Fablab, financement participatif, machine auto-réplicable, open source hardware, monnaie locale et/ou virtuelle, tout cela ne préfigure-t-il pas un écosystème qui tendrait à s’affranchir à la fois du marché et de l’État ?

La réponse est évidemment oui. En particulier ces micro-initiatives qui inventent un commun qui ne se confond pas avec un bien public classique sans pour autant tomber dans l’apologie néolibérale du marché. Mais il faut toutefois ajouter que cet écosystème de la coopération humaine est en voie de formation et donc fragile comme un animal dont la peau mue, qu’il a besoin pour se déployer pleinement dans sa puissance d’un État bienveillant et actif, et non d’un État qui saisit toutes les occasions d’affaiblir le secteur public pour le pousser dans les bras du marché. Comme il a été souvent noté, face aux anciens et aux nouveaux communs, les États aujourd’hui ont trop tendance à les rendre publics, à démobiliser les communautés qui les défendent, pour après les vendre en tranche au secteur privé. Il ne faut pas penser naïvement que l’État constitue une protection absolue. Il arrive qu’il joue ce rôle protecteur, mais malheureusement il est plus souvent du côté du marché en exigeant des associations, des start-up qu’elles nouent des partenariats avec le privé et qu’elles se normalisent financièrement.

Les fab-labs, et autres « tiers lieux », (c’est-à-dire des lieux à la fois en marge de l’État et du marché), ne préfigurent-ils pas le prototype des entreprises, voire des institutions d’une société post-capitaliste ?
Je distinguerai deux étapes. Dans la première, le tiers lieu est comme une plate-forme de plus en plus indispensable au capitalisme cognitif pour que ce dernier puisse s’assurer de capter le cœur nouveau de la plus-value relative, c’est-à-dire les externalités positives[Ndlr : Une externalité positive caractérise le fait qu’un agent économique crée par son activité un effet externe en procurant à autrui, sans contrepartie monétaire, une utilité ou un avantage de façon gratuite] résultant de la pollinisation humaine [La pollinisation humaine est l’interaction en réseaux de langage et d’affects]. C’est ce que j’appelle « le communisme du capital » qui se présente réellement (se présenter ne veut pas dire faire semblant) comme ayant aboli la propriété (cela permet d’éviter de discuter de trivialités comme la rémunération du travail coopératif gratuit du tiers-secteur, de la propriété des données personnelles dont les internautes font joyeusement cadeau aux GAFA, Google-Amazon-Facebook-Apple). Sans plate-forme gratuite de pollinisation, l’interaction humaine et l’intelligence collective ne peuvent pas s’épanouir. La reproduction du capital cognitif aujourd’hui exige des équipements gratuits, exactement comme l’éducation de base, l’entretien des familles furent indispensables à la reproduction élargie du capital.
Et là intervient la deuxième étape. La prise de conscience du caractère prédateur de ce capitalisme « communiste » entraîne les acteurs de l’intelligence collective des fab-labs, les makers après les hackers, les cliqueurs [Ceux qui par leur click de souris créent de la pollinisation humaine] à vouloir assurer leur indépendance économique, à s’autonomiser du cycle de la valorisation capitaliste. Ainsi s’opère la transformation du netariat, ou cognitariat [ceux qui vivent de leurs activités cognitives sur les réseaux] en partisans des commons [Les communs], en commonistes. Il s’agit de défendre l’écosystème de la culture du libre (logiciel), de l’étendre, de combattre l’idéologie des droits de propriété intellectuels « privateurs » comme dit Richard Stallman. Dans le large spectre de ce que Richard Florida appelle LA classe créative au singulier s’ouvrent des fractures et rapidement entre le designer à la Philippe Starck et le post-doctorant travaillant pour moins de 1 000 euros par mois naît le désaccord donc la politique pour parler comme Rancière. Une nouvelle classe ni ouvrière, ni cadre, ni employée, ni bourgeoise, se divise en deux, en trois. Et cette division fait naître le projet d’émancipation, de libération chez les nouveaux exploités. Et pourtant cette nouvelle forme de lutte de classes fait naître des formes nouvelles d’organisation des entreprises, indique au capitalisme cognitif les nouveaux sentiers de croissance et d’efficacité. Pourquoi croit-on que les chasseurs de têtes et les RH viennent tantôt discrètement tantôt ouvertement recruter dans les fab-labs, dans les nouvelles ruches ? La coordination prescrite à coup de machines, d’organisation « scientifique du travail », d’un encadrement disciplinaire est beaucoup plus coûteuse que la coopération qui s’établit entre égaux et de surcroît beaucoup moins riche d’innovation. Ajoutons que la pollinisation spontanée des abeilles humaines en interaction entre elles et avec un environnement complexe, en l’absence d’un revenu d’existence qui rémunère l’activité (et pas seulement ce qui est reconnu comme travail), coûte beaucoup moins cher qu’un salariat rémunéré décemment. Mais cette « aubaine » que constitue la multitude productive, au niveau de développement où nous sommes arrivés pour le capitalisme sous sa nouvelle forme, devient aussi le plus sérieux obstacle à sa pérennité car cette multitude (j’aime mieux dire ces multitudes plurielles, insaisissables, très rarement unifiées) forge dans l’open data, l’open science, l’open source le nerf d’une économie de partage, de l’échange peer-to-peer (pair à pair) qu’on aurait grand tort de considérer comme une aimable utopie de jeunesse qui passera comme l’acné juvénile. Donc je dirais pour répondre à votre question que ce ne sont pas les formes de luttes, d’organisations, d’institutions, en tant que telles qui définissent le caractère résolument post-capitaliste d’une société qui se cherche, c’est la transformation des processus de subjectivation pour parler comme Felix Guattari et Gilles Deleuze. Ce n’est ni le miel (le produit), ni la cire, ni la forme de la ruche ou des parcours qui définissent la pollinisation et sa puissance de transformation.
On me dira que les abeilles conservent la biosphère terrestre et qu’assigner aux abeilles humaines un programme de préservation de la noosphère, c’est-à-dire de la culture, de l’intelligence des humains au sein de la biosphère, cela peut paraître plus conservateur que révolutionnaire, vieux reproche fait par la gauche radicale à l’écologie. Mais si l’on réfléchit au caractère désormais destructeur pour la planète et pour l’espèce humaine du déploiement final du capitalisme mondial intégral (l’anthropocène), à l’extinction rapide des abeilles, la rupture radicale avec le capitalisme passe par la mobilisation de l’intelligence collective en vue de résoudre les problèmes écologiques dramatiquement urgents, et donc par la réinvention de l’invention sociale, productive, apprenante.

