Jules César de Jérôme Carcopino, une référence dépassée ? Par Rodolphe Gauthier

L'ouvrage réédité par en novembre 2013 par les éditions Bartillat en impose : plus de 600 pages avec la préface, et une abondance de notes (c'est la coutume en histoire) qui viennent appuyer la précision historique, bibliographique, l'érudition et le désir d'exhaustivité de son auteur, Jérôme Carcopino.

L'ouvrage réédité par en novembre 2013 par les éditions Bartillat en impose : plus de 600 pages avec la préface, et une abondance de notes (c'est la coutume en histoire) qui viennent appuyer la précision historique, bibliographique, l'érudition et le désir d'exhaustivité de son auteur, Jérôme Carcopino.

Né au XIXème siècle (1881) et mort un an après la dernière retouche du livre (1970), il est l'héritier intellectuel de Fustel de Coulanges et de Mommsen, et a eu la plus brillante des carrières : directeur de l'école française à Rome, directeur de l'ENS, membre de l'Académie française et même, plus malheureusement, ministre sous le régime de Vichy (jusqu'à l'arrivée de Laval). Les latinistes le connaissent pour La vie quotidienne à Rome sous l'Empire (1936) qui fourmille d'informations passionnantes. Mais c'est son Jules César qui est considéré comme son chef-d’œuvre, cependant introuvable depuis plusieurs années aux PUF, qui ont préféré céder leurs droits à Bartillat (qui ne rajoutent rien malheureusement, ni glossaire, ni index, ni notes explicatives...), plutôt que de réimprimer un livre dont la vision historique devait leur sembler peut-être un peu dépassée.


Jules César n'est pas juste une biographie de Jules César, sur qui on ne se concentre qu'au chapitre 3 (à la page 117 d'un livre qui en comprend 567), ce n'est pas un livre sur César, mais bien sur Rome dans les quarante années qui précèdent la mort du dictateur. Avant César, on suit Lepidus, Sertorius au Portugal (véritable saga épique), Spartacus, et Pompée évidemment. Après César (juste avant le récit de son assassinat qui vient clore, avec beaucoup d'effet, le livre) on s'attarde sur Rome : la fameuse question de la population romaine (qui continue aujourd'hui à susciter le débat), et un résumé assez concis (p.526-35) de la vie culturelle, artistique et littéraire de Rome.


En fait, par son volume et son exigence, Jules César n'est pas un livre grand public, mais un livre pour connaisseurs. On ne va pas lire Carcopino pour appréhender l'histoire romaine au Ier siècle av J.C., et on trouvera difficilement du plaisir sans un minimum de connaissances préalables : qui est Sylla (que l'auteur écrit, à la latine, « Sulla »), qui est Marius, qui sont les Gracques, qui précédent et annoncent César, mais aussi les personnages (et la myriade de peuples) que nous rencontrons au cours des voyages et des aventures : Caton, Crassus, Gabinius, Mithridate, etc. Beaucoup d'intrigues politiques, notamment quand on touche à l'Orient, sont énoncées sèchement, succinctement, et deviennent même absconses, si on ne s'y arrête pas un peu sérieusement.


D'autant plus que la vision de Carcopino, même si pour l'instant inégalée dans son énormité, n'en reste pas moins vieillotte, voire vieillie. La première édition date de 1935, et le texte proposé reprend la dernière, révisée par Grimal en 1969. On apprécie le ton suranné qui traverse tout le livre, qui parfois fait sourire, quand on se dit qu'il ne faut pas trop en grimacer... Passons sur cette manie de couper et prolonger les titres sur plusieurs parties (« Sa mainmise sur les magistratures... », « ...qu'il a abaissées... », « ...et démembrée. », p.482-4 ; « Le Sénat domestiqué... », « ...par sa composition... », « ...et par ses abandons... », « ...financiers... », « ...et gouvernementaux. » (!), p.486-9), ou même sur ce style romanesque (parfois, avouons-le, assez plaisant) quand l'historien se veut écrivain, que Carcopino joue les Renan (plus que les Michelet...) : « Dans la ville ils avaient assez traîné dans les lupanars et les tripots pour s'y être nantis de tout un personnel d'hommes de main, sinistres vauriens prêts à tout, qui, à l'heure indiquée, exciteraient la canaille et sauraient l'encadrer » (p.163).


