Battir en Palestine: une aventure cartographique hors norme

Un projet de valorisation du territoire et des modes de vie qui permet aux citoyens du village de Battir de mettre en œuvre un ensemble de réponses constructives à ce qui les menace dangereusement. Par Jasmine Desclaux-Salachas et Hervé Quinquenel.

Un projet de valorisation du territoire et des modes de vie qui permet aux citoyens du village de Battir de mettre en œuvre un ensemble de réponses constructives à ce qui les menace dangereusement. Par Jasmine Desclaux-Salachas et Hervé Quinquenel.

Les esprits et les volontés se sont associés à la force des mains durant des millénaires afin d’entretenir si parfaitement leurs terres… Quatre à cinq mille ans de maintenance dans les vallées, où aujourd’hui encore les plus jeunes relayent les anciens, une génération succédant à une autre depuis toujours pour que chaque geste utile, chaque forme, chaque ouvrage nécessaire se fondent harmonieusement au fil des saisons dans le paysage. Nous sommes dans les vallées de Battir, à cinq kilomètres à l’ouest de Bethléem, sur la ligne verte d’armistice de 1949, dans le village de Palestine qui vient de rejoindre la liste des sites du patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco.

Une Palestine dont on ne nous parle pas
Ici, chaque courbe, chaque perspective a un sens… Terrasses étagées de jardins en vergers, champs d’oliviers, pentes et méandres irrigués par des systèmes de canaux issus de l’ingénierie hydraulique conçue à l’époque antique – de chaque strate émane l’intelligence humaine que restituent tous les parfums exhalés au gré des pas.
Rien n’est là par hasard dans ces paysages apaisants : il y a là une Palestine dont on ne nous parle pas, qui a toujours voulu signifier l’avenir de paix chez soi et qui vit ses heures de citoyenneté, à portée de nos regards pourtant, qu’il est indispensable de lui réserver.
Des regards sur tant de choses… des chants, des sourires, des danses, du parlé de cette langue musicale qu’est l’arabe de cet Orient lumineux… aux couleurs des Lumières ! Celles du jour, celles de la nuit… Partout les saveurs de toutes choses et mets, et des rencontres à n’en plus finir de celles et ceux, qui, jour après jour retiennent un quotidien qu’une armée étrangère omniprésente, protégée par consensus international, ne cherche qu’à leur confisquer.
C’est là pourtant, que des citoyens responsables sont parvenus à mettre en œuvre, durant quatre années, une étude socioanthropologique d’un genre inédit : ce que l’Institution ne fait pas… mesurer, relever la topographie du territoire, réaliser des séries de cartes afin de comprendre – dessiner pour comprendre et faire comprendre – pour se saisir de l’histoire, de la géographie, du sens de l’entretien de ces paysages, y combiner les liens de l’homme à sa terre, du passé au futur… comprendre, pour partager au présent.


Décrire le territoire pour le comprendre
À partir d’une rencontre à l’écomusée de Battir en Mai 2012 s’est déployée une aventure cartographique hors norme, depuis l’atelier des Cafés cartographiques à l’École nationale des sciences géographiques -Institut géographique national (ENSG-IGN). En particulier, deux années d’échanges et de partages ont permis l’ouverture de nouveaux programmes d’étude et de recherche ; deux séjours de relevés ont eu pour objectif de produire des modélisations de l’aqueduc antique (Sylvain Gonnet, géomètre, août-septembre 2013 ), de mettre les cartes à jour (Hervé Quinquenel, Jasmine D. Salachas, avril-mai 2014) – et à chaque fois, en priorité, de restituer au conseil du village et aux villageois de Battir ces travaux issus des cartes qui leur appartiennent, produits depuis Paris au fil des mois.

Outre l’intérêt collectif et collaboratif de ces travaux, la richesse des thématiques abordées, leur force et l’impact de leur diffusion, il y a derrière ces cartes des enjeux moins familiers pour nous, mais essentiels pour les villageois de Battir : la menace des projets de prolongation de mur de séparation voulus par Israël qui provoqueraient des dommages irréversibles au patrimoine historique et paysager remarquable, menaçant toute perspective d’avenir.

Prenant le contre-pied d’une vision extérieure habituellement déformée sur cette région du monde, c’est un projet global et cohérent de valorisation de leur territoire et de leurs modes de vie que les citoyens de Battir ont pu mettre en œuvre afin d’offrir un ensemble de réponses constructives à ce qui les menace dangereusement… une étude socioanthropologique et paysagère menée sur place de 2007 à 2011, par une équipe scientifique - coordonnée par Giovanni Fontana Antonelli (Unesco, bureau de Ramallah), dirigée par Samir Harb, Mohammed Hammash, Mohammad Abu Hammad (tous quatre architectes urbanistes), Hassan Muamer (ingénieur civil), Claudia Cancellotti, Patrizia Cirino, Nicola Perugini (anthropologues) – un travail inouï tant le volume de données considérées est complet, précis, élaboré… plus de 10 km2 topographiés, cartographiés, inscrits désormais dans un ensemble d’actions visant à la protection pérenne du site.

L’écomusée a d’abord vu le jour, puis la réhabilitation des ruelles et des maisons du cœur historique du village a suivi. Plus tard, courant 2012, Hassan Muamer (seul Battiri à avoir participé à cette étude), a dirigé les travaux de restauration des vallées et de réaménagement des sentiers de randonnées – supervisé les travaux d’aménagement de la Guest House, offrant un ensemble de chambres d’hôtes aux visiteurs et groupes de volontaires aidant ponctuellement à l’entretien des lieux.

 

La reconnaissance
d’une histoire puissante

Battir, de fait, s’est offert un ensemble d’outils pour décrire le territoire afin de le comprendre : des cartes pour en communiquer la valeur… du territoire à sa représentation, aujourd’hui jeu de construction graphique à vocation pédagogique, participative, citoyenne que nous nous efforçons de transmettre.

Ces outils, rectifiés sur l’orthophotographie de l’ensemble de la Palestine, afin d’en étendre, pourquoi pas, la production au-delà de Battir même, vers les villages avoisinants, ne suffiront pas à eux seuls à résoudre miraculeusement les maux de la région.
Mais nous espérons que ces démarches citoyennes puissent contribuer à tisser de nouveaux liens entre nos territoires, celles et ceux qui y vivent et nous tous qui les partageons. Par la découverte des paysages fantastiques, la reconnaissance de leur histoire puissante, le regard attentif et complice à l’égard des personnes qui l’ont construite… par la diffusion des connaissances, illustrée ici par la cartographie, nous ne pouvons qu’espérer contribuer à l’addition de moyens réalistes pour envisager un avenir apaisé, durable.  

*Jasmine Desclaux-Salachas est cartographe. Elle dirige les Cafés cartographiques (et alimente un blog sur Mediapart).

Hervé Quinquenel est cartographe. Il est ingénieur des tavaux géographiques et cartographiques de l’État à l’ENSG-IGN.

La Revue du projet, n° 40, octobre 2014



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