Billet de blog 23 août 2021

ernest shackleton
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Homme, je te l’ai dit : lutte et aie confiance !

Extrait de « La Tragédie de l’Homme », de Imre Madách (1861), dernier tableau.

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Illustration 1
La Tragédie de l’Homme, Imre Madach 1861

« 

...

LUCIFER, à Adam.
Tu oses te rebeller, vil esclave ?
Cesse donc de te vautrer dans la fange,
Pauvre bête que tu es !

Lucifer essaie de donner un coup de pied à Adam. A ce moment, le ciel s’entrouvre. Le Seigneur, entouré de ses anges, apparaît en gloire.

LE SEIGNEUR
A ton tour,
Esprit, de t’abaisser !
Car, souviens-t-en,
Devant la mienne, il n’est pas de grandeur !

LUCIFER, ployant sous le coup.
Malédiction ! Malédiction !

LE SEIGNEUR
Relève-toi, Adam, et reprends cœur !
Je t’accorde à nouveau ma grâce.

LUCIFER, à part.
Ha ! Ha !
Quelle touchante scène de famille
Se prépare ! Un cœur sensible y prendrait
Sûrement grand intérêt ! Mais ce genre
De momeries blesse l’intelligence…
Je prends la poudre d’escampette !

Il se dirige vers la sortie.

LE SEIGNEUR
Reste,
Ici, Lucifer ! J’ai à te parler.

à Adam.
Dis-moi ce qui t’afflige et te tourmente.

ADAM
Seigneur, d’horribles visions me hantent.
Y a-t-il là quelque chose de vrai ?
Je n’en sais rien... Dis-moi quel sort m’attend :
Ce peu d’étroite vie qui m’est donné,
Est-ce là tout ce qui m’est destiné ?
Mon âme, décantée par tant de luttes,
Comme le vin dans les celliers, dois-tu,
Lorsqu’elle sera pure à ton idée,
En faire offrande au sable desséché
Qui la boira sans que rien n’en demeure ?
Ma descendance, ennoblie, pourra-t-elle
Se rapprocher de toi ? Ou devra-t-elle
Jusqu’à la mort, cette race des hommes,
Tourner la roue, comme un cheval de somme,
Sans nul espoir de pouvoir s’arracher
Au cercle étroit où elle est attachée ?
L’âme élevée, qui court au sacrifice
Sous les lazzis cruels des populaces,
Sera-t-elle récompensée ? Seigneur,
Éclaire-moi ! Je n’y puis que gagner.
Quel que soit mon destin, je t’en rends grâce
Et fermement je le supporterai.
Mais c’est l’enfer que cette incertitude…

LE SEIGNEUR
Ne cherche pas, mon fils, à soulever
Le voile dont ton Dieu, dans sa bonté,
Protège de tes yeux le grand Mystère.
Si tu pouvais savoir que, sur la terre,
Tu ne passes qu’un jour, après lequel
L’éternité t’attend, tu n’aurais plus
Aucun mérite à souffrir ici-bas.
Si tu savais que le sable boira
La liqueur de ton âme, où prendrais-tu
L’idéal qui pourrait te détourner
Des fugitives voluptés ? Que ferais-tu
De grand pendant ta vie ? Que l’avenir
Te demeure caché par une brume,
Alors ta foi dans une infinitude
T’aidera puissamment à supporter
La pesanteur de ta vie éphémère !
Mais cependant t’enorgueillirais-tu ?
Le sentiment de ta fragilité
Viendra couvrir le feu de ton orgueil !
Et c’est ainsi que grandeur et vertu
Également te seront assurées.

LUCIFER, ricanant.
Ah, vraiment, la glorieuse carrière !
Où pour guides tu auras, seulement,
Deux grands mots : Grandeur, Vertu – qui ne peuvent
Devenir un peu concrets, sans leur suite,
Soit : la superstition, l’ignorance,
Les stupides préjugés ! Que me suis-je
Avisé d’associer l’homme à mon œuvre,
Comme s’il pouvait sortir quelque chose
De ce ragoût de soleil et de fange,
De ce nabot, quant à la vraie science,
De ce géant, quant à la cécité !

ADAM
Ne raille pas, Lucifer. Je l’ai vue,
Ta vraie science et ses créations !
Elle n’a pu que me glacer le cœur !
Mais toi, Seigneur, depuis que j’ai osé
Goûter le fruit de l’arbre défendu,
Tu m’as privé de la main tutélaire
Qui me guidait... Qui la remplacera ?

LE SEIGNEUR
Ton bras est fort. Ton âme est élevée.
Devant toi s’ouvre un champ illimité.
Sois attentif, car sans cesse une voix
Te parlera de moi, t’exhortera,
Te freinera... Prête-lui bien l’oreille.
Mais si parfois, dans le fracas terrestre,
Tu n’en percevais pas l’écho céleste,
Le cœur plus pur de cette faible femme,
Indifférente aux appétits mesquins,
Saura l’entendre et te le transmettra,
Soit par le chant, soit par la poésie.
Tels sont ses dons, ses armes, et toujours
Tu les auras, comme elle, à tes côtés,
Dans le bonheur ou dans l’adversité.
Elle sera ton souriant génie,
Ta consolation…
    Toi, Lucifer,
Tu es aussi, dans mon vaste univers,
Un maillon nécessaire. Agis ! Agis !
Ton froid savoir, ta négation folle
Sont les ferments qui stimuleront l’homme.
De son chemin, si parfois tu l’écartes,
Qu’importe ! Il reviendra toujours à moi !
Ton châtiment sera de constater
Que tes efforts pour corrompre son âme
N’ont pour effet que Noblesse et Beauté.

LE CHŒUR DES ANGES
Pouvoir librement faire choix
Du Mal ou du Bien, mais connaître
Que nous protège un divin maître
Dont on a le regard sur soi !
Sans peur et sans inquiétude,
Agis ! Combats ! En dédaignant
Le dédain de la multitude,
Et ne fais jamais rien de grand
Que pour l’estime de toi-même.
Tout autre but serait honteux :
Tu serais cloué à la terre
Quand les nobles cœurs vont aux cieux.
Mais pour autant ne va pas croire
Que tes actes et tes travaux
Sont sortis de l’humain cerveau
Et que de toi Dieu ait besoin
Pour mener à bien ses desseins :
Tu n’as reçu que de sa grâce
Le pouvoir d’agir à sa place.

EVE
Mon cœur comprend ce chant... O, mon Dieu, sois loué !

ADAM
J’en devine le sens et veux m’y conformer.
Mais comment oublier la terrible échéance ?

LE SEIGNEUR
Homme, je te l’ai dit : lutte et aie confiance !

...

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