La formidable machine poétique à donner envie de lire.

CLARO_CANNIBALE-LECTEUR

Publié en janvier 2014 aux éditions Inculte, le « Cannibale lecteur » de Claro poursuit, sous une forme à nouveau différente, l’enthousiasmant travail dont « Le clavier cannibale » (2009) et « Plonger les mains dans l’acide » (2011), chez le même éditeur, donnaient déjà un étourdissant échantillon, travail dont une partie a lieu au quotidien du blog de l’auteur, « Le clavier cannibale », dont pour l’occasion un certain nombre de billets auront été repris et ordonnés, ou comme le dit Claro, « révisés, ravaudés, quoique modérément arasés ».

 

Fort de la conviction que lecture et écriture sont intimement, fondamentalement, nécessairement, liées (et quoi que puissent en penser par ailleurs les thuriféraires du « spontanéisme » en littérature), Claro nous fait partager un bon nombre de ses joies, de ses questions, de ses moments de ravissement, de quelques-uns de ses doutes ou de ses détestations, aussi.

Les « coups de gueule », qui effraient à l’occasion certain type de lecteur ou de commentateur, y sont drôles, férocement drôles, et s’en prennent à des icônes qui ne brillent le plus souvent ni par leur humilité ni par leur justesse. Ils sont utiles, voire salutaires. La théorie frelatée, mais populaire, qui veut qu’il ne faille pas « dire du mal » en matière de critique littéraire, occulte en général deux points primordiaux.

D’une part, « se taire » vis-à-vis de livres décevants, moins excitants, moins gratifiants, plus complaisants, plus fainéants, que d’autres n’est absolument pas une marque de respect vis-à-vis de ces goûts de lecteurs qui, dit-on, seraient tous dans la nature : bien au contraire, le fait même que par ailleurs nul ne cherche à inciter à leur lecture montre bien ce qui en est pensé in petto par toutes ces silencieuses et tous ces silencieux. Il y a énormément de bons livres qui attendent de trouver leurs lectrices et leurs lecteurs, une fois partiellement dissipé ce nuage fumigène déversé par les blindés du marketing. Il ne s’agit pas là d’ « élitisme » (mot qui appelle vite au lynchage de nos jours, il est vrai), loin s’en faut, mais tout simplement de ne pas se résigner totalement à voir toujours et partout triompher « l’appréciation du potentiel commercial », qui bien souvent est un nom un peu plus élégant et commode pour le basique mépris du consommateur, pardon, du lectorat.

D’autre part, pour s’intéresser à une plume critique, et la comprendre (et donc pouvoir s’y référer au fil du temps dans sa quête personnelle), la vision de ses enthousiasmes ne suffit en général pas : une dose de ses dégoûts ou de ses déceptions est nécessaire pour l’apprécier, faute de quoi ce point aveugle et ce « jamais dit » finissent par engloutir l’ensemble et par donner une impression fallacieuse de « perpétuel émerveillement », in fine obscur et peu crédible. Lire, c’est aussi choisir. Claro explique d’ailleurs très bien dans les quelques pages qui concluent justement ces « billets durs », et certainement pas par hasard, « Pourquoi ne lit-on pas les livres qu’on n’aime pas ? », la part impossible à contourner que composent les préjugés, le temps disponible, l’absence de masochisme de la part du lecteur, même semi-professionnel ou boulimique. Les critiques négatives ne viennent donc pas d’un besoin « gratuit » de dénoncer, de taper ou de se faire plaisir sur le dos de quelque baudet de passage, mais bien d’un livre qui trompe (pas qui « échoue », cela, Claro en parle abondamment ailleurs, c’est quasiment la règle : beaucoup des meilleurs livres échouent, mais échouent « bien », en attendant que leurs auteurs échouent « mieux »), d’un livre qui usurpe un espace-temps qui aurait pu être consacré à une réjouissance de lectrice ou de lecteur, d’un livre qui cause du dommage, donc, en plus d’un sens.

