La tétralogie antimafia des éditions La contre allée

Les éditions lilloises La Contre Allée ont commencé un travail salutaire en 2011 autour de la traduction et de la publication de textes et mémoires de magistrats italiens antimafia. Ces écrits sont depuis plusieurs années des textes incontournables en Italie : manifestes de liberté et de foi en la possibilité d’une société civile et d’un pouvoir politique émancipés de la corruption mafieuse, leur notoriété n’a d’égale que celle de leurs auteurs, considérés comme de véritables héros, et pour cause... Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, tous deux assassinés à Palerme à deux mois d’intervalles lors d’attentats spectaculaires, sont les deux juges qui ont permis l’inscription explicite dans le droit italien  du « délit d’association mafieuse ». Ennemis numéros 1 de la pègre et de la classe politique sclérosée, ils ont également été instigateurs de l'exceptionnel Maxi-Procès de 1986 durant lequel pas moins de 475 mafieux, de la petite main aux parrains avérés, ont pour la première fois été mis en accusation et présentés à la Justice.

Fin mai 2013 c'est le procès de l'Etat italien qui s'est ouvert à Palerme, certains membres du gouvernement de l'époque sont directement mis en cause dans la série de meurtres dont furent victimes les deux juges.

Roberto Scarpinato est le dernier juge de cette génération qui fut épargné par ces vagues d’assassinats massives de magistrats. Il est aujourd’hui procureur général auprès de la cour d'appel de Palerme. Il a rejoint le Pool anti-mafia à l’origine du Maxi-Procès en 1989.

Les trois juges antimafia italiens dont les textes sont publiés aux éditions La contre allée © Libfly.com Les trois juges antimafia italiens dont les textes sont publiés aux éditions La contre allée © Libfly.com

Quatre textes majeurs nous sont aujourd’hui donnés à lire par les éditions La Contre Allée, dont fait partie Anna Rizzello, traductrice, qui connaît bien le juge Scarpinato et l’accompagne depuis plusieurs années dans ses déplacements en France. Nous vous proposons ici de faire le tour des textes, d’écouter des interviews, de lire des chroniques de lecture puisées sur Libfly.com (le réseau social du livre) et de revoir une rencontre en librairie.

De par son histoire, l’Italie est aujourd’hui la tête de proue de la lutte antimafia en Europe. Mafia qui, si elle est moins manifestement bruyante, ne s’en porte pas moins magnifiquement, n’en entretient pas moins des accointances parfois ténues avec les pouvoirs politiques, et démontre sa capacité à renouveler son fonctionnement, notamment en dépassant les frontières nationales, et en exigeant par conséquent une réponse concertée des Etats nations.

« Le dernier des juges »  et « Le retour du prince », de Roberto Scarpinato, juge et humaniste.

Premier livre édité en 2011,  Le dernier des juges  est un petit entretien d’Anna Rizzello avec le juge Roberto Scarpinato.  Il constitue une excellente entrée en matière pour aborder les documents exceptionnels qui ont suivi et notamment Le retour du prince, long entretien du juge avec le journaliste Saverio Lodato, somme humaniste sur les ressorts historiques et socio-politiques de la mafia : un incontournable.

Anna Rizzello et le juge Roberto Scarpinato au Salon d'expression populaire et de critique sociale à Arras en 2012

 Anna Rizzello et le juge Roberto Scarpinato au Salon d'expression populaire et de critique sociale à Arras en mai 2012

Extrait de la chronique d’Eric Darsan, libraire et contributeur sur Libfly.com à propos de Le retour du prince :

Après avoir évoqué la mort de Falcone, trop dangereux et trop isolé pour être épargné, et ainsi affirmé la nécessité de penser le passé comme le présent dans un pays où la fonction du journaliste est de couvrir c'est-à-dire de recouvrir l’évènement et dont l’avenir n’appartient qu’au Prince, Roberto Scarpinato et Saverio Lodato se livrent tous deux à un exercice dialectique pour déterminer la nature de celui-ci.

