Billet de blog 17 mai 2016

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Les Français et la politique. Une profonde insatisfaction démocratique

Gérard Streiff Pour la septième année consécutive, le Centre de recherches politiques de Sciences-Po (CEVIPOF) publie une grande enquête, avec l’institut OpinionWay, sur l’état d’esprit politique des Français. Ce que les politologues appellent, dans leur jargon, « la vague 7 ».

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Régulièrement, en fin d’année, depuis 2009,  2000 personnes sont sondées (avec les mêmes batteries de questions) et les résultats de l’étude sont publiés à la mi-janvier. Avec les réserves d’usage, ce travail est un outil utile pour apprécier l’opinion.
Au fil des années, la dégradation de la confiance politique a été constante. Et le « baromètre 2016 » indique que les attentats de 2015, pourtant suivis de mobilisations civiques, n’ont pas enrayé ce processus de dégradation.
S’il y a eu une brève réaction collective, on a vite retrouvé la défiance des Français à l’égard de la politique et de ses représentants « comme une forme de normalité, un retour au temps ordinaire » dit l’enquête.
Martial Foucault, directeur du CEVIPOF, rappelle que les trois premiers qualificatifs évoqués par les sondés sont « la lassitude » (31%), « la morosité » (29%), « la méfiance » (28%) ; « la sérénité » (18%) vient en quatrième position ; la peur (n’) est (qu’) à 10%, en septième position.
Ce qui ne manque pas d’étonner, c’est qu’on retrouve dans ce classement, grosso modo, les chiffres de décembre 2014, comme si les drames des douze derniers mois n’avaient pas changé fondamentalement le cours des choses et l’état des consciences.
« Il faut comprendre cette lassitude, dit Martial Foucault, comme l’expression d’une vraie fatigue, l’impossibilité chez ceux qui mentionnent ce qualificatif de se projeter dans un avenir meilleur. »
Le baromètre ne parle pas de climat anxiogène généralisé ni d’exaspération mais d’une forme de découragement. Ce sont chez les personnes les plus fragilisées par la situation de l’emploi que l’expression de « lassitude » est la plus forte : 36% chez les chômeurs,  37% chez les salariés ayant un emploi partiel ou en intérim.
L’étude fait état de « société résiliente », un concept qui désigne la capacité d’un système à absorber des changements ou des chocs sans entraîner de transformations radicales. Elle distingue résilience sociale et résilience politique. La résilience sociale concerne les rapports interpersonnels, liens familiaux, amicaux, de voisinage. Ces liens, depuis 2009, depuis que l’enquête existe, demeurent très forts, inchangés.
93% des sondés ont confiance dans la famille, 93% dans l’entourage, 76% dans les voisins. Seuls 28% pensent qu’on n’est « jamais assez prudents dans ses rapports avec l’autre. » Une confiance sociale forte, donc,  et les attentats ne semblent pas avoir changé les choses. Il demeure aussi une forte résilience politique, c’est à dire une confiance inchangée dans les institutions politiques locales en même temps qu’une défiance persistante à l’égard des institutions nationales et des organisations politiques.
Les sondés se disent confiants (58%) envers les institutions municipales, départementales et régionales et seuls 37% le sont vis à vis des structures nationales : Assemblée nationale, Sénat, exécutif.
On retrouve à l’œuvre, écrit Martial Foucault, « une confiance vers la France d’en bas opposée à une défiance de la France d’en haut. Le clivage entre liens de proximité et distance vis-à-vis des élites reste solide et imperméable aux attentats. »

