Ramener la République dans les quartiers populaires (Philippe Rio*)

 L’inégalité territoriale, fruit des choix libéraux, gangrène à petit feu la République. Ce sont de nouveaux droits économiques et sociaux qu’il faut conquérir d’urgence.

 

L’inégalité territoriale, fruit des choix libéraux, gangrène à petit feu la République. Ce sont de nouveaux droits économiques et sociaux qu’il faut conquérir d’urgence.

Poser la question c’est noter, sinon une absence, du moins une présence insuffisante de la République. S’il est facile d’identifier les quartiers populaires dans l’espace français, la vraie question, n’est-elle pas alors la suivante : de quelle République parle-t-on ? Après tout, le modèle républicain a évolué au gré des rapports de forces politiques et des cycles historiques. Ce n’est pas tant la République comme mode de pouvoir et d’organisation politique (le citoyen, la loi, les droits et les obligations) qu’il faut ramener dans les quartiers populaires, mais l'application de ses principes et de ses valeurs, trop souvent bafoués. D’ailleurs, le monde regorge d’exemples de républiques tantôt conservatrices, laïques, démocratiques et populaires, tantôt islamiques, fédérales ou unitaires. La République romaine de l’Antiquité s'accommodait même d'une minorité de patriciens et d'un grand nombre d'esclaves.

Questionner notre modèle républicain français

La seule question qui vaille, c’est questionner notre modèle républicain français issu de la Révolution, qui a dessiné notre histoire politique. À plusieurs reprises, le peuple français a conquis de grandes avancées démocratiques et sociales (1936, 1945) qu’il faut regarder à l’aune des réalités de ce jour. Les « quartiers populaires », ce sont un peu les « classes dangereuses » du XXe et XXIe siècle. L'inégalité est la règle entre les territoires. Prenons l’école, symbole de notre République « laïque, démocratique et sociale ». L’école laïque manque de moyens pour assurer cette absolue nécessité d’instruire tous les élèves, quelle que soit la diversité de leurs origines, de leurs situations économiques ou de leurs lieux d'habitation ; dans ces lieux où convergent celles et ceux qui demeurent la main-d’œuvre servile et malléable des impératifs économiques, dans ces espaces où vivent des
cultures, des religions, des ruraux,
où se côtoient des « îliens », des Subsahariens, des Européens, des Africains, des Asiatiques qui cohabitent dans les conditions sociales et économiques les plus précaires. C'est un phénomène de grande ampleur, produit de la création des « grands ensembles », pudiquement rebaptisés aujourd'hui « quartiers populaires ».
 
Une priorité, l’école laïque

À Grigny, 40 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté (967 €/mois). Dans ces conditions, l'idée républicaine ne peut plus être attractive. Repoussante, elle est donc repoussée. La Cour des comptes révèle que l’Éducation nationale consacre 47 % de plus pour un collégien de Paris que pour ceux de l’Académie de Créteil ou Versailles. Dans un collège de Grigny, à la rentrée, il manque 6 professeurs ! Le sentiment de mépris et d’abandon domine allègrement chez les parents d’élèves. Être citoyen n’est pas inné et on pourrait paraphraser Simone de Beauvoir en prétendant « qu'on ne naît pas citoyen, on le devient ». L’école laïque, celle qui instruit, qui organise la séparation de la raison et des passions (croyances) doit être au cœur des priorités. C’est davantage le nombre des nouveaux « hussards de la République » que la rédaction d'une charte de la laïcité qui feront la différence ! L’égalité républicaine est aussi malmenée. Quelles contradictions entre un ministère de l’Égalité des territoires affichant un visage très républicain et le maintien des préfets à l’égalité des chances, créé en 2006. L’égalité des chances, c’est la traduction de la main invisible du marché dans l’action de la République. Un désastre ! C’est de l’égalité des droits et non de chance dont nous avons besoin. La République n’a pas à inventer de « plan Marshall », ni de « plan Espoir banlieue », ni à procéder à des « réformettes » comme le fait le gouvernement actuel. L’inégalité territoriale, fruit des choix libéraux, gangrène à petit feu la République. Ce sont de nouveaux droits économiques et sociaux qu’il faut conquérir d’urgence. Avec l’École, la laïcité est certainement le thème qui aiguise le plus le débat « d’experts » du landerneau médiatico-politique. Les reculs de l’école républicaine, le développement des inégalités territoriales et des exclusions économiques et sociales induisent inévitablement un isolement et une quête identitaire. La République, malmenée par la mondialisation et une construction européenne libérale, a abandonné les quartiers populaires.

Des conquêtes démocratiques nouvelles
L'exigence d’une République sociale passe donc par l’émergence de politiques revendicatives. La République française ne prend son sens historique que dans l’action politique revendicative qui a produit de grandes avancées sur tout le territoire national. Au lieu de cela, les politiques divisent le territoire par manque d’ambition et de visée. Ils ont trop peur d’affronter les logiques de ségrégations sociales et spatiales à l’œuvre, tout comme l’expansionnisme urbain irraisonné ou encore les catastrophes écologiques. Tout le monde convient qu’il faut tout stopper mais le rythme est trop lent ! Une VIe République ne se limitant pas à une réforme des règles électives mais à la concrétisation de droits nouveaux est la solution. Cela passera par des conquêtes démocratiques nouvelles. Après 2012, force est de constater que les quartiers populaires, qui ont pourtant voté massivement, sont encore oubliés dans un climat d’urgence sociale inédit. Et symboliquement, le premier  acte est la création des Zones de sécurité prioritaire (ZSP) qui recouvrent quasi exclusivivement des Zones urbaines sensibles (ZUS) alors que les droits sociaux et économiques ne font que s'amenuiser pour le plus grand nombre. Les quartiers populaires sont des zones intensives d’exploitation. La Loi Lamy est 1) technocratique par la simplification des zonages, 2) social-démocrate par la concentration des moyens (lesquels d’ailleurs ?) et l'affirmation d'une coconstruction avec les habitants hasardeuse et 3) teintée de libéralisme avec des territoires et leurs instances démocratiquement élues « managées » par des métropoles, conçues comme un outil de bipolarisation de la vie locale. La diversité politique assurée jusque-là par les communes risque d'être réduite à néant par l’Assemblée nationale. Au-delà des effets d'annonces et des déclarations de bonnes intentions, son contenu n’est pas à la hauteur des ambitions nécessaires. Répondre efficacement aux besoins croissants des populations nécessite en effet autre chose qu'une réforme inaboutie, notoirement insuffisante au regard des défis à relever, tout comme l’est d'ailleurs l’ensemble des champs politiques sur lesquels le gouvernement s’est engagé à apporter le changement. n

*Philippe Rio est maire (PCF) de Grigny (Essonne).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.