Le juge commence ainsi par exposer combien le pouvoir du Prince repose sur un mensonge d’Etat, celui d’une oligarchie cooptée, soutenue par la propagande des médias et intellectuels, justifiée par l’absence d’alternatives, maintenue par l’aveuglement national au nom d’un « réalisme politique » qui obligerait à composer avec une corruption prétendument indissociable du pouvoir. Proposant de revenir à la « virginité culturelle de la mafia », il rappelle combien ses principes restent inchangés depuis Mazarin, de Maistre, ou Machiavel dont Le Prince, « considéré de tout temps par les hommes de pouvoir italien comme une sorte de Bible » témoigne de la normalité du recours à la ruse et à la force en Italie mais aussi du caractère obscène c'est-à-dire « hors scène » d’un pouvoir représentatif qui est, par définition, toujours en représentation.

Ainsi la criminalité ne serait-elle pas « une compilation de dérives individuelles » mais un révélateur « du comportement réel de l’Etat en démocratie ». L’exemple est frappant en Italie, où la féodalité, la confusion entre intérêt privé et public, la culture de la masse, de l’obéissance et du résultat apparaissent non comme la marge mais comme la norme. Et, si comme Falcone il constate et déplore l’extension des méthodes mafieuses à toute la société civile au détriment de la responsabilité et de la liberté individuelle, il lui faut reconnaître que ces dernières ne furent jamais que le fait d'une élite depuis toujours minoritaire : « Le Prince a repris les rênes de l’histoire et il tient une forme éblouissante ».

L’influence primordiale de celui-ci sur l’Etat, la société et l’économie, lui permet ainsi d'élucider le rapport entre la démocratisation, la mondialisation, et l'extension des méthodes et de la culture mafieuses mis en lumière par Falcone, en établissant la compromission et la corruption comme la condition même d'appartenance à un système où l'honnêteté d’un seul membre peut compromettre la malhonnêteté de tous. Il établit également trois indices de corruption : la tolérance à l’égard de celle-ci, la promotion des corrompus et le discrédit de ceux qui s’y opposent. Et démontre comment l’argent gaspillé dans le tribut payé à ce gouvernement de tribus empêche également d’investir dans des politiques systémiques d’innovation seules à même de proposer de nouveaux modèles et substitue la culture de l’obéissance à celle du mérite. (…) Lire la suite

Lecture de la préface de Le Retour du Prince

Le retour du Prince / Lecture de la préface de Roberto Scarpinato © Libfly1




Interview audio d’Anna Rizzello à propos de « Le Retour du Prince »

Le retour du Prince de Roberto Scarpinato / Interview d'Anna Rizzello © Libfly1




Le juge Roberto Scarpinato a participé à une émission radio de PFM lors du Salon d’expression populaire et de critique sociale à Arras en 2012, avec Isabelle Prévost-Desprez et Gioacchino Criaco autour du thème « Le juge et l’écrivain ». Vous pouvez réécouter l’émission sur  Libfly.


Le dernier des juges, Roberto Scarpinato, Anna Rizzello, éditions La Contre Allée, 2011, 9782917817070, 7 euros

Le retour du prince, Roberto Scarpinato, Saviero Lodato, éditions La Contre Allée, 2012, 9782917817308, 22.30 euros

« Cosa Nostra », l’unique entretien de Giovanni Falcone avant sa mort

Extrait de la chronique de Sébastien Delarre, chercheur à l’université de Lille 1

« Cosa Nostra n'est pas une œuvre anthropologique ou sociologique à proprement parlé. L'ouvrage est la retranscription d'un long entretien de Marcelle Padovani, journaliste, avec Giovani Falcone, juge anti-mafia italien de premier plan, qui fut assassiné par l'organisation en mai 1992 dans une énième tentative. Là où il touche à la sociologie ou à l'anthropologie est dans la façon dont le juge, tout comme l'ethnologue Lewis Morgan, a su pénétrer la culture et les usages de la mafia sicilienne en s'attirant la confiance d'un repenti, Tomasso Buscetta, qui lui a ouvert les portes d'une Cité bien gardée. L'apprentissage des codes, de la langue, des modes d'interactions, de l'organisation politique sicilienne, sont des réquisits aussi bien nécessaires au sociologue qu'au juge dans la compréhension de la culture à l'étude. Il ne s'agit bien entendu pas des mêmes fins, mais c'est là que ce récit emporte l'intérêt du lecteur sociologue : loin d'être un manuel de criminologie à usage policier, une grande part de son contenu porte sur la façon dont Falcone a patiemment navigué dans une fresque dont ses investigations n'éclairaient au départ que des extraits épars, n'ayant individuellement qu'un intérêt anecdotique, pour atteindre peu avant son assassinat une compréhension systématique de la culture et de l'organisation politique des clans, des familles, et de l'économie du système sicilien. 

