Billet de blog 26 mars 2015

Que les hommes et les femmes soient belles !

La règle qui veut que « le masculin l’emporte sur le féminin » révèle que la domination masculine est toujours prégnante dans notre société sous bien des aspects, notamment dans la langue française.  

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La règle qui veut que « le masculin l’emporte sur le féminin » révèle que la domination masculine est toujours prégnante dans notre société sous bien des aspects, notamment dans la langue française.

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Par Muriel Roger*

Évidemment, le français comme langue maternelle, nous paraît tout ce qu’il y a de plus naturel, et c’est sans en avoir conscience que nous nous exprimons de la façon dont on nous l’a appris dès le plus jeune âge.

La règle dite de la « proximité »

Mais regardons de plus près certains aspects de la langue, de la grammaire, notamment la règle qui veut que « le masculin l’emporte sur le féminin ». Bien sûr, toute autre façon d’accorder le masculin et le féminin nous paraîtrait du plus mauvais goût, et de plus un affront à notre belle langue !

Cependant, un peu d’histoire n’a jamais nui à personne. D’où nous vient cette règle ? Est-ce celle qui a toujours prévalu ? N’oublions pas que la langue est vivante, qu’elle n’est donc certainement pas figée, que le sens même des mots évolue au cours du temps (voir à ce propos le dossier « Les mots piégés » n° 24 de La Revue du projet) que de nouveaux mots apparaissent, et que de nouvelles règles de grammaire apparaissent elles aussi, tout cela au gré de l’évolution de la société, au gré des différentes dominations (de la même manière que l’histoire est écrite par les vainqueurs, la langue est aussi déterminée par les dominants), en particulier de la domination masculine. Cette règle, qu’on pourrait qualifier de « règle de la domination », n’a pas toujours existé.

Avant cela, l’accord du genre se faisait selon la règle dite de la « proximité », qui consistait à accorder le genre de l’adjectif avec celui du plus proche des noms qu’il qualifie, et le verbe avec le plus proche de ses sujets. Pour illustrer, reprenons le titre de cet article : nous aurions dit « que les hommes et les femmes soient belles » ou « que les femmes et les hommes soient beaux ». Alors, quand et pourquoi la règle de la proximité a-t-elle été évincée au profit de la règle de la domination ?

À partir du XVIIe siècle, cette règle est régulièrement décriée par différents personnages plus ou moins célèbres ou bien placés, personnages qui, cela se devine aisément étant donné l’époque, sont tous des hommes. Les arguments déployés pour se défaire de cette règle sont bien de l’ordre de la domination masculine, et tournent tous autour des mêmes propos, ceux de la noblesse du masculin. Nous trouvons notamment un ardent défenseur de la règle de la domination en la personne de l’Abbé Bouhours qui énonce en 1675 : « Lorsque deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte ». Ou encore, selon le grammairien Nicolas Beauzée, en 1767 ; « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». On pourrait citer d’autres phrases de personnages plus ou moins illustres, qui toutes font appel à cette noblesse masculine. C’est finalement au XVIIIe siècle que la règle de proximité sort complètement de la langue française.

Ainsi, le choix de cette règle qui veut que le masculin l’emporte sur le féminin a été dicté purement et simplement par la prétendue domination du genre masculin. Et si ce choix a été fait, et a été le fruit d’environ un siècle de différentes pressions, ce n’était certainement pas pour passer le temps, mais bien pour marquer la domination masculine dans la langue, donc dans notre inconscient, le symbolique agissant ainsi directement sur le réel.

Depuis quelques années, plusieurs associations féministes militent en faveur du retour à la règle de la proximité (« Que les hommes et les femmes soient belles » : www.petition24.net/a/ 14245), et on comprend bien pourquoi : afin de ne pas inculquer à nos enfants, futurs adultes, de façon insidieuse au travers de la langue, l’idée symbolique que « le masculin l’emporte sur le féminin ». Bien sûr, les rapports de forces sont à l’œuvre pour ringardiser ce combat…

La déclaration des droits de l’Homme

Un autre exemple frappant de la langue française, quand on y réfléchit bien, c’est d’employer le terme « Homme » pour désigner les humains, c’est-à-dire les femmes et les hommes ! La majuscule à elle seule transformerait la signification du mot « homme » en « homme et femme » (faisons tout de même une légère remarque : la majuscule ne s’entend pas très bien à l’oral…).

Un texte aussi édifiant et constitutif que la déclaration des droits de l’Homme (entendez bien la majuscule) et du citoyen (entendez bien le féminin) nous dit bien que « les hommes naissent libres et égaux en droits ». Remarquons qu’ici, il n’y a pas de majuscule, on parlait bien des hommes, en excluant les femmes, et pour cause, il a fallu attendre le XXe siècle pour que les femmes puissent voter, pour qu’elles puissent être autonomes (le droit à l’ouverture d’un compte bancaire sans la permission du mari date seulement de 1965). Alors bien sûr, ajouter la majuscule après coup, comme un pansement, mais sans toucher au symbolique, c’est aussi une façon de régler le problème.

Féminisation des métiers

J’en terminerais par l’évocation de tous les mots se rapportant notamment à des métiers, lesquels étaient ou sont encore majoritairement, voir exclusivement, occupés par des hommes. Les différentes propositions à l’œuvre afin de féminiser tous ces noms valent là aussi bien des campagnes de ringardisation de celles et ceux qui défendent ces transformations. Mais pourquoi refuser que la langue suive le cours des choses ? Pourquoi continuerait-on à me qualifier d’ingénieur chercheur, alors que je suis une femme ? Pourquoi me refuserait-on mon genre ? Parce que ce n’est pas assez noble, certainement, de dire ingénieure chercheuse… Certains (ou certaines) se scandalisent de l’atrocité de la féminisation de certains mots, au vu de la beauté de la langue (professeure, par exemple serait un tel exemple d’atrocité langagière). Évidemment, la féminisation de certains mots nous écorche un peu les oreilles, question d’habitude ; il suffit en réalité de très peu de temps pour que ces mots entrent dans notre langage courant et ne gênent plus personne. Est-ce pour cela qu’il faudrait rester dans une conception rétrograde et complètement statique de la langue ? Non je ne le pense pas, bien au contraire. Lorsque les filles elles-mêmes s’autocensurent dans le choix de leur métier, il est symboliquement important, pour que cela agisse sur le réel, de créer des féminins là où ils n’existaient pas auparavant, et ainsi marquer l’égalité de genre jusque dans notre langue.

*Muriel Roger est membre du comité de la rubrique Féminisme.

Revue du projet n°45, mars 2015.

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