Billet de blog 7 nov. 2014

La Revue du projet
Abonné·e de Mediapart

Karl Marx : Fragment sur les machines

Au milieu du XIXe siècle, Marx pointait du doigt les effets contradictoires qui résultaient de l’automatisation de la production. Entre économie de main d’œuvre pour le capital et nouvelles possibilités de libération de temps pour les travailleurs, la transformation de la connaissance en force productive semble créer une situation inédite.

La Revue du projet
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Au milieu du XIXe siècle, Marx pointait du doigt les effets contradictoires qui résultaient de l’automatisation de la production. Entre économie de main d’œuvre pour le capital et nouvelles possibilités de libération de temps pour les travailleurs, la transformation de la connaissance en force productive semble créer une situation inédite.

© 

« L’échange de travail vivant contre du travail objectivé, c.-à-d. la position du travail social sous la forme de l’opposition entre capital et travail salarié – est le dernier développement du rapport de valeur et de la production reposant sur la valeur. Sa présupposition est et demeure : la masse de temps de travail immédiat, le quantum de travail employé comme facteur décisif de la production de la richesse. Cependant, à mesure que se développe la grande industrie, la création de la richesse effective dépend moins du temps de travail et du quantum de travail employé que de la puissance des agents mis en mouvement au cours du temps de travail, laquelle à son tour – leur puissance efficace – n’a elle-même aucun rapport avec le temps de travail immédiatement dépensé pour les produire, mais dépend bien plutôt de l’état général de la science et du progrès de la technologie, autrement dit de l’application de cette science à la production. […] La richesse effective se manifeste plutôt – et c’est ce que dévoile la grande industrie – dans l’extraordinaire disproportion entre le temps de travail employé et son produit, tout comme dans la discordance qualitative entre un travail réduit à une pure abstraction et le pouvoir du processus de production qu’il contrôle. Ce n’est plus tant le travail qui apparaît comme inclus dans le processus de production, mais l’homme plutôt qui se comporte en surveillant et en régulateur du processus de production. […] Le vol du temps de travail d’autrui, sur lequel repose la richesse actuelle, apparaît comme une base fondamentale misérable comparée à celle, nouvellement développée, qui a été créée par la grande industrie elle-même. Dès lors que le travail sous sa forme immédiate a cessé d’être la grande source de la richesse, le temps de travail cesse et doit nécessairement cesser d’être sa mesure et, par suite, la valeur d’échange d’être la mesure de la valeur d’usage. Le surtravail de la masse a cessé d’être la condition du développement de la richesse générale, de même que le non-travail de quelques-uns a cessé d’être la condition du développement des puissances universelles du cerveau humain. Cela signifie l’écroulement de la production reposant sur la valeur d’échange, et le processus de production matériel immédiat perd lui-même la forme de la pénurie et de la contradiction. C’est le libre développement des individualités, où l’on ne réduit donc pas le temps de travail nécessaire pour poser du surtravail, mais où l’on réduit le travail nécessaire de la société jusqu’à un minimum, à quoi correspond la formation artistique, scientifique, etc., des individus grâce au temps libéré et aux moyens créés pour eux tous. Le capital est lui-même la contradiction en tant que processus, en ce qu’il s’efforce de réduire le temps de travail à un minimum, tandis que d’un autre côté il pose le temps de travail comme seule mesure et source de la richesse. C’est pourquoi il diminue le temps de travail sous la forme du travail nécessaire pour l’augmenter sous la forme du travail superflu ; et pose donc dans une mesure croissante le travail superflu comme condition – question de vie ou de mort – pour le travail nécessaire. D’un côté donc, il donne vie à toutes les puissances de la science et de la nature comme à celles de la combinaison sociale et du commerce social pour rendre la création de richesse indépendante (relativement) du temps de travail qui y est employé. De l’autre côté, il veut mesurer au temps de travail ces gigantesques forces sociales ainsi créées, et les emprisonner dans les limites qui sont requises pour conserver comme valeur la valeur déjà créée. Les forces productives et les relations sociales – les unes et les autres étant deux côtés différents du développement de l’individu social – n’apparaissent au capital que comme les moyens, et ne sont pour lui que des moyens de produire à partir de la base fondamentale bornée qui est la sienne. Mais en fait elles sont les conditions matérielles pour faire sauter cette base. [...]
La nature ne construit ni machines, ni locomotives, ni chemins de fer, ni télégraphes électriques, ni métiers à filer automatiques, etc. Ce sont là des produits de l’industrie humaine : du matériau naturel, transformé en organes de la volonté humaine sur la nature ou de son activation dans la nature. Ce sont des organes du cerveau humain créés par la main de l’homme : de la force de savoir objectivée. Le développement du capital fixe indique jusqu’à quel degré le savoir social général, la connaissance, est devenue force productive immédiate, et par suite, jusqu’à quel point les conditions du processus vital de la société sont elles-mêmes passées sous le contrôle de l’intellect général, et sont réorganisées conformément à lui. Jusqu’à quel degré les forces productives sociales sont produites, non seulement sous la forme du savoir, mais comme organes immédiats de la pratique sociale ; du processus réel de la vie. »

