En quête de sublime dans les bas-fonds américains

Plus de 20 ans séparent Le Messager de Charles Stevenson Wright (1962 - 2014 aux éditions Le Tripode) et Dandy de Richard Krawiec (1986 – 2013 aux éditions Tusitala). Ils se font pourtant singulièrement écho.

Plus de 20 ans séparent Le Messager de Charles Stevenson Wright (1962 - 2014 aux éditions Le Tripode) et Dandy de Richard Krawiec (1986 – 2013 aux éditions Tusitala). Ils se font pourtant singulièrement écho. Tous deux à leur manière furent témoins du silence et de l’obscurité dans lesquels sont toujours plongées les marges de nos sociétés. Tous deux nous entraînent dans ces zones tortueuses, au plus près des intimités qui les peuplent, intimités bannies du rêve américain, vies de débrouilles, de misère mais aussi d’étincelantes clartés, car la beauté  jaillit peut-être avec plus de vérité et de force au fil de ces sentiers cabossés que dans la tiédeur d’un macadam lisse et foulé à heures fixes.Il faut tout de même un peu de courage pour affronter la vérité nue offerte par ces deux livres :  turpitudes humaines et incapacités, indécence des énoncés, déterminismes tragiques et pérennes, exclusions violentes, solitudes et anomies… Mais leurs lectures sont singulièrement émouvantes et frappantes. Charles Stevenson Wright et Richard Krawiec ont tous deux éprouvé ce dont ils parlent : nulle sensiblerie  ni artifice fictionnel dans ces deux livres, en dehors de ce qu’exigent leurs témoignages, mus par la clairvoyance de leurs regards sur les hommes et les femmes qu’ils aiment.

Impressions de lectures et interviews des deux éditeurs, Mikael Demets (Tusitala) et Frédéric Martin (Le Tripode).

Désirs en quête d’objet / Dandy de Richard Krawiec

« Toute ma vie, j’ai essayé de marcher droit, et mes pieds sont partis de travers »

Dandy, roman de Richard Krawiec édité aux Etats-Unis en 1986 sous le titre Time sharing, est le récit d’une rencontre de deux solitudes, celle d’Artie et de Jolene,  deux errances dans l’Amérique libérale des années 80. Né dans le Massachussetts, enseignant et travailleur social, l’auteur a plongé sa plume dans l’acier trempé du réel. Dandy est un livre nécessairement violent.

Il s’agit du troisième livre des jeunes éditions Tusitala, qui, après « Mémoires d’un bison » d’Oscar Zeta Acosta paru en 2013, assoit une ligne éditoriale tournée vers les voix marginales.

Dandy de Richard Krawiec Interview de l'éditeur © Libfly1

Artie, 37 ans, sans emploi, écume les rades douteux en faisant durer ses consommations le plus longtemps possible, survit au moyen de petites combines et échafaude, pour tenir debout dans l’anomie généralisée de sa vie, un système de justification tragi-comique, une logique symptomatique d’un amour propre dans le caniveau, guidée par un besoin de survie quotidien qui le fait toujours agir sous le coup de la nécessité. Artie s’imagine fin manipulateur, adopte sciemment des attitudes qu’il est bien le seul à juger adéquates pour parvenir à obtenir des autres ce qu’il veut. Évidemment, les situations tournent souvent au ridicule, et seraient simplement grotesques et drôles si ces dernières, comme d’ailleurs les habitus d’Artie, n’étaient pas les révélateurs d’un système social implacable et inhumain. Le mépris des dominants et leur pitié, exprimés avec la retenue d’une bienséance très américaine (on minaude l’accueil collectif au sein du grand rêve unique d’accès au bien-être et, désolés, on en refuse très poliment l’accès aux trois-quarts) n’a d’égal que la violence du constat de l’intégration totale des normes par les plus dominés, qui va jusqu’à la perversion même du désir, son aliénation. Artie ne rêve  que de richesse et de pouvoir, et parce qu’il en est dépourvu, se juge simplement tout à fait minable. Relation de cause à effet qui n’a fait que prendre de l’ampleur depuis l’ère Reagan, provoquant des dégâts à la chaîne et des formes de violence encore toutes contemporaines.

