Oulkhou 1957-1962. 12. Mourir pour la France

Dans le village de regroupement, les enfants étaient nombreux et la nourriture était rare et indigeste, les conditions de vie dégradantes…

Dans le village de regroupement, les enfants étaient nombreux et la nourriture était rare et indigeste, les conditions de vie dégradantes : on dormait à même le sol sur des nattes ou, dans le meilleur des cas, sur des couches en peau de chèvre ou de brebis ; parents et enfants (souvent âgés) partageaient la même pièce étroite ; l’exiguïté érodait la pudeur et la dignité.

Dans cette misère et cette pauvreté, les adolescents devenaient turbulents, agressifs et méchants sans le vouloir.  Du matin au soir ils passaient leur temps à jouer,  à tourner en rond et à se bagarrer. Mon frère Dahmane et moi-même, las de voir notre famille souffrir et poussés par la faim, l’ennui et l’oisiveté, décidâmes de courir l’aventure et de descendre dans la vallée de Lanasser où des fruits juteux pourrissaient dans les herbes sauvages et les ruisseaux. C’était dans la vallée la meilleure de nos propriétés agricoles. Ses terres, arrosées par une rivière qui descendait des montagnes, étaient fertiles et produisaient jusqu’à trois récoltes par an, ce qui en faisait le poumon économique de notre région. 

C’est en revenant d’une sortie tout aussi clandestine à Lanasser pour aller cueillir des raisins que je m’étais fait arrêter avec le même frère (1). Mais nous étions bien décidés à ne pas nous laisser prendre cette fois-ci. Nous étions dans le périmètre autorisé avec d’autres garçons de notre âge et nous attendions le moment propice pour échapper à leur regard et partir sans attirer l'attention.

D’abord nous nous engageâmes lentement sur le chemin abrité des regards curieux, puis nous nous mîmes à courir comme des voleurs vers l’aventure que nous savions périlleuse, traînant  avec nous notre âne au poil roux : je le tirais par sa corde pendant que Dahmane le poussait de toutes ses forces par derrière. Arrivés dans le premier de nos champs, nous trouvâmes les branches des arbres chargées de figues, de raisins et nous nous mîmes aussitôt  à charger les sacs de jute de raisin et le panier de figues charnues comme nous les aimions.

Mais voilà que, juste au moment de repartir, des appels de détresse, brefs mais clairement articulés, nous parvinrent de l’autre côté de la rivière : « Si el Hocine ! Si el Hocine ! Ya Si el  Hocine !!!! » Je sautai pour me cacher dans le creux d’un vieil olivier et je fis signe à Dahmane de me suivre. Nous attendions,  dissimulés par les plantes sauvages, silencieux, la respiration coupée. Je scrutais l’horizon en direction de la rivière à la recherche d’une ombre ou d’une silhouette salutaire susceptible de nous délivrer de  notre angoisse et de la terreur dans laquelle nous étions.

Puis, au bout de quelques minutes, j’aperçus, émergeant des sables derrière la berge, un homme qui tirait un âne  par une  corde et qui avançait dans notre direction. Sur l’âne,  un jeune homme se tenait raide et droit comme un I, un bandeau improvisé noué autour de la  tête. Je dis à Dahmane de ne pas bouger. Nous attendions de savoir à qui nous avions à faire. Mais à ce moment-là notre monture, attachée au pied de l’olivier, leva la tête, dressa les oreilles et poussa de toute la force de ses poumons un cri qui résonna dans la plaine silencieuse, trahissant notre présence et nous exposant au pire danger du moment : attirer l’attention des soldats sur la colline et nous faire prendre comme des lapins.

L’autre animal lui répondit en  brayant  encore plus fort. Comprenant alors qu’il était inutile de continuer à nous cacher,  je sortis du creux de l’olivier centenaire et avançai vers l’étrange équipage. En m’approchant des deux hommes,  je reconnus le conducteur  à  la moustache fournie et au visage maigre… Il portait un chapeau et une veste en cuir qui me  rendaient le personnage  familier. C’était quelqu’un qui venait quelquefois discuter avec mes parents pendant les journées de labours. Il était très ami avec mon oncle Ammi El Hocine qu’il accompagnait souvent  à la chasse aux perdrix. Je m’avançai vers eux et je les saluai comme un adulte :
« Salam alikoum (Que le salut soit sur vous) !
– Salam alikoum, mon fils ! Je vois qu’il n’y a personne ici.
– Oui nous sommes seuls, les soldats ont fermé le village et plus personne ne sort.
– Tu connais Si el Hocine Mohand Ouâli ?
– Oui, c’est mon oncle ; le frère de mon père !
– Et qui  est  ton père ?
– Mohand, le commerçant !
– Et ton oncle El Hocine où est-il ? Il est toujours au village ?
– Non ! Il se trouve en France et les soldats nous ont pris notre maison.
– Ça ! Je le sais ! Bien ! Voilà, j’ai découvert ce jeune homme au pied de la falaise. Il était évanoui et respirait à peine. Conduis-le chez ses parents. »

