Penser l’Europe en lien avec la Méditerranée. Par Mickael Bouali*

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La Méditerranée est régulièrement au premier plan de l’actualité en ce qu’elle représente une importante ligne de fracture Nord-Sud et reste une  barrière funeste pour nombre de réfugiés fuyant la guerre et la misère. Elle est aussi au centre des espoirs du fait des nombreux mouvements progressistes qui se sont développés sur ses rivages. Penser cet espace éminemment stratégique de manière cohérente est un objectif idéologique majeur.

« Qu’est-ce que la Méditer­ranée ? » se demandait déjà Fernand Braudel dans sa thèse monumentale. « Mille choses à la fois, non pas un paysage, mais d’innombrables paysages, non pas une mer, mais une succession de mers, non pas une civilisation, mais des civilisations entassées les unes sur les autres. Voyager en Méditerranée, c’est trouver le monde romain au Liban, la préhistoire en Sardaigne, les villes grecques en Sicile, la présence arabe en Espagne, l’Islam turc en Yougoslavie. C’est plonger au plus profond des siècles, jusqu’aux constructions mégalithiques de Malte ou jusqu’aux pyramides d’Égypte » finit-il par trancher. Un ensemble riche donc, fort divers mais qui, comme tout ensemble conserve tout de même une certaine unité et des traits communs. Précédés par d’aussi prestigieux devanciers, il aurait dû être aisé d’envisager la Méditerranée de manière cohérente afin de placer cet espace au cœur de notre numéro. Cela étant, plus de soixante ans après, les rigides découpages disciplinaires et l’horizon idéologique saturé de références huntigtonienne rendent l’entreprise bien plus complexe qu’initialement escompté.

Le paramètre religieux se manifestant, de surcroît, par une prégnance importante depuis plus d’une décennie, il apparaît malaisé de trouver des spécialistes s’efforçant de penser les deux rives de la Méditerranée dans un cadre d’analyse unitaire, comme si les eaux turquoises de la mer délimitaient deux entités radicalement, essentiellement, différentes. Englober, cependant, des milliers de kilomètres d’espace, de l’Afrique de l’Ouest à l’Indonésie sous le vocable simpliste de terre d’Allah ne semble pas gêner outre-mesure les faiseurs d’opinion, ainsi que l’attestent les récentes polémiques. Et pourtant n’y a-t-il pas plus de points communs et de liens genre la Grèce, la Turquie et la Bulgarie, toutes trois provinces d’un même empire durant les derniers siècles qu’entre Bamako et Djakarta ? Davantage de points de contact entre Marseille et Tunis, seulement séparées par quelques centaines de kilomètres d’une mer qui fut bien plus souvent une interface qu’un mur étanche, qu’entre Dar es Salam et la Nazran des confins du Caucase ?

Ne nous y trompons pas, il y a bien un choix idéologique derrière les découpages régionaux et géographiques auxquels on voudra bien procéder. Envisager la Méditerranée comme cadre cohérent, c’est refuser tout à la fois le découpage entre entités culturalo-religieuses distinctement délimitées, qu’on tâche de nous vendre depuis quarante ans, et la réduction de cette mer à sa seule fonction de frontière « charnier » d’une Union Européenne perçue comme un bastion régional de richesses.

C’est également prendre en compte la pluralité des perceptions de celle-ci. De la mare autour de laquelle les Grecs étaient dispersés comme des crapauds, ainsi que l’écrivait Platon, sévèrement disputée entre Hellènes, Phéniciens et Étrusques à la mare nostrum, domestiquée, centre de la puissance romaine, le paysage physique est le même mais du point de vue du paysage mental, il y a un gouffre ! Cœur du christianisme aux débuts de celui-ci, lorsque les cinq principaux évêchés, pourtant sur trois continents distincts sont baignés par ses eaux, elle sera quelques siècles plus tard « la mer des Califes », point de convergence entre dominations Omeyade, Abbasside et Fatimide. Horizon menaçant, depuis lequel déferlent les envahisseurs ayant pris la croix, vecteur d’enrichissement pour les cités commerçantes de la Renaissance italienne ou encore enjeu d’une âpre rivalité entre Charles Quint et Soliman le Magnifique, des siècles d’une histoire mouvementée ont donné à cet espace une myriade de significations à laquelle chaque époque a dûment contribué.