Plus dérangeante la complaisance dans la dénonciation des mœurs. Comme beaucoup d'historiens positivistes, le thème de la décadence (on rencontre le terme très fin-de-siècle de « déliquescence », p.141) revient avec obsession. Carcopino reprend alors à son compte le topos douteux d'un « luxe oriental » cause de déchéance, et donc d'une nécessité de « révolution » politique (autre refrain du livre) : « D'abord, le luxe oriental, dont les progrès ont suivi les victoires des légions, y avait tout envahi et tout gâté » (p.117). Selon Carcopino, la débauche qui abîmerait les patres et le peuple serait un des principaux facteurs de l'avènement de César. Et s'il reste relativement sobre quant à l'admiration qu'il porte au dictateur, il ne boude pas son plaisir à moraliser à tout-va : injonctions (« Leçon infâme et funeste ! » p.37), épithètes choisies (« le pernicieux exemple de Marius », p.35), et nombreuses maximes de morale politique (« quand l'élite se livre sans retenue au plaisir, elle perd, non seulement son ascendant sur les masses, mais la force de résister à l'apprentissage d'un maître », p.120). Tonalité péremptoire dont il use aussi pour prouver ses thèses (à propos de la révolte des esclaves : « Ses véritables causes », p.34), et à vrai dire (parce que nous ne pouvons pas tous être spécialistes de Rome entre -79 et -44) de manière assez convaincante.

Mais voilà, c'est aussi par-là que le bât blesse. Car, aussi passionnant et convaincant que puisse être l'exposé, expliquer le changement politique par la succession de personnalités fortes, dont César serait le type le plus accompli (après Marius, Sylla et Pompée), et reléguer au second rang les causes structurelles d'un système socio-économique en pleine mutation (liée à l'agrandissement du territoire, à l'enrichissement des envahisseurs, à la circulation des biens, des personnes et des idées), est une vision vieillie, et qui a été, depuis, complétée. On préfère dire aujourd'hui que les facteurs économiques étaient devenus favorables à un (r)éveil du peuple qui accumulait les richesses sans avoir la contrepartie des pouvoirs politiques, et que César canalisait cette aspiration. César, embrassant sûrement plus par opportunisme que par idéologie la cause des populares, profite de la situation pour imposer, adroitement, sa « révolution », et se laisse porter par des circonstances favorables, plus qu'il n'impose lui-même la transformation (ses audaces – l'exposition d'un portrait de Marius dans un cortège public ou le passage du Rubicon – sont à chaque fois homologuées aussi bien par le peuple que par une partie de la classe politique).

En tant qu'historien, Carcopino appartient encore au XIXe siècle, et ne profite guère des nouvelles approches méthodologiques, notamment de l'école des Annales (il connaît pourtant Marc Bloch, ancien élève de son père, à qui, c'est ce qui le sauve aux yeux de beaucoup, étant ministre sous Vichy, il a rendu un temps son poste de professeur).


