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Billet de blog 13 mars 2014

L'encadrement social de paisibles vieillesses comme chef d'œuvre de la dystopie.

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Publié en 1992, traduit en français en 2010 par Sholby chez Attila, et réédité ces jours-ci au Tripode, le premier (et seul, à ce jour) roman du nouvelliste, poète et dramaturge Kenneth Bernard, figure étonnante de la scène plus ou moins underground new-yorkaise, est de ces textes relativement rares qui marquent une lectrice ou un lecteur, même (et peut-être bien surtout) gorgés d’essais socio-politiques et de littérature dystopique.

Pour traquer, mettre à jour et – qui sait ? – combattre éventuellement le contrôle social et la molle résignation au mal-vivre et à l’injustice généralisée qui sommeillent – pas toujours insidieusement – en chacun, il semble que la sensibilisation véhiculée par les grandes œuvres littéraires soit in fine plus puissante, et vraisemblablement plus efficace, que les travaux d’essayistes militants, trop souvent déroutés et englués dans l’infinie variété de moyens que le capitalisme tardif, autrement plus subtil que les "purs" totalitarismes, sait mettre en action par sa toujours aussi "invisible" main.

Les techno-bureaucraties absolues ont secrété leurs antidotes littéraires, dès le "Nous autres" (1920) de Zamiatine, ou sous les formes plus abouties, par exemple, du "1984" (1949) de George Orwell ou des "Hauteurs béantes" (1976) d’Alexandre Zinoviev. Le contrôle mou et auto-administré est plus élusif, et sans remonter aux satires swiftiennes qui percolent de chaque page des "Voyages de Gulliver" (1726), tous azimuts, c’est sans doute Kafka, et tout particulièrement son "Procès" (1925) qui a su, bien entendu, faire ressentir l’aliénation totale par la bureaucratie, dont le pouvoir de mise en hibernation de l’esprit et d’usure énergétique du corps lui permet le plus souvent d’éviter le recours à la violence visible, toujours en réserve, mais rarement montrée, dichotomie à l’équilibre instable que la joyeuse, rusée et terrifiante sarabande du "Brazil" (1985) de Terry Gilliam exprimait d’une manière particulièrement explosive.

Kenneth Bernard, dans son texte inspiré et difficile à classer, procède avec une subtilité et une ruse impressionnantes. Son narrateur apparent, surnommé "La Taupe", donne à lire des bribes semblant issues de quelque journal intime, se focalisant d’abord, avec une sorte d’obsession désenchantée, sur certains moments ou tracas d’une vie quotidienne que l’on devine être dominée par l’ennui paisible, où perce parfois comme une vague inquiétude : voisine encombrante lors de courses à l’épicerie du coin, rituels postaux, spectacle d’une compétition sportive, voisin riche qui s’effondre brutalement, dispositifs des files d’attente à la banque, réorganisation de l’organisation des kermesses de quartier, minutieuse complexité du processus des courses au supermarché, éloignement du fils désormais absorbé par sa propre carrière et sa propre vie,…

C’est lorsque fait irruption, tout doucement, dans le fil de ce journal dont les notations temporelles sont curieusement très réduites, le club d’enterrement, moyen privilégié par cette société – à la fois éloignée de la nôtre, bien sûr, mais aussi proche, si proche,… – pour organiser, encadrer et faciliter la gestion collective de la fin de vie (période dont la définition reste singulièrement obscure), que le récit bascule subrepticement dans autre chose – qu’il serait certainement dommage de dévoiler en essayant de raconter maladroitement certains des glissements les plus jouissivement extra-ordinaires de cette vie normalement si terriblement ordinaire…

Parfaitement honnête sur son "projet d’écriture", "La Taupe" nous l’expose dès les deux premières pages du roman :

"J’ai décidé, pour me distraire, de rapporter quelques impressions générales de ma vie.

Non seulement je me sens soudain seul, mais un ou deux événements se sont produits récemment qui me perturbent. Ils m’ont aussi fait réfléchir aux choses ordinaires. Je suppose que vivre seul n’est pas bon pour moi, tout comme vieillir. Les rares distractions que j’avais ne me satisfont plus. Je vois les gens différemment. À une époque de ma vie où je devrais gagner en sérénité, je suis de plus en plus agité. Je ne me fais pas à mon âge. J’ai une peur récurrente, celle de commettre un acte étonnamment stupide ou imprudent. Je suis trop préoccupé par mes organes, et j’alterne entre un silence excessif et une volubilité soudaine. D’où ce nouveau projet, qui me demandera peu d’application et d’organisation, et me permettra de m’étudier sans morbidité. Pendant un moment, j’ai pensé qu’un animal ferait aussi bien l’affaire. Ensuite, j’ai pensé à une pipe, du tabac parfumé. Pour finir, j’ai songé à un programme sportif, des exercices réguliers. Mais rien de tout cela ne correspond vraiment à mon caractère. Contrairement à prendre des notes, pour peu que ce soit sans règles et sans excès de discipline. Au gré de mon humeur, et où qu’elle m’entraîne. Je crois que je préfèrerais peindre ou jouer de la musique, car ce sont des activités plus intenses et plus spontanées ; mais je n’ai pas ces talents et ne peux m’amuser à les acquérir. De toute façon, je ne pourrais ni me payer le matériel ni trouver le temps. Et puis, ce ne serait pas vraiment suffisant. Quelqu’un me verrait, quelqu’un m’entendrait. En dépit de mes jérémiades, quelque chose en moi réclame l’intimité. Peut-être n’est-ce pas tout à fait le mot juste. Il y a en moi une intransigeance, une rigueur de caractère qui exigent le respect en même temps qu’elles mettent en garde: "Ne pas déranger !" Mon espace personnel, comme le corps d’un lépreux, s’est amenuisé au fil des années. D’une façon ou d’une autre, j’ai été découvert, on a empiété sur mon territoire, la pourriture m’a colonisé. Je cherche désormais à me régénérer, je veux libérer en moi une petite parcelle, lui rendre son état originel, sauvage et bouillonnant de vie, et l’annexer au domaine en ruines qui me reste. Si je parviens, même de façon brouillonne, à accomplir ceci sans courir de risques inutiles, peut-être pourrai-je encore faire une vraie nation de moi-même."

Après avoir refermé ces 240 pages, relisez les deux premières, ci-dessus. Vous devriez être sidérés par la manière incroyablement habile dont Kenneth Bernard, dès ce prologue, distille doubles sens et enchâssements, avertissements dissimulés et transparences à triple détente, pour vous demander, encore et encore, avec le même genre d’effroi pernicieux qui saisit après la lecture, par exemple, des "Mémoires trouvés dans une baignoire" (1961) de Stanislas Lem : qui écrit vraiment ici ? pour quoi et pour qui ? Et par quel phénomène non naturel ce journal est-il appelé "Extraits des archives du district" ?

Une merveille d’écriture toute en inquiétante discrétion poétique, en sous-entendus potentiellement glaçants dissimulés en pleine vue, au cœur de l’anodin de la douce vieillesse. Un authentique chef d’œuvre.

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