Cet apprentissage a été pour le juge à la fois concret et subtil. L'un des exemples relaté dépeint la façon dont il a appris à interagir avec les membres des clans, en se basant sur les attitudes attendues de la part d'un « homme d'honneur ». Comme tout habitus, la norme et l'hexis corporelle dont il s'agit est intériorisée sur le long cours chez les membres de Cosa Nostra. . Et sa présence manifeste chez les acteurs importants du groupe émane aussi simplement de l'effet écologique consistant en l'élimination précoce des personnes n'en présentant pas rapidement les gages. L'urgence d'apprendre la règle, l'urgence de la comprendre, sont plus vitaux lorsque l'élimination physique agit toujours en toile de fond. Dans la mafia, la socialisation aux normes du groupe est donc plus précoce et plus poussée que dans nombre de configurations sociales : Falcone l'avait bien compris en assimilant ces règles d'interaction, de déférence et de respect mutuel, même entre deux personnes ennemies. Témoin averti de cet état de fait, et lui-même sicilien d'origine, le juge a su en bon anthropologue se déparer de toute attitude policière dans ses interrogatoires, manifestant dans ses attitudes et dans ses questions les formes ésotériques de la civilité mafieuse (le bannissement du terme « Signore » par exemple – Monsieur, lequel est condescendant, car renvoyant à la société civile italienne), laissant ainsi se déclencher en écho des formes autorisées de réponse. Traiter n'importe quel boss « comme un criminel de droit commun » au moment des interrogatoires comme le dit Falcone, c'est se heurter immanquablement à la rupture d'homothétie : deux univers (deux États?) grippent l'un sur l'autre avec leurs valeurs et leurs catégories, deux augures qui se dévisagent - « au mieux vous pourrez demander à mon client quelle heure il est » disait un avocat au juge avant un interrogatoire. »  Lire la suite.

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Cosa Nostra, Giovanni Falcone, Marcelle Padovani,  éditions La Contre Allée, mai 2012, 978-2917817292, 17,25 euros

« Les derniers mots de Falcone et Borsellino »

Le fameux « agenda rouge » du juge Borsellino, carnet dans lequel il prenait énormément de notes n’a jamais été retrouvé… De l'agenda electronique du juge Falcone ont subsisté des feuillets qu’il avait confiés à une journaliste peu avant sa mort (« On ne sait jamais » lui avait-il dit) et qui ont été traduits et publiés pour la première fois par La Contre Allée au mois d'avril 2013. Les derniers paroles de Borsellino, ses dernieres interventions publiques dans le laps de temps entre la mort de son ami Falcone et sa propre mort sont également presentés dans ce livre pour la première fois. « La traduction de ces passages fut particulièrement éprouvante pour moi » nous a confié Anna Rizzello pendant la rencontre à la librairie l’Harmattan le 5 juin 2013, que nous vous proposons de revoir ici.  

Les derniers mots de Falcone et Borsellino / Rencontre à la librairie L'Harmattan © Libfly1




Les derniers mots de Falcone et Borsellino, traduits de l'italien par Anna Rizzello et Sarah Waligorski éditions La Contre Allée,  2013, 9782917817230, 18 euros.

A l'occasion de l'ouverture de procès de l'Etat italien à Palerme, le journaliste Geoffroy Deffrennes a consacré son "Point presse" sur Libfly aux oeuvres des éditions La Contre Allée. Lire l'article

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