À cela, s'ajoutent :
- la sévérité de ses jugements (en parlant de la mort de Caton d'Utique : elle « permit à Caton d'idéaliser par son héroïsme le régime auquel, dans son amour de la liberté, il n'avait pas voulu survivre, et que, dans son aveuglement doctrinaire, il n'avait su, ni réformer à temps, ni défendre à l'heure des inévitables règlements de compte », p.454) ;
- une condescendance énervante : « Oserais-je professer que, à mon avis, Pompée ne mérite : Ni cet excès d'honneur ni cette indignité [citation de Racine, tirée, ce qui n'est pas précisé, de Britannicus...]. Ce n'est point le cœur qui l'a inspiré ou qui lui a failli. C'est l'intelligence qui lui a manqué. » (p.190) ;
- le goût pour l'ordre (« Travail et discipline », p.510), pour « l'intérêt supérieur de l’État » (p.503), pour l'armée (« Par le rayonnement de l'honneur militaire avec quoi se confondait leur patriotisme, elles suscitaient l'admiration. », p.542) et pour la hiérarchie  (« Quand on songe que, (…) pendant ces cinq années, son activité n'a cessé de régler, dans l'Univers, le cours des événements, on ne peut qu'admirer la vitesse et le secret de ses courriers, l'intelligence et la loyauté de ses mandataires, l'esprit de subordination totale qui animait à leur égard comme au sien les masses et les élites », p.492). Avouons qu'il faut une bonne dose d'abnégation pour passer outre des remarques qui expliquent bien pourquoi le ministre vichyste a appliqué si minutieusement les préceptes antisémites du gouvernement.


Le très respectable Carcopino ne reculera évidemment pas, même en 1969 !, devant quelques pointes misogynes : des « Romaines », dans une charmante partie intitulée « Dissolution morale », on peut lire : « Elles se jetaient, avec la passion naturelle à leur sexe, dans les luttes du forum... » et plus loin, moins sympathique : « Enfin, dans leur désir d'indépendance et d'action, elles en venaient à trahir leurs devoirs élémentaires » (on laisse deviner lesquels...). Comme on sait avec quelle importance le texte s'inscrit dans le contexte politique contemporain de Carcopino (Jean-Louis Brunaux, dans l'excellente émission « Secret professionnel » de Charles Dantzig, le précise pour la période de la première édition, en 1935 : la crise de l'affaire Stavinsky, la réaction antiparlementariste, l'appel – bientôt réalisé – à un changement...), on ne peut douter du jugement profond, et réfléchi, que Carcopino portait sur la – déjà tardive – question de l'émancipation des femmes...


Enfin l'admiration (même si elle n'est pas trop engagée) pour César a un relent nauséabond. Certes César travailla à la redistribution des terres, à l'égalité des habitants romains ; il n'en reste pas moins un dictateur populiste, et un révolutionnaire de droite (un Napoléon, un Boulanger moins romantique, un poujadiste). Les quelques réformes qu'il a lancées, qui ne servent en fait que son intérêt (comme son modèle inégalé, Alexandre le Grand, qui enrôlait des « barbares » dans son armée, au grand dam d'Aristote et de ses compatriotes, ce qui lui permettait de poursuivre son rêve mégalomane), ne pèsent absolument rien en face des massacres qu'il commit. Les Héburons, peuple – parmi d'autres – littéralement exterminés, comme le rappelle dans sa préface Brunaux, la cruauté et l'ignominie contre les Ménapes (p.282), contre les Tenctères, les Usipètes, ou encore l'assaut contre Avaricum pendant lequel ont péri 40 000 hommes, femmes et enfants. La liste pourrait être longue. Carnages à tel point disproportionnés (notamment lors de la recherche du roi des Éburons, Ambiorix, p.303-4), dans un monde Antique où pourtant la vie humaine n'est pas sacrée, que Caton s'en offusque devant le Sénat (p.285).


Rome contre la Grèce, atticisme contre « asianisme » (leçon que Carcopino ne respecte pourtant pas dans sa propre manière), classicisme contre baroque, ordre contre extravagance. Soit. Mais l'image véhiculée d'une Rome rationaliste a été largement remise en cause. Pour ne prendre qu'un exemple célèbre, Robert Turcan a mis en lumière l'importance des orientalismes (Cybèle, Dionysos, Mithra, Isis, etc) et de ce qu'on pourrait appeler un anti-logos dans la vie quotidienne, politique et intellectuelle de Rome.


Quoiqu'il en soit, même dépassé historiquement et intellectuellement, Jules César n'en reste pas moins un ouvrage de référence. Lecture pour les amoureux de Rome, lecture jouissive par son abondance et sa précision (l'épisode de Sertorius est excellent), et livre, au final, pour une bibliothèque idéale.

Rodolphe Gauthier.

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