Quel modèle économique soutenable pour le développement des fab-labs ?
La question est redoutable et reproduit une veille question que le mouvement ouvrier tenta de résoudre au XIXe siècle avec les utopies concrètes (la fondation des communautés en Amérique), mais en réalité il faut remonter aux XVIe et XVIIe siècles avec la tentative des missions jésuites de s’opposer à la destruction des communautés indiennes par les colons blancs. On peut aussi parler des quilombos brésiliens, des noirs enfuis des plantations et formant de véritables sociétés alternatives dans la division du travail, de la propriété, du rôle des hommes et des femmes. On peut enfin évoquer le mouvement de véritable sécession rampante et permanente des jeunes qui a été combattu par la colonisation de la musique et de la culture.
Le nerf de la guerre et les causes des échecs magnifiques (car seuls les imbéciles ne voient pas à quel point les défaites comme les erreurs apprennent bien plus que les succès) se trouvent toujours du côté du modèle économique. Les villages jésuites de l’Argentine au Brésil furent détruits car le modèle économique des Jésuites reposait sur l’idée médiévale d’autarcie et de juste prix, alors que l’on était déjà en pleine mondialisation coloniale avec la formation des grandes plantations produisant le blé, le sucre, l’indigo, le café, le coton.
Aujourd’hui les start-up, le tiers-secteur, les ruches cristallisent partout l’expérience de plus de vingt ans de peer to peer. Mais toutes les forces subjectives investies dans cette transformation productive des territoires concrets de la ville, des banlieues, des systèmes de production locaux font toutes face à un redoutable problème : comment, passé la trentaine, vivre indépendamment, payer son loyer, ses factures, avoir trois sous devant soi pour aller en vacances, fonder une famille avec un revenu un tant soit peu stable, si l’on est dans la précarité, un salariat occasionnel, un statut d’auto-entrepreneur qui est un miroir aux alouettes. Donc tous les acteurs se posent la même question : comment vivre de ce que l’on fait en étant libre ? La fable du chien et du loup de La Fontaine est parlante. Faut-il troquer la liberté pour la sécurité salariale ? Un certain discours – « vivons de subventions et ne nous soucions pas de modèles capables de survivre correctement dans une économie de marché toute puissante » – montre rapidement ses limites. Car l’open source, l’open data à tout crin, cela finit par constituer le meilleur allié des grandes entreprises qui attendent patiemment à la porte des fab-labs que jeunesse se passe pour débaucher les meilleurs éléments et les inciter à passer de l’autre côté du miroir.
Le remède à cela ? Chercher à élaborer des modèles économiques qui ne s’appuient ni sur la vente d’un produit, ni sur le dépôt de brevets, mais qui regardent plutôt du côté de la marque, de l’appellation contrôlée ou mieux qui monnaye ce que j’appelle des immatériels de type 2, c’est-à-dire qui ne se codifient pas comme le care, la coopération, l’apprentissage [activités cognitives humaines qui ne peuvent pas être transposables sous la forme d’algorithme (cf. machine de Turing)].
    
