Jouer avec Bach, l’histoire, la vie, dire les affres et le sel de l’écriture littéraire

Anglo-égyptien de Brighton, Gabriel Josipovici, est un écrivain rare, encore trop peu connu en français. Sur les vingt-trois romans à son actif, célébrés dans les pays anglo-saxons pour leur brillance et pour leur exigence, seuls trois étaient jusqu’ici disponibles dans notre langue.

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Anglo-égyptien de Brighton, Gabriel Josipovici, est un écrivain rare, encore trop peu connu en français. Sur les vingt-trois romans à son actif, célébrés dans les pays anglo-saxons pour leur brillance et pour leur exigence, seuls trois étaient jusqu’ici disponibles dans notre langue. Après nous avoir offert Moo Pak en 2011 et Tout passe en 2012, l’éditeur Quidam y ajoute donc cet automne un nouveau titre, Goldberg : Variations, publié en 2002 au Royaume-Uni.

Gabriel Josipovici commence, en apparence, par transposer l’histoire (reconnue aujourd’hui comme plus légendaire qu’exacte) de la création des Variations Goldberg de J.S. Bach : la création musicale entreprise par le compositeur à la demande du claveciniste Goldberg, pour endormir chaque soir le riche mécène de Dresde, Hermann Karl von Keyserling, en 1740, devient ici lecture, désespérée et vaine, se muant en création littéraire, indispensable pour favoriser le sommeil du noble anglais Westfield, qui commande ce travail à l’écrivain juif Goldberg, chaleureusement recommandé.

« — J’ai lu tous les livres qui ont été écrits, Mr Goldberg, et cela me rend mélancolique. Un profond ennui s’empare de moi chaque fois que j’ouvre une fois de plus un de ces volumes ou même quand une autre voix m’en livre le contenu.

— Mais un nouveau livre ne va-t-il pas par trop éveiller votre intérêt ? lui demandai-je, n’aurait-il pas pour effet de vous tenir éveillé au lieu de l’effet désiré qui est de vous endormir ?

— Mon ami, me dit-il, vous parlez sans réfléchir. Une nouvelle histoire, une histoire qui est vraiment nouvelle et vraiment une histoire, donnera l’impression à la personne qui la lit ou l’écoute que le monde a repris vie pour lui. Voici comment je pourrais le dire : le monde recommencera à respirer pour elle alors qu’auparavant il avait paru être fait de glace ou de roche. Et ce n’est que dans les bras de ce qui respire que nous pouvons nous endormir, car ce n’est qu’alors que nous pouvons être certains que nous nous réveillerons vivants. N’ai-je pas raison, mon ami ? »

Comme Jaume Cabré dans L’ombre de l’eunuque, structuré à la manière du Concerto pour violon et orchestre d’Alban Berg, Gabriel Josipovici a agencé les trente pièces qui composent ses propres Variations Goldberg en calquant les échos entre morceaux imaginés par J.S. Bach, et en utilisant ses résonances pour, de page en page, décaler son propos et parvenir, sous les yeux quelque peu ébahis du lecteur, à englober les affres et les pièges de la création littéraire, du point de vue de l’écrivain qui y est lui-même confronté.

Ces trente nuits possibles, qui en condensent et transmutent peut-être mille et une, enchâssent au moins quatre niveaux de récit, dans lesquels l’imagination toujours à la fois proprement débordante et incroyablement maîtrisée de l’auteur convoque tour à tour, sans aucune gratuité, l’Iliadeetl’Odyssée, Shakespeare, les malicieuses intrications de miroirs chères à Borges ou à Calvino, les recherches archéologiques menées sur le néolithique aux îles Orcades, la rupture amoureuse entre un écrivain contemporain et son épouse, lors d’un voyage en Suisse, un roman épistolaire presque à part entière impliquant l’épouse de l’écrivain Goldberg – mais en est-on vraiment sûr, à l’issue ? -, les archives de Paul Klee, les jeux littéraires sophistiqués d’une cour royale, l’amour enfin et peut-être surtout.

Multipliant les catalyseurs de toute nature, là où Moo Pak se contentait de la déambulation dans Londres, et là où Tout passe, dans sa synthèse ultime, ne nécessitera plus qu’une chambre d’hôpital, Goldberg : Variations propose sans doute discrètement l’un des plus robustes romans du cœur vivant de la création artistique et littéraire.

Alternant miraculeusement entre une légèreté presque primesautière et une féroce complexité construite, ce roman musical spirale allègrement dans la difficulté de la création, et propose mine de rien une intense réflexion sur la nature profonde de la littérature. Gabriel Josipovici y apporte, comme le dit François Monti, la preuve de « l’inépuisable fertilité de la fiction », et comme le dit Marianne Loing, la démonstration de « l’écriture d’un livre qui n’impose pas de sens au lecteur, dans une vie dont le sens reste lui aussi ouvert ». Un livre indispensable à toute personne qui s’intéresse au mystère de la mécanique littéraire, et à toute personne prête à jubiler au creux des méandres apparents de l’érudition mise en scène et orientée.

L’auteur est présent en France et en Belgique ces jours-ci pour rencontrer lecteurs et curieux : chez Charybde à Paris ce vendredi 5 septembre, au Comptoir des Mots à Paris ce mardi 9 septembre et chez Ptyx à Ixelles ce mercredi 10 septembre.

Gabriel Josipovici, Goldberg : Variations, traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, Quidam Éditeur, 296 pages, 22 €.

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