Billet de blog 1 mars 2015

Pour une appropriation populaire des média

La refondation d’un grand service public de la culture et de l’information est une exigence de civilisation.  

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La refondation d’un grand service public de la culture et de l’information est une exigence de civilisation.

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Entretien avec Jean-François Téaldi*

Quel état des lieux peut-on dresser de la situation des média aujourd’hui ? À l’heure d’Internet et des journaux gratuits, l’accès à l’information paraît plus facile, mais sommes-nous pour autant mieux informés ?

L’absence récurrente de la question sociale, l’insistance sur les faits divers, la place disproportionnée accordée aux instituts de sondages et aux « experts », écartent l’information réfléchie dont devrait disposer le citoyen pour exercer ses droits et aggrave la situation de la presse. Pas un jour sans son lot de restructurations, de fermetures ou de rachats de titres, de concentrations… On dit que la presse quotidienne est en crise, mais lorsque des titres sont mis en vente, les prix avancés pour leur rachat par de grands groupes sont exorbitants ; preuve que la presse écrite a un avenir et que le retour sur investissement est envisagé à court terme, sinon les banques n’accorderaient pas de crédit.

Le service public de l’audiovisuel, noyé dans un océan standardisé, peine à se différencier des chaînes privées. Il est maintenu dans une situation de sous-financement qui ne lui permet pas un véritable développement.

Les mutations du paysage audiovisuel et médiatique (numérique et TNT, Internet…) imposent plus que jamais des mesures de sauvegarde, mais aussi de développement, urgentes et radicales. Une politique de la presse, des média et de l’information doit s’appuyer sur le triptyque « liberté, démocratie et culture ». Il faut inscrire le Droit à l’information et à la culture dans la Constitution, tant pour les média publics que privés. Il faut permettre aux citoyens de se former à la maîtrise de l’usage des outils de communication, ainsi qu’à une lecture critique des média via l’école, l’université et l’éducation populaire.

La refondation d’un grand service public de la culture et de l’information est une exigence de civilisation : reconstruire un authentique service public de l’audiovisuel, de la production à la diffusion, associant les salariés et leurs représentants, les usagers et les élus de la Nation à son fonctionnement, pour des contenus plus démocratiques, plus représentatifs des classes populaires et des minorités. Le service public, c’est pour nous à la fois le secteur public et les média associatifs, avec eux nous voulons créer un Pôle public des média.

L’Éducation nationale devrait lancer un plan d’abonnement aux quotidiens nationaux et quotidiens régionaux pour chacune des 180 000 classes de lycées et collèges. Il servirait à la mise en place d’un programme de lecture de la presse écrite, en collaboration avec le Centre de liaison de l’enseignement, des média et de l’information.

Certains journalistes, sous couvert de neutralité (plus ou moins affichée) s’imposent de fait comme des gardiens de l’ordre établi. Quel devrait être le rôle des média et leur rapport au pouvoir politique et économique ?

Il est indispensable de soustraire les média, audiovisuels et autres, à la domination des pouvoirs politiques et économiques, et en premier lieu de relancer les dispositifs anti-concentration dans la presse, la télévision et Internet, condition du pluralisme des idées et de la liberté de la création.

Redonner vie au pluralisme nécessite d’interdire par la loi les situations de monopole, national ou régional, pour les groupes financiers, industriels et de services ; interdire aux groupes tributaires de commandes de l’État (Bouygues, Dassault, Lagardère, Bolloré…) de posséder des média alors que leurs lignes éditoriales sont délibérément polluées par la soumission aux intérêts marchands de ces groupes. Il convient d’assurer l’indépendance des rédactions, de donner un statut légal aux entités rédactionnelles comme le réclament les syndicats de journalistes et de légiférer pour assurer une étanchéité entre les actionnaires et les rédactions.