En ce qui concerne la nôtre, trois éléments s’avèrent particulièrement marquants. D’une part, il y a l’ensemble des mouvements de masse ayant éclaté en 2011. Printemps arabes, Indignés espagnols, intense mouvement social en Grèce, c’est tout le pourtour méditerranéen qui connaît une effervescence sociale sans précédent depuis quelques années. Certes, les causes profondes de ces mouvements sont diverses, et la crise économique ne saurait, à elle seule, tout expliquer mais il est frappant de constater que sur chacune de ses rives, c’est le même mode opératoire qui va se diffuser. De Tahrir à la Puerta del Sol en passant par le Bardo, l’occupation des places va permettre de catalyser la colère populaire et d’ébranler, pour un temps, l’ordre établi. En outre, ces mouvements méditerranéens vont se caractériser par une implantation de masse qu’on ne retrouvera pas, Yémen mis à part, dans les mouvements contemporains tels Occupy Wall Street.

Autre élément marquant, qui découle directement de 2011, l’état de guerre qui se généralise lentement de la Syrie à la Libye. La féroce répression des despotes locaux, l’intervention armée des Occidentaux et le soutien des pétromonarchies et de la Turquie à de puissants groupes djihadistes ont durablement déstabilisé la région et provoqué des centaines de milliers de morts. Bien plus, alors que le conflit syrien a gagné la Turquie et le Liban, la situation en Libye menace désormais l’intégrité de la Tunisie. Conséquence logique de ce chaos, des milliers de réfugiés fuient la guerre et viennent chercher refuge en Europe. La Méditerranée faisait déjà office de nécropole frontalière, avec ses naufrages récurrents au large de Gibraltar et Lampedusa, et ses 30 000 morts en vingt ans. Mais depuis 2015, on a changé d’échelle, et la terrible image de ce petit enfant échoué sur les côtes turques illustre toute l’urgence de la situation. Loin d’être à la hauteur face à cet afflux massif de malheureux, les murs ont fleuri sur la rive nord de la Méditerranée et la Réaction y a trouvé un combustible de premier ordre pour parvenir au pouvoir.

 

La Méditerranée est donc cet espace stratégique, souvent vecteur de métissage et aujourd’hui frontière Nord-Sud implacable. En tant que communistes français, nous avons régulièrement l’occasion de penser l’Europe, a fortiori en cette période de crise de la dette.

Mais il serait illusoire de prétendre répondre avec pertinence aux défis qui se posent à l’Europe sans intégrer la Méditerranée à notre réflexion. Déjà, à la fin du IIe millénaire avant notre ère, durant la période dite des « Peuples de la Mer », dans un monde où la circulation des hommes et des informations étaient bien plus problématiques, des crises de subsistance à l’Ouest pouvaient amener à la destruction de puissants empires au Levant. Comment ne pas se figurer, aujour­d’hui, à l’heure d’internet, du Guidage par satellite (GPS) et des moyens de transport modernes, que l’onde de choc de la déflagration généralisée qui se répand sur les rive Est et Sud de la Méditerranée ne nous percute prioritairement ?

Aussi il y a donc urgence, pour nous, de penser cet espace et d’œuvrer, par notre réflexion, à détourner notre pays d’un tropisme atlantique, lourd de signification idéologique et vestige de la guerre froide vers de nouvelles relations bilatérales dont la Méditerranée serait la pierre angulaire. Ce n’est qu’ainsi que cette mer cessera d’être un sinistre cimetière pour devenir un espace de paix et de progrès humain partagé. 

 

 

*Mickael Bouali est responsable de la rubrique Histoire. Il a coordonné ce dossier.

La Revue du Projet n°57, mai 2016

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