Je regardai le jeune homme de plus près et je reconnus Hamid, le fils d’une cliente de mes parents et amie de ma mère qui autrefois venait souvent dans la vallée avec son petit troupeau de chèvres et son âne au pelage  noir  et  luisant.  Il habitait avec sa mère, son frère et sa sœur (le père était en France) le hameau voisin, qui avait été lui aussi entouré de barbelés et était régenté de la même manière que notre village de regroupement. Il avait lui aussi tenté une sortie clandestine pour couper le diss, une herbe qui servait de foin en hiver pour les bœufs, ânes et mulets.  Cette herbe poussait accrochée à la falaise entre des rochers. Alors qu’Hamid était en train de couper le diss à la serpe, son pied avait glissé et il avait fait une chute vertigineuse. Il avait le visage tuméfié, les yeux fermés et du sang séché collait à ses joues écorchées. Il était méconnaissable et de sa bouche déformée, aux lèvres enflées, coulait un liquide blanc avec des filets sanguinolents.

Je ramassai vite mes sacs que je chargeai sur notre monture, et j’ordonnai à mon frère de la conduire par le chemin clandestin, abrité des regards scrutateurs des sentinelles qui veillaient sur le village de regroupement. Je saisis la bride de la bête qui portait le blessé et la tirai sur la route du village qui passait devant la caserne. Courage ou inconscience ? En rentrant chez moi par la voie officielle, je faisais fi du danger auquel j’exposais ma vie d’adolescent, pourtant très utile à mes parents. Nous venions de faire la moitié du chemin quand nous débouchâmes  sur un terrain plat, directement visible du camp. Nous marchions maintenant à découvert et je sentis mon cœur battre si fort, prêt à sortir de ma poitrine. Je tremblais de peur et je regrettais ma décision ! Mais je ne pouvais plus reculer. Je sentais les yeux des vigiles, à travers leurs jumelles pointés sur notre cortège fragile, maladroit et très vulnérable.  Mon blessé ne bougeait pas. Il se tenait droit sur la selle et ses mains serraient la corde qui lui servait de rêne pour guider sa monture.

La route courait droit sur environ un kilomètre puis abordait  une  pente raide et passait devant les sentinelles avant d’entrer dans le village. Je levai les yeux vers le portail du camp et  je vis un groupe de soldats sortir avec des fusils à la main et venir à notre rencontre en pressant le pas… J’expliquai rapidement à Hamid qu’il devait continuer la route et arriver au village pour se faire soigner : « Dans l’état où tu es, tu ne peux pas venir avec moi. » Il me fit signe qu’il avait compris. Je sautai dans le buisson de lentisque tout proche et, de ma cachette,  je surveillais le blessé qui montait lentement vers le village de regroupement.

Les soldats l’interceptèrent à un croisement des chemins et l’emmenèrent au camp où il fut soigné et bientôt remis de ses blessures. Sa mère alla le voir à l’infirmerie. Il était allongé sur un lit de camp, propre et couvert d’un drap blanc. Il avait des pansements  sur le front et autour des genoux. La maman fut rassurée et ne pleura pas, surtout devant les soldats, qui ne lui semblaient pas aussi méchants  qu’on le disait. Elle trouva que son fils était assez bien soigné, si bien qu’elle ne chercha pas à le ramener à la maison. Elle lui rendit visite plusieurs fois en lui apportant à manger

L’adolescent resta au camp et il guérit au bout d’une semaine. Les soldats le trouvèrent sympathique et l’employèrent à la cuisine. Hamid changea à vu d’œil et se métamorphosa. Maintenant, il était complètement guéri et ses joues ne gardaient même pas de cicatrices de sa chute. Il portait des vêtements kaki et son visage devint joufflu et propre, débarrassé de sa morve qui coulait souvent de ses narines. Il ressemblait de plus en plus aux enfants de la ville. Il devint distant et évitait de descendre seul au village. Ses camarades se méfiaient de lui. Et lui-même finit par comprendre qu’on le fuyait. Il devint taciturne et suspect aux yeux des villageois. Il vivait au camp avec les soldats dont il avait fini par épouser le mode de vie, et probablement les idées et le combat. Au bout de quelques mois, on le vit accompagner le groupe de soldats qui traversait le village à la tombée de la nuit pour aller tendre des embuscades aux maquisards sur les chemins des crêtes de la zone interdite. Puis, à dix-huit ans accomplis, Hamid fut intégré aux supplétifs. Il participait désormais au combat contre ses frères. Un jour, lorsque les soldats étaient venus réunir les hommes à la djemââ, je le vis, armé d’un fusil de chasse, chaussé de pataugas usées et vêtu d’une tenue militaire qui ne lui allait pas du tout. Il montait la garde à l’angle de la mosquée pendant que l’officier assenait sa harangue habituelle à une assistance apeurée. Assis près de grand-père, je l’observais discrètement, à la fois curieux de savoir ce qu’il avait gardé de son aventure de Lanasser et en même temps inquiet d’une réaction pouvant être hostile à mon égard. À un moment, il tourna le regard vers moi et me fixa avec des yeux qui semblaient indifférents. Je fus rassuré.