Mon ami Michel Bauwens qui a animé depuis un an et demi à l’invitation du Président de l’Équateur, Rafael Correa le projet FLOK society (Free et libre open knowledge, la société pour la connaissance libre et ouverte) et qui sera en Europe cet automne est en train d’élaborer avec des chercheurs, des militants venus de tous horizons un projet de licence peer to peer, tout comme les projets de monnaie locale, de mettre à la disposition de la petite économie marchande des moyens monétaires (avec l’appui de la Banque centrale). Une grande inventivité est en train d’apparaître, renforcée par la crise qui oblige les multitudes à trouver des solutions nouvelles.
Ce qui est passionnant et différent des vieilles expériences utopiques, c’est qu’elles se produisent à un stade du capitalisme, que j’appelle « cognitif », où le « développement des forces productives » pour reprendre la vieille mais finalement assez robuste terminologie est arrivée au stade du communisme des plates-formes. Il est symptomatique que Jeremy Rifkin en soit arrivé à prédire tranquillement rien moins qu’une extinction du capitalisme à l’horizon de 60 ans (pour le coup, il me paraît oublier un peu les résistances politiques des rentiers). Ce qui est crucial dans la bataille des nouvelles clôtures, dans cette accumulation primitive du nouveau capitalisme, c’est que la productivité, la valeur économique, est du côté des classes créatives appuyées sur les nouvelles technologies. Quand les tenanciers irlandais se faisaient chasser de leurs terres par l’armée britannique, la productivité était du côté des grands propriétaires salariant des prolétaires agricoles. Là c’est l’inverse. L’espoir productif de l’intelligence et l’espoir écologiste sont du côté des fab-labs et des multiples wikis, méthode de politique, de culture, d’éducation.

