Attila József

 

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Attila József est non seulement l’un des poètes hongrois les plus importants, mais certainement l’une des figures les plus attachantes de la poésie mondiale.

Il est né le 11 avril 1905 à Ferencváros, un faubourg de Budapest. Son père était ouvrier savonnier. Il abandonna la famille quand l’enfant avait trois ans. Sa mère était lavandière et elle eut bien du mal à subvenir aux besoins de ses trois enfants, Attila et ses deux sœurs. Elle dut envoyer le garçon à la campagne, où, jusqu’à sept ans, il travailla comme porcher. (La pauvreté fut une compagne de toute sa vie). Il réussit cependant, grâce à l’aide de son beau-frère, désigné comme tuteur, à faire de bonnes études, notamment en français et en philosophie. L’un de ses premiers poèmes, Le Christ révolté, lui vaut d’être accusé de blasphème. Un autre, son très célèbre Cœur pur, scandalise son professeur et lui interdit l’accès à l’enseignement. « À un homme qui écrit de telles choses nous ne saurions confier l’éducation des générations futures » avait déclaré le professeur. Il dut donc d’abord travailler comme employé, dans une librairie puis dans une banque. Mais grâce à l’appui d’un riche mécène, Hatvanyi, il put voyager en France, en 1926, suivre des cours à la Sorbonne, rencontrer Tzara et Seuphor et faire plus ample connaissance avec la poésie française. Il est d’ailleurs une sorte de frère hongrois de Villon.

C’est dans cette période aussi que se forment ses idées politiques, au départ anarchistes et communistes. Il a traversé une époque marquée par la guerre de 14-18, la révolution des Conseils en Hongrie, son écrasement en 1919 et la montée des fascismes. De retour en Hongrie, il rejoint le parti communiste. Pendant la période de la dictature de Horthy, il connaîtra certaines divergences avec ses camarades (il était partisan d’une union type front populaire et fut en butte au sectarisme) ; il sera même mis à l’écart. En proie à de graves problèmes psychiques (une schizophrénie qui ira s’aggravant et le poussera finalement au suicide), il s’intéresse aussi à la psychanalyse et fut l’introducteur de Wilhelm Reich en hongrois. (Attila József est à la fois un grand poète lyrique et un intellectuel d’une vive intelligence théorique).

Le 3 décembre 1937, dans la petite bourgade de Balatonszárszó, sur le bord du lac Balaton, il sort pour aller acheter des allumettes, se dirige vers la gare et se jette sous un train. Étrangement, cette mort était annoncée par un de ses premiers poèmes, Un homme ivre sur les rails.

Sa vie douloureuse fut quand même éclairée par quelques grands amours. Celui pour sa mère, d’abord, puis pour Judit Szantó, une jeune et belle militante et puis pour Flora, qui tenta de le soigner.

Sa poésie se distingue à la fois par son émotion, son attachement viscéral au monde des pauvres, des prolétaires et en même temps par sa grande richesse de forme, sa maîtrise exceptionnelle du vers, le raffinement de ses images. Certains de ses poèmes sont connus de tous les Hongrois.

Il a été traduit en français et a bénéficié de nombreuses et souvent très belles adaptations, par exemple d’Eugène Guillevic, Jean Rousselot, Charles Dobzynski…

Francis Combes

 

Cœur pur

 

Je n’ai ni père, ni mère,

ni dieu, ni patrie,

ni berceau, ni linceul,

ni baiser, ni maîtresse.

 

Voilà trois jours que je ne mange

ni beaucoup ni peu.

Mes vingt ans, c’est ma puissance.

Mes vingt ans, je les vends.

 

Si personne ne les veut,

Que le diable les prenne.

le cœur pur je force les portes,

Et s’il faut, la mort j’apporte.

 

On m’attrape et on me pend,

En terre bénie on m’étend,

de la mort la mauvaise herbe

pousse sur mon cœur superbe.

 

Mars 1925

 

 

Crève-cœur

 

Alors, je suis parti dans la forêt.

Vent léger – les feuilles bruissent

comme des tracts. La terre se tait

 

lourde, couchée. Les branches, des poings qui se tendent :

« Tout le pouvoir ! »… Dans ma chevelure feuillue

tombe une branche sèche. Desséchées, les branches tombent.

 

Frappé d’exclusion, pour un instant seulement.

Gronde, camarade forêt ! J’ai l’impression que je craque.

Frappé d’exclusion, pour un instant seulement.

 

Un jappement sauvage m’attaque,

je marche, pendant que ma force ramasse,

le chagrin, comme une vieille du bois mort.

 

Juste une larme – une fourmi y boit,

elle y mire son visage, pensive

et maintenant, ne sait plus que faire.

 

Automne 1931

(traductions Francis Combes)

 

Attila József, Le mendiant de la beauté, traductions de Francis Combes, Cécile Holdban, Georges Kassai. Le Temps des Cerises, 2014.

 

Les éditions Phébus ont aussi publié un gros volume réunissant de nombreuses traductions d’Attila József.

La Revue du Projet n°57, mai 2016

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