Les musulmans, ça se compte ?, Michaël Orand

En dehors des résultats de l’enquête INED/INSEE, les assertions concernant la place de l’islam en France manquent souvent de sérieux et relèvent plutôt du fantasme. 

En dehors des résultats de l’enquête INED/INSEE, les assertions concernant la place de l’islam en France manquent souvent de sérieux et relèvent plutôt du fantasme.

 

Entretien avec Michaël Orand*

« L’islam, deuxième religion de France », l’assertion est devenue un topos mais sait-on au juste combien de musulmans compte notre pays ?

Du fait du classement de l’appartenance religieuse en « donnée sensible » par la loi Informatique et Libertés, la statistique publique ne s’intéresse que rarement à la question. Quelques enquêtes existent cependant sur le sujet. La plus récente est l’enquête Trajectoires et Origines (TeO), réalisée en 2010 par l’INED et l’INSEE, qui donne le résultat suivant : l’islam est bien la deuxième religion de France, avec 8 % de personnes répondant être musulmanes parmi les 18-50 ans. De ce résultat, on peut extrapoler à un peu plus de 2 millions le nombre de musulmans dans cette tranche d’âge, et à légèrement moins de 4 millions dans l’ensemble de la population. Par ailleurs, 43 % des répondants à cette enquête se déclarent catholiques, et 45 % disent ne pas avoir de religion.

 

Existe-t-il d’autres estimations de ce chiffre ? Pourquoi y a-t-il des différences ? Ces enquêtes reflètent-elles la nuance qui peut exister entre appartenance communautaire et pratique réelle ?

Le chiffre établi en 2010 par l’INED et l’INSEE fait consensus, mais il existe effectivement d’autres estimations qui peuvent différer sensiblement. Un des points très importants dans les enquêtes sur la pratique ou l’appartenance religieuse est la façon de prendre en compte la non-religiosité. Dans l’enquête TeO, notamment, le questionnaire comprenait d’abord une question sur le fait d’avoir ou non une religion, avant de préciser laquelle. C’est rarement le cas, et la plupart des enquêtes incitent fortement les répondants à déclarer une religion en ne laissant pas de porte de sortie assez claire. C’est un point très important, car dans le premier cas, on considère la religion uniquement du point de vue de la pratique cultuelle, alors que dans le deuxième cas, c’est le pendant plus culturel de la religion qui est au centre de la question.

 

En 2010, le ministère de l’Intérieur a annoncé une estimation de 5 à 6 millions de musulmans en France mais comment est-il en capacité de fournir un chiffre si ces statistiques sont interdites ?

Les statistiques sur l’appartenance religieuse ne sont pas à proprement parler interdites, mais leur recueil et leur traitement est drastiquement encadré par la loi Informatique et Libertés. Le service statistique public dispose cependant de dérogations spécifiques sur l’utilisation de ces données dites « sensibles ». Mais il est vrai qu’en 2010, le ministère de l’Intérieur ne disposait d’aucun service pouvant bénéficier de cette dérogation, et a dû user d’approximations : c’est en utilisant l’origine géographique des personnes que leur chiffre a été construit, en comptant par exemple toutes les personnes originaires du Maghreb comme musulmanes pratiquantes, ce qui est loin d’être le cas. Le chiffre du ministère de l’Intérieur est donc fortement surestimé.

 

Une telle approche, et l’assignation identitaire qui en résulte, ne renforce-t-elle pas la confusion entre immigré, étranger et musulman ?

Si, et il est clair que les amalgames ainsi utilisés par le ministère de l’Intérieur entre origine géographique et religion, au milieu du quinquennat de Nicolas Sarkozy, n’étaient pas un hasard. Mais aborder la religion du point de vue culturel a également un autre effet pervers, symétrique, qui est de fabriquer une fausse identité catholique à la population non immigrée, alors que les résultats de l’enquête TeO sont formels : près de la moitié des habitants de la France métropolitaine déclarent n’avoir aucune religion quand on leur pose spontanément la question. En oubliant ce point fondamental, c’est l’image d’une France catholique envahie par les musulmans qu’on agite. Une image qui n’a évidemment aucun fondement, d’une part parce que la France n’est pas catholique, et d’autre part parce que les immigrés sont loin d’être tous musulmans (voir par exemple la rubrique Statistiques du numéro 43 de La Revue du projet, consacrée au sujet).

 

Que penser de l’interdiction des statistiques religieuses ? Certains avancent que lever cette interdiction permettrait de mettre un terme au fantasme dont l’islam est aujourd’hui l’objet et dont la presse se fait le relais : quelques exemples, « En France, des jeunes de plus en plus fidèles à l’islam », Le Monde, 4 novembre 2012 ; « L’islam, première religion en France ? », Le Figaro, 24 octobre 2012 ; « Un rapport explosif sur l’islam radical dans les prisons françaises », Le Figaro, 22 octobre 2014.)

Il me paraît effectivement approprié de parler de fantasme quant à la façon dont les média dépeignent l’islam, puisque les instituts de sondage, principaux fournisseurs, ne construisent leurs chiffres sur rien de solide. L’IFOP s’est notamment fait la spécialité d’utiliser dans certains de ses sondages un panel de personnes « d’origine musulmane » sans aucune validité scientifique.

Mais il ne me semble pas que ces fantasmes soient dus au cadre législatif contraignant sur le recueil et l’utilisation de statistiques religieuses. Ils relèvent plutôt de l’adhésion croissante des média à l’image d’une France morcelée entre des communautés culturelles ou religieuses, promue notamment par le Front national. Relâcher le cadre législatif provoquerait sans doute, dans cette ambiance, une ouverture encore plus grande du robinet à fantasmes, que les quelques recherches réalisées sérieusement ne sauraient sans doute pas refermer. L’exemple de l’enquête TeO, exemplaire sur la question de l’immigration, mais qui a échoué à transformer les termes du débat public, est malheureusement très parlant sur ce point.

 

*Michaël Orand est administrateur à l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE).

 

Propos recueillis par Mickaël Bouali.

La Revue du projet n°47, mai 2015.

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