Le digital labor, travail réalisé gratuitement par les usagers du numérique n’est-il pas ce qui caractérise l’exploitation de l’être humain à l’ère du capitalisme cognitif ?
Pas seulement. C’est l’erreur de toute la littérature qui s’imagine qu’elle est marxiste et de gauche parce qu’elle dénonce l’exploitation du travail sous condition numérique, en disant que rien n’est nouveau sous le soleil, que le capitalisme cognitif suce le sang, l’énergie, l’attention, la vie des travailleurs qui sont des nouveaux prolétaires. Mais on ne fait pas un marxisme véritable avec des bons sentiments. Laissons cela aux « belles âmes ».
Le trait spécifique, historiquement déterminé du capitalisme cognitif, c’est une transformation radicale de la valeur et de la survaleur. La valeur économique représentée par l’exploitation de la force de travail, par rapport à l’exploitation de la force créative, est de plus en plus réduite. En outre, la situation est extrêmement complexe car on peut être exploité dans sa force d’invention et pas dans sa force de travail, ou les deux à la fois, ou dans aucun des cas. Surtout, ce n’est pas l’exploitation de l’abeille individuelle par l’apiculteur qui, comme le capitaliste de l’époque de la grande fabrique, fait travailler l’abeille humaine au-delà du temps nécessaire à sa reproduction, c’est le prélèvement direct sur la pollinisation et la richesse créée par elle qui est devenue la force productive dominante. La masse de la survaleur apparaît du fait du caractère social de la pollinisation des vivants (pas seulement des humains car selon la qualité de l’écosystème la pollinisation est plus ou moins fructueuse : par exemple si l’environnement est pollué par les pesticides divers, par la disparition des jachères mellifères, par l’appauvrissement de la biodiversité alimentaire, de la biodiversité culturelle pour nous, la pollinisation chute fortement jusqu’à risquer de disparaître). La production est d’emblée sociale. Tout ce que Marx avait esquissé génialement dans les Grundrisse est désormais la réalité. Par rapport à ce mode de production et cette force productive, la production marchande et industrielle est médiocre. Cela ne veut pas dire que les formes de l’exploitation du capitalisme de l’ère industrielle ne sont pas reconduites comme formes de pouvoir et de discipline ; mais à la différence de ce qui se produisait entre 1850 et 1970, ces mécanismes sont en contradiction avec la véritable nature de l’exploitation cognitive du netariat (dont le salariat n’est qu’une partie). Ce qui fait la spécificité de l’exploitation qu’ont réussi à bâtir les GAFA, c’est de faire travailler gratuitement la société, les cliqueurs, les mobiles [Ndlr les personnes qui grâce à leur connexion permanente à des réseaux numériques sont des travailleurs nomades sans bureau fixe] qui ne sont pas reconnus comme travailleurs productifs, c’est de prélever une partie des externalités positives. Si, comme je tente de le démontrer, la richesse créée continuellement par la pollinisation humaine est au minimum mille fois plus productive que le travail individuel d’un traditionnel « exploité » du « marxisme des bègues » (Bordiga), en extrayant seulement 10 % des externalités positives générées par elle, le capitalisme cognitif est cent fois plus puissant que le vieux capitalisme. C’est ce qui explique le rang des GAFA qui en dix ans ont raflé toutes les premières places de la valeur en matière de capitalisation boursière.

Comment combattre les nouvelles enclosures que tente de mettre en place le capitalisme cognitif ?
Premièrement, en comprenant bien la portée de ce que je viens d’expliquer précédemment. Deuxièmement, en bâtissant de nouvelles politiques publiques qui créent tout d’abord les conditions de protection de la biodiversité culturelle, des écosystèmes d’innovation émergents, qui les étendent sans s’accrocher comme une bernique sur un rocher immobile au vieux secteur nationalisé ou public car il faut placer la dépense publique sur les secteurs stratégiques donc prioritaires. Du côté du mouvement ouvrier ou populaire, il faut en finir avec la vision réductrice de la production et du travail qui traite comme quantité négligeable ou marginale toutes les formes d’activités qui contribuent à l’accroissement de la pollinisation et cesser de défendre comme un fort Chabrol le travail et les emplois qui détruisent l’environnement. Il n’y a pas que les pesticides et les engrais chimiques qui tuent la pollinisation humaine. L’idéologie du tout marché, les idéologies qui vantent les mérites de l’inégalité ou qui veulent indistinctement moins d’emplois publics, le font tout autant. Il faut défendre la société, comme disait Foucault, c’est-à-dire défendre la pollinisation contre le travail pseudo-productif qui génère du cash aujourd’hui (voir des emplois) tout en creusant des abîmes d’externalités négatives qu’aucune ressource n’arrivera à combler.
Il faut faire preuve d’imagination juridique et, pour cela, être à l’écoute des pratiques collaboratives qui émergent dans les cantines numériques [Ndlr : lieux conçus pour le travail collaboratif et les coopérations fluides et interdisciplinaire dans une optique « Arts et métiers »], dans les fab-labs, chez les makers, dans les communautés peer to peer. Les juristes devraient dépenser leurs talents à inventer des licences consolidant les start-up, les coopératives, les associations au lieu de chercher les meilleurs moyens pour les GAFA de toutes sortes, d’acheter l’invention pour la retourner contre les nouveaux commoners et de fabriquer des systèmes de protection technique (Digital Rights Management) pour recréer de la propriété privée. Les économistes pourraient travailler sur les modèles de business et de survie économique pour les tiers lieux au lieu de se borner à faire de la veille de l’intelligence pour les grands groupes et de toucher leurs commissions au passage.
Naturellement en Europe c’est à l’échelle de l’Union et dans le parlement européen qu’il faut se battre sur les prochaines directives. Cela a été fait sur les logiciels libres, sur ACTA avec succès. Cela peut être refait. Aucune nation en Europe ou ailleurs n’est capable d’aborder intelligemment et surtout efficacement les questions de la neutralité du Net, de la standardisation des formats numériques pour éviter qu’ils tombent entre les mains d’une entreprise privée, de l’archivage de l’énorme contenu du Web actuellement très fragile, de la censure et du contrôle de la censure après l’âge du Gutenberg dont nous sommes en train de sortir, de la protection de la diversité de la noosphère (c’est-à-dire du domaine de l’esprit, de la culture, de la création).