Hamid échappait à sa famille et à son village où il ne retournait presque plus par crainte d’être rejeté, humilié. Il était jeune et moralement très fragile. Il se savait dans une voie sans issue. Sa mère était de ce fait dans une situation difficile, elle avait cessé d’aller le voir. Un jour, elle quitta le village, ne supportant plus les regards et les insinuations du voisinage,  et disparut avec ses deux enfants plus jeunes. Hamid, sans sa famille, était désemparé et malheureux. Mais il n’eut jamais le courage de déserter pour partir à la recherche de son frère, de sa sœur et de sa mère en errance quelque part dans la zone interdite.

Chaque soir au retour des opérations, épuisé et plein d’amertume, il allait se reposer dans son lit. C’étaient des lits superposés, il choisissait toujours le lit supérieur et restait des heures entières seul, le regard fixé au plafond et l’esprit perdu dans des méditations interminables. Parfois, il refusait même de descendre au réfectoire où ses compagnons commentaient en criant et avec beaucoup de  gestes l’opération de la journée.  Puis un matin printanier mémorable, il tomba avec sa compagnie dans une embuscade tendue par ses frères maquisards. 

Le but de cette embuscade était d’intercepter le convoi militaire qui avait l’habitude de ravitailler  les camps d’Oulkhou et d’Ait Chaffa. Mais en fait et contre toute attente, ce fut un convoi envoyé en éclaireur d’Aït Chaffa qui tomba dans l’embuscade (2). Les premiers coups de feu tirés, la bataille s’engagea mal pour les soldats d’occupation et les nombreux supplétifs qui les accompagnaient.  L’endroit choisi par des combattants natifs de la région et parfaitement entraînés offrait un avantage incontestable aux moudjahidine.

Comme ses camarades, Hamid sauta du camion qui le transportait, glissa le long d’une rigole et alla se terrer parmi d’autres supplétifs couchés dans l’herbe, entre les buissons de bruyère. Certains d’entre eux étaient déjà morts, touchés dès les premières balles, d’autres seulement blessés. Mais Hamid ne chercha pas à riposter. Il se tenait à plat ventre, face contre terre, la mitraillette serrée contre sa poitrine, le doigt sur la gâchette. Il attendait sa fin, le cœur battant.

Le combat faisait rage et tournait en faveur  des moudjahidine. Certains montèrent dans  les camions et s’emparèrent des armes automatiques qu’ils s’empressèrent aussitôt d’emporter avec eux vers la montagne de Tigrine toute proche. Dans le feu de l’action, un jeune maquisard quitta la position au-dessus d’un talus  où  il se tenait embusqué et d’où il avait tiré ses premières rafales pour sauter dans le half-track dont il venait d’éliminer les occupants. Il dévissa la lourde mitrailleuse et sauta dans le fossé  chargé d’armes et de munitions qu’il venait d’arracher à l’ennemi. Mais, au moment où il allait  remonter  vers sa position dans le maquis, ses compagnons entendirent une rafale qui venait on ne savait d’où, et virent Mohand Ourabah s’écrouler avec ses armes, le dos contre le talus, au milieu des herbes sauvages.

Les combats allaient cesser et Hamid profita d’un instant de répit pour lever la tête et regarder autour de lui. Mais les moudjahidine étaient encore là, l’œil  vigilant selon la consigne qui leur avait été donnée, silencieux et méfiants, attendant le signal de décrocher. À ce moment précis, Hamid essaya de se mettre debout sa mitraillette entre les mains, prêt à tirer.  Un maquisard,  tout proche,  le vit. Il le visa à la tête et tira presque à bout portant. Avant de tomber on l’entendit dire ces mots fatidiques restés dans la mémoire collective : « AAAAAh ! Yemma ! Moutheghagh França ! (Ô mère ! Et dire que je meurs pour la France !) »…

Le commandant, qui l’avait entendu, siffla la fin des combats.

Cette bataille eut lieu le 29 avril 1959, sur la route menant à Oulkhou, entre le village d’Ighil M’hend et la plage de Tazaghart. 
Les maquisards, acteurs de ce fait d’armes, le commémorent chaque année le 29 avril. À côté du monument élevé à la mémoire des martyrs tombés ce jour-là, se dresse la tombe d’un héros venu de loin : Mohand Ourabah d’Ighersafene, commune de Bouzeguène. On parle de 35 morts parmi  les soldats d’occupation et de 7 martyrs chez  les maquisards.

À Tizi  Ouzou le 19 novembre 2012, Akli Gasmi

(1)  Voir Oulkhou 1957–1962. 4. Rêves de raisins.

(2) Cette embuscade a déjà été évoquée dans un récit précédent : Oulkhou 1957-1962. 11. Nna Ouerdia.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.