Au-delà de ces vingt-quatre « billets durs », moments où l’on rit – même si c’est un peu jaune, parfois –, fût-ce sur le dos d’Aurélien Bellanger, de Florian Zeller, de Denis Tillinac, de Dominique de Villepin, de Luc Ferry, de Frédéric Beigbeder ou de Michel Houellebecq, « Cannibale lecteur » propose deux bonus savoureux sur les rencontres en librairie et les soirées littéraires, trois textes sur Céline et le tragi-comique de caviardage, serait-on tenté de dire, sur Faulkner et les fausses économies des absences de retraduction « régulière », sur William Gass et l’exemple lumineux dont l’écriture, la traduction et la lecture forment un tout très difficilement dissoluble, ce dernier texte méritant un bout de panthéon à lui seul pour son exemplaire leçon de magie de la dissémination, autour du verbe, toujours à inventer, « crustacer ».

Il propose peut-être surtout quarante-quatre moments de magie assez pure, quarante-quatre lectures qui, concernant des auteurs déjà connus du lecteur ou non, sont comme autant de petites fêtes littéraires, incitant à lire, relire, découvrir, conforter, interroger et ré-interroger les textes.

Sur les auteurs que je connais peu, pas ou mal, l’appétit vient presque instantanément, bien au-delà des réputations souvent flatteuses glanées ici ou là : Claro engendre ici un terrible besoin, celui de lire, sans (trop) attendre, au moins John d’Agata, James Agee, Nicholson Baker, Thomas Bernhard, Robert Browning, Jean-Yves Cendrey, Joan Didion, André Hardellet, Régis Jauffret, Imre Kertesz, Alban Lefranc, Julius Margolin, Valère Novarina, Emmanuelle Pireyre, Ramon Sender ou encore Pierre Senges.

Sur les auteurs que je connais un peu, et aime souvent beaucoup, il est rare de trouver des textes aussi denses, des textes qui, en quelques pages, confortent vos propres lectures, ou au contraire y ouvrent tout à coup des horizons jusque-là insoupçonnés, ou trop mal balisés.

Nick Barlay et sa « Femme d’un homme qui » : « Barlay nous fait le coup du vaudou. Il nous totémise et nous dissèque. Et s’il pouvait nous sauver, il le ferait. Mais c’est une autre histoire. En disant « tu » quand il parle de Joy, en cassant, brindille de phrase après brindille de phrase, ce qu’il nous donne comme bois à brûler, en reprenant des motifs brûlés qu’on ignorait amadou d’autre chose, il avance, avance dans son récit en nous poussant, nous trébuchant, nous incitant. Il faut dire qu’il a conçu, pour son personnage, une conscience si précise et si intime que nous voilà les otages incandescents de la femme qui. »

Lutz Bassmann et son « Les aigles puent » : « Confronté à une fusion douloureuse avec le « goudron indifférencié », le rescapé bassmannien résiste, survit, déplie sa propre mort – il veut témoigner, encore et encore, des formes qu’a prises un temps la légèreté humaine. »

Bruce Bégout et son « ParK » : « Ni parabole, ni métaphore, mais simple logique de la concentration / exhibition poussée dans ses (pas si) improbables paroxysmes, Le ParK met en scène l’ordinaire exacerbé d’un fun concentrationnaire a priori insoutenable et grotesque mais présenté comme une tumeur inévitable. »

Hélène Bessette et son « Ida, ou le délire » « Des héroïnes, donc, à jamais teintées de folie nervalienne et de fatalisme flaubertien, dont le cœur ne consent à battre qu’au prix d’un dérèglement de la grammaire – la grammaire : la grande affaire de Bessette, son paradis et son charnier. »

Michel Butor et son « Mobile » : « Dans ce même entretien, Butor s’explique longuement et dans le détail sur la structure de Mobile. Du coup, ça ne rate pas, Dumayet, en faux Candide, lui demande pourquoi il n’a pas fourni de « mode d’emploi ». Et Butor de répondre que l’exégèse est la tâche du critique, et qu’en outre il revient au lecteur d’être dérouté. »

Éric Chevillard et son « Choir » (mais les commentaires sur « Dino Egger », sur « Chiens écrasés », sur « Iguanes et moines » sont largement aussi roboratifs) : « Mais que fait le démiurge ? Il arrivera, n’en doutez pas, Chevillard a plus d’un vaisseau païen dans sa manche. Mais, las, nous sommes engeance, cela est prouvé. Oui, Chevillard est un peau-rouge frappadingue qui nous cloue nus à ses poteaux chamaniques. Magie noire ? Oui, mais qui a dit que l’encre était l’apanage du seul poulpe ? ».