Le rôle essentiel de la pollinisation dans la création de valeur n’implique-t-il pas de réfléchir à une organisation du travail qui ne s’appuie ni sur la verticalité, ni sur l’horizontalité ?
Le numérique est compatible avec un usage vertical et autoritaire comme dans tant d’entreprises où on se sert des technologies numériques pour communiquer à l’échelon inférieur et le contrôler encore plus durement qu’auparavant, ou pour faire du super-taylorisme. L’Internet est différent car le réseau (la toile) pour être productif doit s’écarter radicalement des systèmes hiérarchiques arborescents. Mais même le réseau des réseaux numériques peut faire l’objet de sérieuses offensives des États pour en contrôler (sous le prétexte du terrorisme, de la pédophilie etc.) les nouveaux espaces de liberté et de démocratie.
La pollinisation, pas simplement comme image, mais comme description de la réalité économique promeut en revanche une vision profondément horizontale de la coopération, des plates-formes collaboratives. Même s’il ne s’agit pas de tomber dans des naïvetés ; car les phénomènes de pouvoir, d’exclusion, de captation, de détournements jouent dans le numérique et dans la pollinisation humaine comme d’habitude. Mais il faut reconnaître que depuis l’invention de l’imprimerie qui donna tant de fil à retordre au concept d’autorité de l’Église catholique et fit naître la Réforme, le couplage de l’outil numérique et d’un environnement dominé par le risque de disparition des abeilles, les autorités de l’État, de l’entreprise, de l’école, de la famille n’ont jamais rencontré de remise en cause et de reformatage en cours aussi puissants (même celui des Lumières). À nous de saisir cette possibilité de nouvelles Lumières et de la transformer en nouveaux espaces communs de la société humaine.

Que mettez-vous derrière l’idée d’un revenu universel de pollinisation ?
Essentiellement deux choses. La correction des inégalités qui s’accroissent de façon structurelle et alarmante parce qu’un nombre croissant d’agents pollinisateurs de la société est écarté du spectre du visible par les politiques (en raison de leur mauvaise économie politique qui date de Smith, Ricardo et même de Marx, d’un Marx que ce dernier aurait regardé aujourd’hui sans aménité ni complaisance). Sans introduction d’un revenu universel, le système de protection sociale se délabre dangereusement et le consensus qui régnait autour de sa défense n’est déjà plus le même. Pourquoi voulez-vous que les jeunes qui ont été sacrifiés sur le plan de l’accès à une activité reconnue comme un emploi et sur le plan de l’éducation, adhèrent à un système de protection sociale, de retraite dont beaucoup ne bénéficieront pas si l’on continue ? Un revenu universel qui attribue à chacun 900 euros sans contrepartie est la seule façon de ramener la pauvreté de 14 % à 2 ou 3 %.
D’autre part, il s’agit d’un revenu qui rémunère la contribution de chacun à la société. La pollinisation n’est pas reconnue comme la catégorie qui définit de fond en comble la production sociale, la richesse, la valeur la répartition donc l’impôt.
La pollinisation n’est pas le supplément d’âme de la véritable société productive. Elle doit devenir le centre du système de la solidarité, de la réintégration dans la société des exclus ; par la reconnaissance dans une société contributive et collaborative de la contribution et de l’activité de chacun et non par l’insertion dans un emploi tel qu’est défini son périmètre actuel et qui date du capitalisme précédent et d’un socialisme de la disette. 

Entretien réalisé par Florian Gulli

*Yann Moulier-Boutang est économiste. Il est professeur à l’université de Compiègne.

La Revue du projet, n° 40, octobre 2014
 


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