« Peut-être que je garde mon argent, dit Artie en l’air. Je peux très bien avoir de l’argent. Je peux le cacher dans la tête de lit. Je possède peut-être des choses, des choses plus importantes qu’une voiture. Des œuvres d’art. Des bijoux. Des disques rares. Je peux très bien avoir de l’argent. Il a aucun droit de me juger. Je peux très bien être un homme très riche. » Il démarra la voiture. La jauge d’essence était à zéro. Il ouvrit la main en direction de Jolene. « T’as quelques dollars pour l’essence, Jolene ? »

Artie rencontre Jolene, jeune mère célibataire qui enchaîne les boulots dont l’indignité est juste à la limite de ce qu’elle peut supporter pour nourrir son fils : Dandy. Jolene et Artie vivront l’histoire d’amour de deux oiseaux blessés des bas-fonds, bataillant pour tenter de construire « comme les autres » les « bases » d’une « relation stable » « tournée vers l’avenir ». Démarche viciée, sentiments aliénés, comportements empruntés et forcément mal empruntés…  La série d’échecs qu’ils vivront n’a de cause qu’une inspiration de départ mal intentionnée : l’Amérique a non seulement besoin que vous ayez foi en ses valeurs, mais elle vous contraindra aussi aux bonnes façons d’y croire. Les désirs des marges sont modelés, ceci garantissant la pérennité du rêve et la servitude volontaire des masses qu’on culpabilise dès que possible.

Dandy… Jolene… Artie… Voilà le triptyque bien nommé de Krawiec,  auquel on s’attache profondément, c’est-à-dire d’abord, et l’expérience de lecture est tout à fait particulière, qu’on est très mal à l’aise vis-à-vis de ce qu’il nous inspire : dégoût, pitié, mépris, sourires de charité ou de douce moquerie quant à leurs tentatives échouées, (sans parler des éclats de rire qu’on a beaucoup de mal à réprimer…), leurs raisonnements gentiment fallacieux, les clichés culturels qu’ils charrient avec eux, emblématiques de « La culture du pauvre » décrite par Richard Hoggart, attendrissement mièvre ou incompréhension surplombante propre à la lecture bourgeoise… C’est insupportable. Le constat de nos réactions est insupportable. L’échec programmé du couple est insupportable. L’incompressible distance est insupportable. Le déterminisme entourant l’enfant est insupportable. Les phénomènes de reproduction de la violence sont insupportables. C’est insupportable d’en être réduit à tenter de dénicher le beau dans un prénom de gamin ou dans l’instant d’un enlacement amoureux, au milieu de cadavres de bouteilles de whisky, à côté du carton en guise de lit d’enfant, sur le sol déguelasse de la cuisine sur lequel gît le biberon de Pepsi (dans le meilleur des cas...) coupé à l’eau du petit Dandy, bientôt aveugle faute de soins adaptés…

« Il voulait lui dire qu'il était désolé de l'avoir frappée et, ouais, d'avoir aussi frappé le gosse. S'il pouvait, il retirerait tout ça ; il agirait différemment. Mais comment lui dire sans donner l'impression de s'excuser, d'être faible ? Il décida qu'il suffisait d'y penser- les bonnes intentions tout ça - et ne dit rien, ouvrit sa portière et sortit.  »

Et pourtant, on ne pourra, en refermant Dandy,  qu’accorder à Artie et Jolene une admiration béate. Au fil du roman, parce que Krawiec parvient à nous faire reconsidérer l’autonomie motrice de ses personnages, (c’est à dire à les rendre indépendant de tout jugement esthétique ou moral), force est de constater que  le couple développe une énergie vitale magistrale malgré tout, un amour véritable et singulier, une combativité hors du commun, sous le poids de contraintes si inéluctables qu'elles s'apparentent finalement au fatum le plus tragique, jusqu’à revêtir devant nos yeux éberlués  les aspects d’un couple quasi mythique…