Percival Everett et son « Supplice de l’eau » : « D’une liberté à toute épreuve, frondeur, épileptique, magnifique, audacieux, surprenant, le roman de Percival Everett fiche le feu au clavier de la tempérance et va plus loin que tous ses précédents livres. Mais il est vrai qu’Everett se réinvente à chaque roman, diable insolent sautant d’un ground zero à l’autre pour y édifier de furieux asiles où la pensée n’a plus qu’à griffer et mordre. »

Mais aussi, Rodrigo Fresán et ses « Vies de saints »,  Reinhard Jirgl et son « Renégat, roman du temps nerveux », B.S. Johnson et ses « Malchanceux ».

Mais encore Gabriel Josipovici et son « Moo Pak » : « L’érudition et la nostalgie sont les deux clés de ce livre qui, bien que se trompant peut-être de cible, n’en reste pas moins fascinant, comme si l’on était au chevet d’un des derniers diseurs d’aventures impossibles. »

Ou bien Pierre Michon et son « Corps du roi », David Peace et son « Tokyo, ville occupée », Jean Richepin et ses « Truandailles ».

Et pour finir cette énumération, jamais fastidieuse dans « Cannibale lecteur », qui de mieux que Claude Simon, son « Tramway », mais surtout ici son « Discours de Stockholm » ?

« Dépassant très vite l’opposition roman / antiroman dont il n’a que faire, Claude Simon oriente alors son analyse vers un point sensible, celui de la description, dont il montre la montée au front à partir de Balzac, avec pour conséquence la mise à mal du primat de la narration. Mais ce qui brille le plus dans le discours de Simon, c’est sans doute cette phrase de Paul Valéry, citée à la page 23, et qui, dans un monde idéal, devrait suffire à clore plus d’un bec :  « Si l’on m’interroge, si l’on s’inquiète de ce que j’ai voulu dire, je réponds que je n’ai pas voulu dire, mais voulu faire, et que c’est cette intention de faire qui a voulu ce que j’ai dit. » La phrase vaut son pesant de sagesse. Sous son aspect rhétorique, elle a tout d’une arme précise, à la visée impeccable. Il faudrait la lancer à qui vous somme de vous expliquer sur votre « vouloir-dire ». Mais la littérature est « savoir-faire », justement, et non « devoir-rétorquer ». Elle fait ce qu’elle dit, au sens où elle le fabrique, dans le présent toujours recommencé de l’écriture. »,

ou Antoine Volodine et ses « Écrivains » ?

« Comment écrit-on ? Quelle pulsion nous pousse à ne pas taire ce qui semble inexprimé ? Quel crédit accorde-t-on à sa propre volonté de dire ? L’écrivain tel que l’énonce Volodine est une solitude qui n’a même plus le luxe du romantisme ni la foi de l’inspiré. Il écrit contre le vent et contre la marée, mais avec leur entêtement. ».

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C’est sans doute le véritable miracle qu’opère Claro au long de ces 445 pages sous nos yeux quelque peu ébahis et enchantés : mettre en œuvre l’une des plus formidables machines à donner envie de lire qu' l'on puisse imaginer, poursuivre inlassablement sa propre quête, fournissant toujours davantage de provisions et de munitions sur cette route de l’ « échouer mieux » qu’il mentionne à propos de William Gass, et simultanément faire œuvre authentique d’écriture, comme si ces essais étaient autant de pierres sur son chemin, textes élevés un instant à l’égal des phrases de poésie en action (comme le réclament à leur manière Claude Simon et Antoine Volodine) qui habitent ses romans.

Une lecture essentielle.

 

 

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