Toutefois, le monde des journalistes n’est pas réductible à ce journalisme de connivence constitué de quelques « grands noms » messagers de la pensée de marché. Les luttes de techniciens et journalistes sur les lignes éditoriales, les contenus, dans nombre de média, montrent que des résistances se font jour.

«Prenez le pouvoir» tel est le mot d’ordre du Front de gauche, on parle aussi d’appropriation populaire des média. Qu’entend-on précisément par là ? En quoi cette démocratisation est un élément nécessaire de l’alternative à gauche ?

Le Front de gauche, dans la foulée de la réflexion menée depuis des années par la commission Média du PCF, a mis la culture, l’information, les média au cœur de son projet politique. Nous sommes intimement convaincus que l’information, au même titre que l’éducation ou la culture, est un outil majeur de notre projet de révolution citoyenne et d’émancipation humaine. En cas de victoire de l’alternative à gauche, nos propositions de changements profonds pour que vivent le pluralisme et la diversité culturelle, pour la défense de l’industrie de la presse et la sauvegarde des milliers d’emplois actuellement menacés deviendront incontournables si l’on veut un « saut qualitatif » en matière de démocratie. Encore faut-il que les enjeux médiatiques soient bien considérés comme des enjeux décisifs, car ils touchent à la « bataille de l’imaginaire » et s’inscrivent dans notre projet culturel et d’émancipation humaine. Les mesures proposées par le Programme partagé du Front de gauche L’Humain d’abord  font l’objet d’un travail d’approfondissement continu de la part des acteurs du Front de gauche, professionnels de la presse, militants politiques ou citoyens. Initiées par le Front de gauche Média, elles sont portées par nos parlementaires et sont mises en permanence en débat auprès des citoyens.

La reconstruction d’un pôle public audiovisuel, la représentation des personnels dans les conseils d’administration, la création d’un Conseil national des média, les aides à la presse d’opinion, aux coopératives de presse et aux média associatifs, la loi contre les concentrations recueillent un large assentiment, mais restent à compléter sur de nombreux points. Si l’alternative à gauche s’impose, nous lancerons de véritables États généraux de la presse et des média (EGM) en collaboration avec les partis politiques, les syndicats, et les associations spécialisées. Les EGM pourront interpeller le Conseil supérieur des média ou les conseils d’administration des entreprises du pôle public. Le CSA, qui a failli, devra faire place à un authentique Conseil national des média. Nous démocratiserons les entreprises, donnerons de nouveaux droits aux représentants des salariés dans les Conseils d’administration et Comités d’entreprise. Au-delà, la démocratisation du service public passera par une autre composition des Conseils d’administration, avec une place centrale pour les représentants des salariés et des usagers, mais aussi par d’autres choix de contenus permettant une véritable différenciation avec le privé. Les aides régionales à la presse seront conditionnées et contrôlées dans chaque conseil régional par une commission tripartite (élus, employeurs, syndicats) d’attribution et d’utilisation des aides s’appuyant sur les comités d’entreprise de presse ou les délégués du personnel. En cas de violation du Code du travail et des conventions collectives, les aides publiques seront suspendues.

Pour tout cela nous nous appuierons sur les résistances grandissantes, en interne, dans l’audiovisuel public à France Télévisions, à France 24, à RFI, à Libération et même au Figaro, mais aussi en externe, avec la campagne « De l’Air à Inter » lancée à l’automne dernier, ou encore les initiatives d’Acrimed, sans compter celles des Amis de l’Humanité ou encore les débats autour des Nouveaux Chiens de garde et de la Commission FG Média. Les réflexions des syndicats et les propositions des associations ouvrent des pistes complémentaires en matière de financement de l’audiovisuel public, sur l’AFP, sur la nécessité de renationaliser France Télécom/Orange, ou encore sur l’avenir de TF1. 

*Jean-François Téaldi est journaliste. Il est responsable du secteur Média du Conseil national du PCF.

Propos recueillis par Caroline Bardot.

La Revue du projet n°44, février 2015.

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