Dandy de Richard Krawiec. Traduction : Charles Recoursé

Préface de Larry Fondation

Editions Tusitala – Novembre 2013

979092159028 – 237 pages - 18,50 euros



La culture du pauvre de Richard Hoggart

Editions de Minuit – 1970

9782707301175 – 424 pages – 24 euros

Charly en calice / Le messager de Charles Stevenson Wright

Manhattan a son « trésor », son « amour », son « chou », son « bébé », son « saint ». Il s'appelle Charly, né dans le Mississipi de l'entre-deux -guerres, élevé par ses grands-parents et projeté dans la faune new-yorkaise des bas-fonds avec pour seuls bagages ses trente ans, une gueule d'ange et un cul d'enfer.

Coursier au Rockfeller center, il délivre en journée et campe sur les hauteurs de son vieil immeuble promis à la démolition, à la fenêtre d'un deux pièces que le gardien lui permet d'habiter pour une somme plus que modique. De son perchoir, il observe le ballet des magouilles et des turpitudes de la rue. Charly y plonge régulièrement et sait comment taquiner le salarié hétéro moyen au détour d'un regard, sans attirer les soupçons de la police, pour arrondir ses fins de mois. Il faut dire qu'il les connaît bien, les flics, qui n'ont pas manqué d'humilier le sale petit nègre juste pour rire alors qu'il n'était qu'écolier.

Maintenant, Charly tapine en pro et s'offre même aux plus racistes, aux couples en mal d'altérité, aux femmes seules, aux blancs en col blanc. L'Amérique en veut, de la coqueluche café au lait, pour la guerre en Corée, où il sera mobilisé un an, ou pour ses folles parties de jambes en l'air. Quand se fissure le vernis des honnêtes et laborieux citoyens, quand les injonctions au bonheur font place au silence et à l'obscurité des solitudes, généralement à des heures indues et des endroits convenus, se découvre alors le panel des passions, depuis les perversions les plus sombres jusqu'aux besoins de tendresse les plus impérieux. Partout, ce n'est que manque d'amour et profonde anomie.

 Interview audio de l'éditeur Frédéric Martin (éditions Le Tripode)

Le Messager - Charles Stevenson Wright - éditions Le Tripode - Janvier 2014 © Libfly1

 

« Keith rit. Puis, avec beaucoup d'aisance, il me glisse vingt dollars dans la main.
- Sois sage. Et prends bien soin de ta petite amie.
- Te bile pas pour ça papa, dis-je en m'en allant.
Keith était un type bien. Il ne m'avait pas raconté de salades. Je me fous complètement de ce que font les gens. Tout ce que je demande, c'est qu'ils soient authentiques et capables de vous regarder en face. Et mon baratin à moi ? Père et mère laborieux. Bon Dieu,les mensonges qu'il faut raconter! Et puis, merde ! Les gens sont comme ils sont. Et moi je suis ici pour vous le dire. Si vous ne me croyez pas, vous n'avez qu'à coucher avec eux.  »


Entre chien et loup, ni noir ni blanc (1), pas vraiment aimé ni détesté, Charly est un caméléon, une double absence qui peut incarner ce que l'on veut. Selon ce que l'on y projette, il sera tantôt plus foncé ou plus clair, argentin ou chinois, la caution ou le danger, la chair à canon ou la chair fraiche, toujours offerte en sacrifice. Selon d'où on le baise, il sera homme-femme ou femme-homme, pré-pubère sans couleur ou archétype du mâle noir. Que l'on ait besoin d'un mythe ou d'un faire-valoir, il se fera divin ou pur objet sexuel. Qui n'a pas besoin de Charly et de sa part d'ombre ?