Exigence de démocratie directe
Si le CEVIPOF pointe cette forte stabilité des Français à leur environnement social et politique, « qui produit du conservatisme », il s’interroge aussi sur ce qu’il appelle des « aspirations antidémocratiques ».
Certes, les Français confirment leur attachement au régime démocratique (pour 90%, le système démocratique est une bonne façon de gouverner la France). En même temps, 44% trouvent que le système marche mal ; pour 69%, il a du mal à prendre des décisions.
Les demandes en matière de démocratie sont contradictoires.
Ainsi, depuis 2014, un nombre croissant de sondés (de 12 à 17%) serait favorable à ce que l’armée dirige le pays, ou à la venue d’un homme fort (47%) qui n’aurait pas à se soucier du parlement ni des élections, ou encore à un gouvernement « d’experts » (59%). Mais on remarque aussi – et cet aspect est souvent passé sous silence par les média –  une demande très forte de démocratie directe.
60% des sondés sont d’accord pour que ce soient « les citoyens et non un gouvernement qui décident de ce qui leur semble le meilleur pour le pays ».
Et 77% sont d’accord avec l’opinion selon laquelle les référendums sont « un bon moyen de décider sur les questions importantes ».
Pour Bruno Cautrès, chercheur CNRS au CEVIPOF et co-responsable de l’enquête, « il y a le sentiment qu’on est dans des problèmes dont personne n’arrive à sortir. Il faut que quelque chose se passe. »
Le même parle d’une « transformation profonde mais négative du rapport des Français à la politique », évoquant « un segment très important de démocrates insatisfaits ».
67% des sondés jugent que la démocratie ne fonctionne pas très bien ou pas bien du tout.
88% d’entre eux estiment qu’on ne se préoccupe pas de leur avis.
81% éprouvent « des sentiments négatifs » (déception, dégoût, détestation, haine) envers les élus et 76% les jugent « plutôt corrompus ».  

Forte capacité à s’investir
Grâce aux données des vagues 5 et 6 du Baromètre nous avions proposé une typologie en quatre classes du rapport des Français vis-à-vis de la démocratie. Nous avons répliqué cette analyse pour les données de la vague 7 en utilisant exactement les mêmes variables. L’augmentation du nombre de « démocrates insatisfaits » que nous avions constatée en vague 6 s’est stabilisée mais à un niveau qui reste élevé. La description des quatre groupes dans leur rapport à la démocratie est tout à fait cohérente avec les résultats des vagues 5 et 6 : on constate dans notre dernière vague, 7% de « non démocrates », 14.5 % de « démocrates autoritaires », 22.5% de « démocrates satisfaits », 56% de « démocrates insatisfaits ». Le pourcentage élevé  « démocrates insatisfaits » confirme qu’un large segment de la population française exprime un rapport à la démocratie à deux niveaux : attaché au principe de la démocratie, mais critique et insatisfait vis-à-vis de son fonctionnement. Et cette insatisfaction est comme indexée à la défiance vis-à-vis de la classe politique ou des partis politiques. Les données de la vague 7 du Baromètre traduisent le potentiel démocratique des attentes des Français mais aussi le caractère impérieux de réformes susceptibles de répondre à ces attentes en matière de qualité de notre démocratie. Avec plus de la moitié de nos répondants inscrits dans un rapport critique et insatisfait vis-à-vis de la démocratie, une forme de cote d’alerte est atteinte encore une fois. Bien entendu, les données de la vague 7 manifestent, comme celles de la vague 5 ou 6, que cette insatisfaction n’est pas également répartie dans tous les segments sociologiques et  politiques de l’électorat français.
Les tendances constatées en matière d’opinions vis-à-vis de la démocratie en France se confirment dans la vague 7 du Baromètre de la confiance. Un an après Charlie et quelques semaines après les attentats du 13 novembre dernier, ces tendances sont toujours bien présentes. Si les Français conservent sans doute une forte capacité à s’investir et se mobiliser pour défendre de grandes causes, dans le même temps ils sont fondamentalement déçus et désillusionnés, voire méfiants et défiants vis-à-vis des modalités de fonctionnement de la démocratie et des acteurs de la démocratie que sont les partis et les dirigeants politiques. Nous sommes aujourd’hui revenus vers une forme d’insatisfaction démocratique en France à la fois latente, assez générale et fortement résiliente. En dépit du sursaut démocratique observé pendant les attentats, les Français ne semblent pas prêts à laisser de côté leurs attentes et leurs insatisfactions.

Bruno Cautrès, CEVIPOF, Baromètre 2016

La Revue du Projet n° 55, mars 2016

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