Karl Marx,  Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse »)
Les Éditions sociales, Paris, 2011, p. 660-662
Traduction de Jean-Pierre Lefebvre (modifiée)
 
La Revue du projet
, n° 40, octobre 2014

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Viols, tortures et disparitions forcées : en Iran, dans le labyrinthe de la répression
Pour les familles, l’incarcération ou la disparition d’un proche signifie souvent le début d’une longue recherche pour savoir qui le détient et son lieu de détention. Le célèbre rappeur Toomaj, dont on était sans nouvelles, risque d’être condamné à mort.
par Jean-Pierre Perrin
Journal — Outre-mer
Karine Lebon, députée : « Ce qui se passe à La Réunion n’émeut personne »
La parlementaire de gauche réunionnaise dénonce le désintérêt dont les outre-mer font l’objet, après une semaine marquée par le débat sur les soignants non vaccinés et le non-lieu possible sur le scandale du chlordécone. 
par Mathieu Dejean et Pauline Graulle
Journal
Loi « anti-squat » : le gouvernement se laisse déborder sur sa droite
En dépit de la fronde des associations de mal-logés et l’opposition de la gauche, l’Assemblée a adopté la proposition de loi sur la « protection des logements de l’occupation illicite » à l’issue d’un débat où le texte a été durci par une alliance Renaissance-Les Républicains-Rassemblement national.
par Lucie Delaporte
Journal — Asie et Océanie
Après les inondations, les traumatismes de la population du Pakistan
Depuis 2010, des chercheurs se sont intéressés aux effets dévastateurs des catastrophes naturelles, comme les inondations, sur la santé mentale des populations affectées au Pakistan. Un phénomène « à ne surtout pas prendre à la légère », alerte Asma Humayun, chercheuse et psychiatre à Islamabad.
par Nejma Brahim

La sélection du Club

Billet de blog
Et pan ! sur la baguette française qui entre à l’Unesco
L’Unesco s’est-elle faite berner par la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française ? Les nutritionnistes tombent du ciel. Et le pape de la recherche sur le pain, l’Américain Steven Kaplan s’étouffe à l’annonce de ce classement qu’il juge comme une « effroyable régression ». (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
La baguette inscrite au patrimoine immatériel de l'humanité
La baguette (de pain) française vient d’être reconnue par l’UNESCO comme faisant partie du patrimoine immatériel de l’humanité : un petit pain pour la France, un grand pas pour l’humanité !
par Bruno Painvin
Billet de blog
L’aquaculture, une promesse à ne surtout pas tenir
« D’ici 2050, il nous faudra augmenter la production mondiale de nourriture de 70% ». Sur son site web, le géant de l’élevage de saumons SalMar nous met en garde : il y a de plus en plus de bouches à nourrir sur la planète, et la production agricole « terrestre » a atteint ses limites. L'aquaculture représente-elle le seul avenir possible pour notre système alimentaire ?
par eliottwithonel
Billet de blog
La vie en rose, des fjords norvégiens au bocage breton
Le 10 décembre prochain aura lieu une journée de mobilisation contre l’installation d’une usine de production de saumons à Plouisy dans les Côtes d’Armor. L'industrie du saumon, produit très consommé en France, est très critiquée, au point que certains tentent de la réinventer totalement. Retour sur cette industrie controversée, et l'implantation de ce projet à plus de 25 kilomètres de la mer.
par theochimin