Dans un coin de Lombardie, en 2011, gît à ciel ouvert une gigantesque décharge, rassemblant en un seul lieu intense, nouvelle terra incognita potentielle d’une société en crise de nerfs permanente, trois réalités cherchant toujours et encore l’enfouissement.

La décharge y est d’abord le lieu de l’épaisse écume de la consommation tous azimuts et de l’obsolescence programmée. La décharge y incarne ensuite le business de la déchetterie, sa forme légale déjà fort rémunératrice, comme sa forme illégale, élimination à bon compte de ce qui demanderait un onéreux traitement spécifique  - et l’on songe au portrait implacable de l’investissement des mafias dans le domaine, avec Roberto Saviano et l'étonnant narrateur de son « Gomorra »). La décharge y est enfin le refuge d'une communauté désemparée et hasardeuse de laissés pour compte, qui s’y inventent une vie précaire et libre, bricolée entre récupération et revente – les spectres atroces du « Rafael, derniers jours » de Gregory McDonald ne sont pas loin, heureusement tempérés par une solidarité du bidonville qui évoque celle d’Eric Miles Williamson, et particulièrement celle de son « Bienvenue à Oakland » (2009).

Sur cette scène, sinistre et blafarde, mais illuminée pourtant des discrètes ferveurs d’un gamin en rupture de ban, d’un fuyard irakien ou d’un inventif réparateur africain, un incendie criminel servira de révélateur à la noirceur qui rôde partout, traquée ici par un jeune pompier subtil, bienveillant et pudique.

Une histoire simple, en 200 pages et 90 brefs fragments jetés à la face de ces « cités mortes » et « paradis infernaux » dépeints et analysés ailleurs par Mike Davis, mais une histoire transfigurée et rendue puissante par l’invention d’un langage rare, celui de ces humbles, jetés là, à leur capacité à « serrer les dents » sur la peine et la douleur, à leur parole souvent économe, voire sibylline, qui exprime leur vie en agrégeant légendes urbaines, bribes poétiques spontanées et création de leurs propres mythes salvateurs.

Publié en 2011, traduit en français par Sarah Guilmault chez Asphalte, ce sixième roman de la Milanaise Elisabetta Bucciarelli réussit ainsi l’un de ces rares miracles d’équilibre, grâce à une écriture inventée en profondeur pour l’occasion, pour nous donner une magnifique fable, terriblement contemporaine, extrayant bienveillance, solidarité et poésie à partir du plus improbable et mortifère des matériaux glacés de la modernité.

« À présent, il s’arrête. Tu vois que c’est un chien, un mâle, facile à désosser : il suffirait d’un couteau qui coupe bien, ceux pour la viande. Un chien côtelette, oreille, cou. Un chien queue effilée, droite. Il arrache quelque chose du sol, il tire dessus comme si c’était un bout de tissu, un chiffon, un jeu. Tu observes plus attentivement, il continue de tirer sur l’objet, de le lacérer avec ses dents blanches. Il déchiquette, se démène, éclaboussures jaunes et museau gras. Tu le vois chien, mais tu le sens homme. Pas tant dans l’apparence que dans ses prédispositions. Cette façon qu’il a de chercher sans arrêt. Seul et silencieux. Tu t’approches doucement, de sorte qu’il ne t’entende pas. Il s’arrête et, sans même avoir bougé les yeux, il t’a déjà perçu. Il a senti ton odeur parmi les odeurs. C’est dans sa nature, qui ne plie pas, ne succombe pas face aux décombres, aux ruines, aux gravats, aux déchets, aux restes et aux rebuts qui t’entourent. La faim est encore là. Ça n’a servi à rien, ce bout de repas arraché à la terre, à ce tas indistinct, pas même à remplir un peu ce ventre besace, ni à réveiller son odorat. Son instinct lui ordonne de chercher encore de la nourriture. Pas d’aller se mettre à l’abri ni de trouver un partenaire sexuel. »

Corps à l'écart, d'Elisabetta Bucciarelli, éditions Asphalte - janvier 2014 - 9782918767343 - 214 pages - 21,00 €

 

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