche.

 

La petite fille parcourt les années elle aussi, elle se courbe, elle s’aggrave, elle joue toujours ses petites histoires au bout de ses doigts, plus lentement, moins souvent.

Le dehors s’est épaissi, le dedans s’est aminci. Le dehors a considéré son expérience comme assurance, le dedans s’est maintes fois tu pour l’écouter.

 

C’est une vieille dame qui prend place dans une rangée à côté d’une grand-mère qu’elle connaît, elles bavardent un peu, très peu.
La vieille regarde alentour pour dévisager les pelés, mais n’y voit plus assez pour assouvir sa curiosité, elle soupire. Sous ses gants, de vieux doigts frémissent.

La dame se met à rire en dedans et retire les fourreaux occultants, elle regarde ses 2 mains qu’elle connaît tant et qu’elle aime et qui l’aiment. Tout doucement et tout bizarrement la vieille dame élève ses bras par-delà le tropique autorisé et se fait encore plus voûtée et moins convenante pour amener dix danseurs arthrosés vers les cimes blanchies d’un auditoire recueilli.

Elle reste ainsi, soutien infaillible pour la joyeuse scène qui s’articule au-dessus de sa tête, durant toute la durée du credo. Quelques inquiets voudront lui parler, quelques distraits glousseront en cadence, quelques offusqués se déplaceront. Itae missa est.

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