« Et les voilà qui passent, les voilà qui passent ces joyeux tordus aux pas pressés, les employés de bureau. Ils ont trouvé leur niche dans ce monde et ils vont se démerder pour que vous le sachiez, que vous ne fassiez rien de stupide qui risque de détruire leur petit univers. Bourgeois jusqu'au trognon. Et voilà les miens, les gens de ma race, qui passent aussi comme autant de points noirs dans un champ blanc. Flot noir et blanc, voix perçantes et eraillées, comme celles de gosses rendus enragés par la faim. Gémissements du trafic embouteillé et hoquets de la ville nauséeuse. Non, non, je n'appartiens pas à ce qui défile là.  »

Lui s'adonne à cette roulette avec le désespoir d'une sensibilité non apprivoisée en quête de sublime. Il s'y livre corps et âme, tout aussi faussement proie que maître de son destin, mu par une insatisfaction chronique.
Sa sensibilité est en sursis parce qu'il la froisse comme on froisse la soie dans des endroits peu propices à sa délicatesse. « Le messager » se patine au fil des expériences, et du glauque jaillit la vraie clarté, du frottement des opacités, l'étincelle. Quand bien même le prix à payer serait un désenchantement sans retour, et quand bien même le corps et le cœur s'useraient jusqu'à la lie.

« Les hommes et les femmes souffrent au-delà de leurs forces » constatera-t-il, et certainement lui le premier, mais l'amertume grandissante au fil des pages vaut son pesant de pureté éphémère et son inscription : l'écriture de Charles Stevenson Wright est fondamentalement attentionnée et bienveillante. Elle chasse le vrai par le réel, la communauté de condition des êtres dans l'intimité de leurs dénuements. Charly en témoigne avec la dureté et la clairvoyance de celui qui sait le mensonge et l'indulgence de celui qui y participe. C'est ainsi que - dans une scène sublime évoquant la rencontre entre Alboury et Léone de Combat de nègres et de chien - devant les larmes d'une femme blanche des quartiers résidentiels qui sont autant d'aveux d'impuissance face aux forces qui les séparent, il transformera sa rancune en caresses et son corps en havre.

Même les siens, les marginaux et les exclus du rêve, dont Charly tire une grande partie de sa galerie de portraits parfois succulente, transforment son appartement en cour des miracles, viennent puiser chez le messager une parenthèse dans leur existence... On pense au travesti Claudia, la déesse tout en plumes et faux cils, la magistrale bourrasque, la grande folle des interminables nuits d'orgie à laquelle il est manifestement très attaché, à Mrs Lee et ses deux caniches chéris dont il devine toujours ce qu'elle veut entendre, à Shirley, son ancienne histoire d'amour, qui oscille entre ce qu'elle a été et ce qu'elle pourrait être, à l'étudiant en théologie parfaitement alcoolique qui le réveille en pleine nuit entre deux beuveries...

« Et je me dis, merde, merde, j'ai tout d'un morceau de viande fraîche qu'on jette dans l'arène. »

Il faut mentionner la simplicité narrative du texte, évoquant celle d'un Fante (on a pensé à "Demande à la poussière" et à "Le Vin de la jeunesse"), qui teinte ces moments de tendresse d'une force superbe et profondément émouvante, mais aussi l'intelligence sensible inscrite dans l'ambivalence des récits d'expériences limites et des portraits et, enfin, l'attention portée à la lumière et aux sons de la ville, qui font des quelques rues empruntées par Charly le théâtre d'une comédie humaine toute new-yorkaise, là où la lumière céleste a cédé la place aux néons, sous lesquels se pressent les ombres-artifices d'une masse grouillante.

(1)« Léone : -J'adore les histoires avec le diable ; j'adore comme vous les racontez ; vous avez des lèvres super ; d'ailleurs le noir, c'est ma couleur.
Alboury : -C'est une bonne couleur pour se cacher. » Combat de nègres et de chiens, Bernard Marie Koltes, 1989.
C'est bien ce franc lieu du repli dont le métissage prive Charly…

Ecoutez des extraits audios du livre

 

Le Messager – Charles Stevenson Wright

Editions Le Tripode - 16 janvier 2014

9782370550064 – 200 Pages – 17 euros



Combat de nègres et de chiens – Bernard-Marie Koltes

Editions de Minuit – 1990

978 2707312983 – 128  pages – 10,50 euros.

 

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